Fruits du hasard

Il y a six ans, au même moment de l’année précisément, j’étais en voyage au Japon, toute seule pendant un long mois, à la rencontre de cet archipel qui avait réussi à littéralement réenchanter mon rapport au monde, à l’époque. Comme une grande cure de calme et de beauté. Je lisais beaucoup, dans les trains et les grands parcs, au bord de la mer ou d’une tasse de thé, ou encore blottie sur le futon de mes modestes chambres de passage.

Je lisais des auteurs japonais, mais aussi québécois, à la reconquête éperdue tout cet espace ouvert qui se crée en nous quand la lecture se remet à disposer de temps long dans nos vies effrénées. Je lisais et c’était bon, et le voyage et les histoires réparaient en secret quelque chose en moi, quelque chose dont j’ignorais même la fêlure, apparue là à mon insu pendant que je m’agitais ailleurs.

Est-ce parce que je me suis foulé de nouveau la même articulation métaphysique, tordu le même petit os introuvable, siège immatériel de la confiance (ou de la foi ?), que j’ai reçu un signe de… moi, il y a six ans ? Samedi dernier, dans la boîte courriel, ce message improbable m’attendait : « Vive les livres libres, et les chiffres amis. Bonjour Véronique, surprise ! Juste comme ça pour te mentionner que j’ai commencé hier le bouquin de Yoko Ogawa sur ce mystérieux prof de maths et que moi aussi j’adore ! Il gisait là dans la station de don du village d’Hawi, sur la grande île d’Hawaï, en compagnie d’un autre bouquin japonais, et comme je cherche toujours des livres en français… Héhé ! Quelle veine ! »

Le message

J’avais laissé La formule préférée du professeur (Actes Sud), un roman magnifique, tendre, hautement réconfortant, dans la petite bibliothèque du ryokan où je logeais à Tokyo. Avec un message dont j’ai oublié le détail, et mon adresse courriel, à tout hasard, question d’éventuellement suivre de loin le périple de ce livre adoré et donné au suivant, autant pour la beauté du geste que pour alléger mes bagages.

Imaginer l’objet continuer ainsi le voyage sans moi, être transporté loin, être lu au creux de chambres, devant l’océan, dans des gares, puis redéposé sur une étagère de partage, encore, et encore, me faisait rêver alors : le message reçu six ans plus tard réanime et décuple cette rêverie. Hawaï ! Pour ce qu’on en sait, le livre a au minimum traversé le Pacifique. Il y a quelque chose d’émouvant à imaginer ce parcours. Dans une sorte de vie parallèle, les choses continuent leur course, frôlent d’autres existences, s’entrelacent à d’autres trajectoires. Si on pouvait les suivre des yeux, du coeur, ça nous ferait voir une pléthore de fils invisibles tendus entre nos vies si éloignées en apparence.

J’étais en train de lire Créatures du hasard, de Lula Carballo (Cheval d’août), quand cette jolie histoire de ficelles impalpables a atterri dans mon samedi. Mais ma lecture du moment se suffisait en elle-même, pour ce qui est de faire apparaître un monde de liens entortillés et vivants.

Dans une langue magique, âpre comme l’enfance, coriace comme la famille, lumineuse comme les feux de déchets de ses sorcières bien-aimées (« Les femmes de ma vie ne sortent pas les poubelles, elles les brûlent. »), l’auteure convoque l’histoire de sa lignée uruguayenne devant nos yeux. Une mythologie originelle peuplée de mères, de tantes et de voisines plus grandes que nature, toutes liées par un déficit de chance, qu’elles tentent de se faire rembourser en jouant, l’une à la loterie, l’autre à la roulette, l’autre encore aux machines.

Dur portrait

La vie est rude dans le petit carré de maisons jouxtant le terrain plein de détritus, on y côtoie la guérisseuse et les poules sacrifiées, on tue les poux à coup de kérosène, on y a faim souvent, et parfois même on meurt d’un coup de feu dans la nuit. Le portrait est dur, la misère bien réelle. Et pourtant, on assiste à cette autre sorcellerie : celle, littéraire, opérée par le geste même d’écrire. L’enfance en allée se mue devant nos yeux en fable prodigieuse, les personnages, « soldates du hasard », sont magnifiés par le récit, et on voit se construire les fondations d’une véritable écrivaine, petite fille qui apprend à vivre dans un monde pauvre mais tout-puissant, toutes choses transfigurées par une alchimie vieille comme les histoires : celle qui fabrique, en racontant, un sens aux drames.

« Les lumières éteintes, j’appuie la tête contre la radio-cassette. J’entends l’histoire d’une amitié interstellaire. Elle dit que nous deviendrons des étoiles, et qu’on restera reliées par des fils. » L’amour pulvérise la malchance. Ne reste que le noeud des liens, forteresse invincible.

Au bout de ces deux narrations tombées à point nommé pour rappeler quelque chose comme la magie dans ma vie, je crois que je peux enfin ajouter ma voix à tous ceux qui l’ont affirmé avant moi : il n’y a pas de hasard. Il n’y a que de la littérature.

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1 commentaire
  • Guy O'Bomsawin - Abonné 18 mai 2019 09 h 19

    Étincelant univers

    Fascinant d'avoir à cette lecture la sensation d'être dans la vivante créativité de la cathédrale de la pensée. Merci, Véronique, de nous en avoir offert par la plus belle langue qui soit une spectaculaire et irradiante manifestation.