Il suffirait d’une étincelle

La sinistre aventure de George W. Bush dans les plaines de Mésopotamie aurait dû laisser des traces, une mémoire, des signaux d’alerte. Les États-Unis auraient dû apprendre. Embrasser la complexité du Moyen-Orient. Comprendre que, comme dans la théorie réaliste des relations internationales d’Arnold Wolfers, c’est un jeu de billard, où les billes s’entrechoquent et redéfinissent le jeu… Indéfiniment.

Or, aujourd’hui plus qu’hier, le risque de dérapage est grand. D’abord, parce que l’actuel architecte de la politique américaine de sécurité nationale — le National Security Advisor — est nul autre que John Bolton. Un faucon de la politique étrangère américaine, ardent promoteur de la guerre en Irak en 2003, et chantre du « changement de régime » en Syrie, au Venezuela, à Cuba, en Libye, en Corée du Nord, en Iran. Il a, comme sous-secrétaire d’État à la maîtrise des armements et à la sécurité internationale sous Bush, pris des libertés avec les faits : affirmant que Cuba avait un programme d’armes de destruction massive et jouant (semble-t-il) un rôle dans l’élaboration des « preuves » contre l’Irak en 2002.

Plus récemment, il a affirmé que le changement de régime à Téhéran devait être privilégié. Il opère en marge, choisissant de se rendre à Langley pour examiner sur place les informations colligées par la CIA, afin de contourner la discussion avec certains officiels du département d’État et de sa propre équipe. Le risque de dérapage est d’autant plus grand que l’actuel secrétaire à la Défense n’a aucune expertise en géopolitique : sa vision du monde est façonnée par sa carrière chez Boeing (Patrick Shanahan a littéralement atterri à la Maison-Blanche il y a deux ans), à des années-lumière de ce que commandent les intérêts d’une politique étrangère étatique.

Si le président actuel, contrairement à W. Bush, n’envisage pas nécessairement sa politique étrangère à travers le prisme du wilsonisme botté, qui favorise le changement de régime, l’état des lieux n’est pas forcément rassurant. Plusieurs analystes estiment — comme Daryl Kimball de la très rigoureuse revue Arms Control Today — qu’en fait, il n’a juste « rien compris des fondements de l’accord » nucléaire avec l’Iran. Sa vision, explique Karim Sadjadpour, tient en deux mots : « Obama’s deal ». Et le fait que ce soit un accord conclu par Obama lui suffit pour vouloir s’en débarrasser.

Mais ça s’inscrit aisément dans son approche manichéenne : la diplomatie-sanction. Sanctionner la Chine parce qu’il estime qu’elle a des pratiques commerciales déloyales. Sanctionner le Mexique parce qu’il n’empêche pas les migrants d’atteindre la frontière américaine. Sanctionner l’Iran parce qu’elle ne respecterait pas (ce qui est démenti par les agences de renseignement américaines) l’accord nucléaire.

Or, ces sanctions contre l’Iran, dans le jeu de billard des relations internationales, ont des répercussions qui vont au-delà de la courte vue de la Maison-Blanche. D’abord, dans le pays des Mollahs (qui ne sont pas à l’abri de tout reproche, faut-il le préciser), la politique américaine pourrait mener à la paupérisation de la population, mais aussi à une concentration des pouvoirs. Ensuite, l’économie iranienne devient dépendante des acheteurs de son pétrole, qui résistent aux menaces américaines, que ce soient les Russes ou encore les Chinois. Et la visite du ministre iranien des Affaires étrangères, Zarif, à Beijing, abonde dans le sens d’une recomposition de l’équilibre des puissances au niveau mondial.

Enfin, au niveau régional, les forces semblent se réaligner rapidement. La Russie accroît, au fur et à mesure du retrait des appuis iraniens, militaires au régime syrien et financiers au Hezbollah libanais, son emprise sur la région. L’Arabie saoudite a convoqué trois sommets d’urgence (Conseil de coopération du Golfe, Ligue arabe et Organisation de la coopération islamique) pour fédérer le monde arabe contre la puissance perse, qu’elle cherche depuis longtemps à éclipser. Plus encore, explique Daryl Kimball, la politique trumpienne n’a pour effet que de dissuader l’Iran de continuer à respecter l’accord, ce qui alimente la perception d’insécurité.

De fait, la région est au coeur d’un « dilemme de sécurité » où tout mouvement mal interprété peut mener à une escalade rapide, comme en atteste la rhétorique autour de l’attaque contre quatre pétroliers, le 12 mai dernier, près du détroit d’Ormuz : elle a failli offrir l’occasion rêvée pour Bolton, qui a sauté sur l’occasion pour désigner l’Iran.

Dès lors, si le déploiement par les Américains du USS Abraham-Lincoln et des F15 et F35 dans le golfe Persique était prévu de longue date, il est perçu différemment dans ce contexte tendu. Ce n’est pas un hasard si l’Espagne a annoncé le retrait temporaire de sa frégate Méndez Núñez de ces exercices, en raison, notamment, du déploiement additionnel du USS Arlington, d’une batterie de missiles antimissiles Patriot et de B-52 au Qatar. Et logiquement, en miroir, l’Armée iranienne et les Gardiens de la Révolution ont été placés en état d’alerte.

Dans ce contexte, les grands discours et débats, de part et d’autre de l’échiquier politique américain, sur la possible destitution du président ne sont vraiment que ça : des effets de manche. Si Mueller a justement passé la balle au Congrès, il faudra tout un retournement de l’opinion publique pour que le processus aboutisse. Mais derrière cet écran de fumée, le chef de l’exécutif, lui, a entre les mains les instruments nécessaires pour déstabiliser le Moyen-Orient, et intervenir le cas échéant. Il peut mobiliser à son profit la théorie de l’exécutif unitaire développée sous W. Bush et promue largement par l’équipe actuelle. Dans la région, l’herbe est sèche. Il suffirait d’une étincelle…

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7 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 1 juin 2019 06 h 41

    Trump est un ''pacifique''...

    Mais Trump parle fort, souvent de façon incohérente et contradictoire, mais ce narcissique et odieux personnage ne veut surtout pas aller en guerre contre quiconque. Les ''boys'' doivent rester à la maison, dans leur caserne. C'est ainsi, et heureusement. La ''guerre'' de Trump est essentiellement commerciale.

    M.L.

  • Gilles Bonin - Inscrit 1 juin 2019 08 h 23

    Et, pouf!

    Si Trump se sent trop coïncé, il va l'allumer l'étincelle... Et il est bien prêt d'être coïncé. Pa la procédure de destitution, probablement pas; mais par les différentes enquêtes menées par le Congrès et leur effet délétère sur sa possible réélection en 2020. Et il sait surtout que s'il perd en 2020, il a toutes les chances de faire vraiment face à la justice et ses conséquences. Alors, s'il se sent perdu, il fera tout et n'importe quoi pour s'en tirer, même en déclenchant un conflit externe notemment et tentera-t-il «un coup» pour tenter de garder le pouvoir dans «l'urgence»??? C'est fort de la spéculation? Oui, mais...

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 1 juin 2019 08 h 35

    Ouais

    Le pire c'est qu'il nous attire dans son sillage et nous implique sans notre consentement. Vers 1986, lorsque les Gouvernements ne se parlaient pas au pic de la guerre froide, il y a eu ce qui s'appelle la " diplomatie citoyenne", des gens du peuple soviétique et américain qui se rencontraient pour mousser l'amitié, hors des gouvernements. Par exemple, les médecins pour la prévention de la guerre nucléaire et je me souviens aussi de Barbara Marx Hubbard qui en a fait avec des groupes. Faudra-t-il que les peuples recommencent?

  • Gilbert Talbot - Abonné 1 juin 2019 09 h 49

    Le pivot américain au Moyen-Orient: Israël

    Vous ne tenez pas compte du lien essentiel entre les USA et Israël. C'est le pivot de toute la politique américaine au Moyen-Orient. Avant l' Arabie Saoudite, c'est Netanyahou qui a poussé Trump à rejeter l'accord sur le nucléaire iranien. Trump a reconnu Jérusalem comme capitale au nez et à la barbe non seulement des Arabes, mais d toute la communauté internationale, qui avec l'ONU défendait plutô l'idée des deux États, Palestine/Israël, qui se partageraient Jérusalem comme capitale des deux États. Il est vrai que la question palestinienne n'a plus l'importance stratégique d'antan. Et Trump avait pensé régler le cas une fois pour toute avec une entente du siècle, pilotée par son gendre, Jahred. Or non seulement cette entente prend du recul actuellement, mais pire Netanyahou n'a pas réussi à former une coalition gouvernemental et doit retourner en élections en septembre, puis subir un procès où il est accusé de fraude et de corruption. Le jeu de billard vient encore de changer: Jahred á raté la noire et l'adversaire russe entrera sûrement en jeu pour soutenir l'Iran et coincer Israël, dont le joueur principal vient d'être sérieusement blessé.

  • Cyril Dionne - Abonné 1 juin 2019 10 h 25

    0 + 0 + 0 = 0

    Bon. Encore cet acharnement thérapeutique des ultragauchistes contre Donald Trump. Qu’on accuse ou qu’on s’excuse. C’est la Chambre des représentants qui met en accusation et le Sénat qui tranche sous l’auspice de la Cour suprême américaine. Bonne chance les petits amis du pays des licornes à la Québec solidaire.

    Vu maintenant que le rapport Mueller n’était qu’une fabrication politique, on va essayer maintenant de s’acharner sur la politique extérieure américaine. Encore une fois, refaisons l’exercice. Combien de pays Trump a-t-il envahi depuis qu’il est en poste? Zéro. Combien de drones assassins a-t-il commandé sous son administration à l’opposé de son prédécesseur Barack Obama qui faisait tuer les gens à distance, victimes collatérales incluses? Zéro. Malgré ses frasques colorées, combien de changements de régime a-t-il commandé dans la réalité? Zéro.

    C’est le contraire, Trump essaie de sortir les États-Unis du marasme des guerres inutiles et rapatrier les troupes américaines. Pardieu, pourquoi 200 000 soldats américains en Allemagne? 50 000 au Japon?

    • Christian Roy - Abonné 2 juin 2019 15 h 17

      Trump = Provie = Faillite = Ti-Amis de la finance = Mensonges à répétition = 0 + 0 + 0 = Un très gros Égo.