Les Premières Nations en renfort

Le Québec vieillit, ce qui augure mal pour le recrutement futur de main-d’oeuvre. Pendant ce temps, dans bien des communautés issues des Premières Nations, le taux de natalité est largement supérieur à la moyenne québécoise.

Les entreprises comme les organisations cherchent désespérément des travailleurs. Pendant ce temps, le taux de chômage dans les communautés issues des Premières Nations est lui aussi largement supérieur à la moyenne québécoise.

Alors, selon l’adage maintes fois répété, pourquoi ne pas transformer les problèmes en occasions d’agir ?

C’est exactement le chantier qu’avait lancé en 2006 Ghislain Picard, qui demeure aujourd’hui chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador. Il inaugurait le 9 avril dernier une conférence sur le développement du Nord québécois (organisée par Les Affaires), et sa présence en ouverture n’était pas fortuite. Des questions cruciales y ont été posées : comment réussir à mettre en valeur les gisements de toute nature — or, fer, lithium, terres rares — si on manque de monde ?

La robotisation est appelée à soutenir pour les tâches dites « répétitives ». Un quart des emplois existants sont directement menacés d’ici 2030, selon une étude récente effectuée par la RBC. Et il ne s’agit pas seulement, par exemple, du travail à la caisse enregistreuse des supermarchés : même les conseillers financiers pourraient céder la place aux robots conseillers, qu’on les aime ou non.

Le travail effectué au fond des mines est aussi appelé à changer. Des robots marteaux-piqueurs font déjà le travail. D’autres vont s’ajouter en aval, pour charger les chariots. La supervision demande toutefois encore une touche humaine : même les immenses camions qui transportent le minerai sont toujours conduits par des humains, puisqu’on n’en est pas encore rendus aux véhicules autonomes et qu’il faudra du temps pour changer la donne.

En 2006, lors du grand Sommet socioéconomique tenu à Masteuiash, au Lac-Saint-Jean, Ghislain Picard et ses alliés avaient présenté un objectif : 10 000 diplômés, 10 000 emplois et aussi 10 000 logements. La question du logement salubre demeure aujourd’hui centrale, toujours problématique compte tenu de la jeunesse des populations dans les communautés.

Mais en ce matin du 9 avril, Ghislain Picard a davantage lancé un appel aux gens d’affaires réunis pour l’occasion. Travaillons ensemble, a-t-il dit en substance : vous avez besoin de gens compétents, il y en a de plus en plus en plus chez nous, ils font leurs preuves et il pourrait y en avoir encore bien d’autres si on s’y attelle.

D’autant plus que les salaires sont déjà attrayants : en moyenne, près de 100 000 $ par année ! Et plus rudes sont les conditions, meilleure est la paie.

Les exemples sont déjà probants, particulièrement dans le Grand Nord. En 2018, sur 600 travailleurs de la mine Raglan, 96 étaient Inuits. Pour les entreprises, il est moins coûteux de leur permettre de regagner leur foyer que de renvoyer les gens du Sud chez eux toutes les deux ou trois semaines avant de les ramener vers la mine.

Ghislain Picard souhaite que les Premières Nations touchées par les grands projets y participent elles aussi davantage, qu’il soit question des Algonquins, des Cris, des Attikameks, des Innus ou des Naskapis, près de Schefferville. Les données sont déjà encourageantes.

Selon des chiffres fournis par l’Association minière du Québec (AMQ), le nombre de travailleurs dits « autochtones » employés par des entreprises minières actives au Québec est passé de 258 à 377 entre 2014 et 2016, une hausse de 46 % en deux ans. Et le mouvement s’accélère. Sans compter les contrats de sous-traitance donnés autant à la Baie-James que dans la fosse du Labrador, comme le fait Tata Steel à Schefferville, qui travaille avec des entreprises détenues par des Innus ou des Naskapis.

L’exemple le plus spectaculaire vient de la mine d’or Eleonore, entre l’Abitibi et la Baie-James, lancée par la minière Goldcorp, qui vient d’être achetée par l’américaine Newmont. Sur un millier d’employés, plus de 200 sont issus des communautés cries du territoire.

Ce n’est pas toujours facile. Oui, faute de ressources locales, il devient essentiel de recruter à l’international, précise la p.-d.g. de l’AMQ, Josée Méthot. Mais en même temps, le plan d’action 2016-2020 de l’Association met l’accent sur une intégration maximale des communautés environnantes, à commencer par celles des Premières Nations.

Il y a encore bien des obstacles à surmonter. Par exemple, dans le milieu de la construction, les fameuses « cartes de compétence », acquises après l’accumulation d’un certain nombre d’heures de travail, sont incontournables. Ce n’est pas juste une question de réglementation : il en va de la sécurité sur les chantiers.

Mais comment faire pour offrir aux travailleurs des Premières Nations, qui commencent dans le métier, une occasion de se faire valoir ?

Ghislain Picard dit être en contact avec la Commission de la construction du Québec pour trouver des solutions. Il lui faudra aussi négocier avec les syndicats. Il fait aussi, tant qu’il le peut, la tournée des chambres de commerce dans les régions concernées. Lui-même reconnaît que le ton a changé. On est plus réceptif à son discours : c’est tant mieux.

« Nous étions là avant, dit-il, nous le sommes toujours, et nous voulons participer. »

Le dialogue est ouvert. En soi, c’est déjà rafraîchissant.

Et tshinashkumitin (« merci » en innu) !

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6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 26 avril 2019 05 h 16

    les absolus ne sont ils pas toujours tôt ou tard des tyrans

    la commission des droits ne veut pas êtres soumis a la loi, comment alors pour les avocats defendrent l'indéfendable, la loi sur la laicité n'a t-elle pas ses propres limites , les absolus ne sont -ils pas toujours tôt ou tard des tyrans

  • Jean-Marc Simard - Abonné 26 avril 2019 07 h 12

    Accélérons l'embauche des autochtones...

    Embaucher des autochtones, que voilà une solution adéquate à la pénuries de main d'oeuvre si les Gouvernements du Québec et d'Ottawa veulent bien s'atteler à la tâche d'accélérer les formations requises, de combattre les préjugés et de donner la chance aux communautés autochtones de se prendre en main pour sortir de leur état de sous-développement... L'autre avantage est de favoriser l'embauche de personnes qui partagent les mêmes valeurs des Québécois «de souches» qui ont eux-mêmes, pour plusieurs, du sang amérindien coulant dans leur veine. Ainsi on évitera d'être obligé de légiférer pour forcer l'intégration d'autres cultures qui ne partagent pas les valeurs québécoises...Cette solution est culturellement, économiquement et politiquement rentable...

    • Suzanne Chabot - Inscrite 26 avril 2019 11 h 27

      @ M. Simard

      Votre phrase en dit long sur vous intentions.

      Je vous cite : 'Ainsi on évitera d'être obligé de légiférer pour forcer l'intégration d'autres cultures qui ne partagent pas les valeurs québécoises'.

      Le chat sort du sac.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 26 avril 2019 17 h 36

      Vous avez tout deviner...Vous savez maintenant ce que je penses de votre idéologie religieuse...Merci...

  • Gilbert Turp - Abonné 26 avril 2019 07 h 53

    Texte très intéressant, vraiment.

    Ça fait plaisir à lire. J'admire monsieur Picard qui avance depuis des années avec une droiture exemplaire, sans sacrifier à la complexité des enjeux avec lesquels il compose.

    Ces avancées réelles, ainsi que ces possibilités d'avancées encore plus profondes, sont en effet des avancées pour tous et même pour la planête.

  • Pierre Robineault - Abonné 26 avril 2019 14 h 51

    En tête de liste

    Monsieur Vézina, je vous ai placé en tête de la courte liste de mes chroniqueurs à ne pas rater. Cette présente chronique est en même temps un beau bijou d'intervention sociale. Ne reste plus qu'à souhaiter qu'elle pourra motiver les décideurs. Les dites en réalité comme en vérité vraies Premières Nations le méritent tellement.