La nostalgie de la totalité

À la suite de ma dernière chronique sur la post-vérité et la fin de notre monde, plusieurs lecteurs m’ont écrit pour me dire que je les avais considérablement inquiétés et déstabilisés. Ils attendent désormais de moi que je rétablisse l’équilibre en parlant d’ouvrages plus optimistes. Mais à part la littérature populaire sur le bien-être, le supermarché du sens n’offre que très peu de produits substantiels capables de calmer mon angoisse existentielle. Ne parlons pas de ce que la maudite toute première photo du trou noir a fait à mon coeur qui passe son temps à battre la chamade…

Pour répondre au sentiment d’inquiétude involontairement provoqué chez mes lecteurs, je dois avouer, au risque de les décevoir, que je n’ai pas de solution à l’échelle collective. Même que je suis plutôt pessimiste quant à notre capacité collective de nous sortir du pétrin dans lequel nous nous sommes enfargés. Le salut se trouve à l’échelle individuelle, à l’intérieur des consciences soliloques et pourtant rattachées à l’intersubjectivité par le simple fait que cette dernière actualise et confirme leur propre existence. Un peu comme si, sans le regard des autres, nous ne saurions jamais de quoi nous avions véritablement l’air.

Mais attention, tous les regards ne portent pas la même lumière. Certains sont véritablement éteints, depuis toujours ou pour de bon. Il y a trois millénaires, Diogène le cynique n’avait-il pas fait le même constat lorsque, torche à la main devant le visage de ses contemporains, il répondait lorsqu’on lui demandait pourquoi il allumait le visage des inconnus : « C’était pour voir si quelqu’un habitait derrière » ? Il en va des visages comme des livres. Dans l’air du temps qui est le nôtre, soit il n’y a personne derrière, soit le narrateur nage dans son vomi nombriliste sans intérêt vibratoire ni note harmonieuse capable de toucher d’autres cordes que les siennes.

Il existe, heureusement, des êtres et des livres qui apaisent. Théodore Monod, ses livres et ses écrits prennent de l’âge sur les chevets de ma vie. Dans Le chercheur d’Absolu, un de ses classiques, le célèbre scientifique et humaniste français scrute à la loupe le Sahara occidental dans le but de trouver dans le désert la genèse de notre planète et de montrer à l’homme moderne que son instinct abusif de possessions, d’accumulation et d’épuisement de ressources matérielles mènera sans doute l’humanité à sa perte.

Durant son « baptême du désert », il a fait connaissance avec des peuples extraordinaires aux traditions orales qui lui ont beaucoup enseigné l’art du silence. Mais c’est surtout là qu’il a eu l’impression de vivre dans un temps proche de l’infini et de se plonger dans une unité profonde dont beaucoup n’ont pas conscience.

J’ignore si le médecin, poète et humaniste québécois Jean Désy a lu Théodore Monod, mais lorsqu’on tend la torche devant leur livre-visage, ce qui vit et s’écrit derrière leurs lignes respectives est fait de la même substance. Dans son dernier livre, Être et n’être pas. Chronique d’une crise nordique (XYZ, 2019), le médecin en mission dans le Grand Nord, malgré la détresse ambulante de la population dont il réussit à soigner les corps, mais très rarement les âmes brisées, divague, pour ne pas dire titube, derrière la transcription factuelle de ses journées lourdes de sens.

Mais c’est bien par-delà le récit factuel, une fois entré au coeur de sa toundra intérieure, que l’on s’aperçoit que tout pointe vers l’authentique quête d’un humaniste mystique. Le médecin-écrivain voue un véritable culte à la toundra, aux sonorités linguistiques en voie de disparition et aux mystérieux liens qui semblent unir l’espace extérieur et le paysage intérieur. Puisque dans le désert du Nord, ce sont le vent et l’air qui règnent sur les êtres et les choses, « tout semble en place pour le vol de l’âme ».

Dans un univers culturel et spirituel équilibré, l’âme s’envole pour rejoindre la transcendance. C’est son essence même. « L’essentiel pour garder pied dans le Sens ne consiste-t-il pas à rester en contact avec le sacré du monde ? » se demande-t-il. Mais dans la culture fragilisée inuite, l’âme s’envole en se suicidant pour protester contre le malaise d’une transcendance qui a été éventrée de sa substance. « Or, le lien avec le sacré peut à tout moment être cassé abruptement, tel un collier. » Et dans le désert du Grand Nord, c’est le déluge de perles cassées.

Mais par-delà ce désarroi planétaire, fréquenter le désert, qu’il soit du Nord ou du Sud, c’est se rappeler que l’homme est un être cosmique et que les valeurs universelles et le goût de la totalité sont inépuisables dans le désert. C’est le dernier espace qui n’aime pas être saisi où l’horizon se dérobe sans cesse, mais où, de cette impression du monde qui s’éloigne, surgissent les mirages de l’espérance.

Pèlerin du désert, marche vers ta douleur, chuchotent les premiers mystiques du désert. Théodore Monod, Jean Désy, un seul combat, l’unique capable de me consoler. Mais il est, voyez-vous mes lecteurs inquiets, individuel et intérieur, parce que, comme disait Monod : « J’ai appris à résister, me soustraire et me relier en cherchant le libre royaume de la vie intérieure, la fascination de l’universel, la nostalgie de la totalité abandonnée aux poètes, aux artistes, aux mystiques. »

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2 commentaires
  • Guy O'Bomsawin - Abonné 4 mai 2019 09 h 09

    L'abstraite quête

    Merveilleuse chronique ! Des propos qui mettent le doigt sur la profonde plaie des mirages d'une matérialité dont les vessies distraient de la quête de paix et de « divine » sérénité que recherche l'âme.

  • Johanne Archambault - Abonnée 4 mai 2019 23 h 45

    Merci

    Chaque fois que je vous lis je suis émerveillée et remplie de gratitude.