Cathédrale du pétrole

Chaque époque élève des monuments à sa propre gloire. Le Moyen Âge eut ses cathédrales de pierres calcaires, autour desquelles s’édifia, dans une idée d’ascension céleste, un édifice civilisationnel. Et nous ? Qu’élevons-nous en ce siècle où nous avançons en somnambules ? Notre agitation continuelle nous permet-elle de dresser quelque chose de conséquent devant l’érosion du temps ?

Après s’être remis d’un incendie tel un phénix, Fort McMurray réapparaît plus que jamais, depuis l’élection du conservateur Jason Kenney, comme la grande cathédrale canadienne de la religion du pétrole. À l’heure du retour en force des conservateurs, la plupart des Canadiens sous-estiment ou ignorent encore les contraintes qu’ils subissent au nom de l’industrie pétrolière. Ils sont, en ce domaine plus que d’autres peut-être, doucement conduits à fermer les yeux sur la réalité de ce qu’induisent sur nos vies ces entreprises dominantes. Il faut lire, pour s’en persuader, dans le numéro courant du Monde diplomatique, un texte éclairant d’Alain Deneault consacré à l’emprise quasi féodale qu’exerce la famille Irving.

Ceux qui se forgent sans cesse l’idée qu’il faut sauver l’Occident grâce à un repli identitaire, où l’islam leur sert d’épouvantail et l’incendie de Notre-Dame de hochet, oublient volontiers, éblouis par le scintillement de leur nostalgie, comment notre monde se fait lui-même l’artisan de son propre malheur, dans les excès débridés de la consommation et d’un libéralisme que l’on se refuse pourtant à regarder en face, par peur de constater, tel un Quasimodo, nos propres difformités.

Tandis que le gouvernement Trudeau répète qu’il va parvenir à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), en respect des engagements qui le lient à l’Accord de Paris, la situation continue en vérité de se détériorer. Les documents produits par le Canada indiquent que ces émissions de gaz, entre 2016 et 2017, ont encore augmenté.

Or ce rejet dans l’atmosphère a une relation directe avec la température. Les scientifiques s’accordent à dire que si, au cours de ce siècle qui s’égrène petit à petit, la température globale augmente de plus de 2 °C, la vie sur Terre va s’effondrer. Mais le GIEC, le groupe d’experts intergouvernemental, doute que le monde occidental soit à même de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 50 % d’ici 2030, comme il le juge pourtant nécessaire. Si bien que l’hypothèse d’en arriver au pire en matière d’environnement se révèle de plus en plus probable.

 
 

Les gargouilles des cathédrales du Moyen Âge ne réussiront pas seules à faire peur au triste destin que nous nous préparons. Pour en arriver à endiguer la catastrophe écologique que nous sommes en train de préparer, il faudrait exproprier largement l’industrie pétrolière et développer, au plus vite, une nouvelle conscience du monde qui renouerait avec le sens de la durée. Mais au lieu de cela, on pousse de hauts cris, les yeux révulsés, dès lors qu’il est question de mieux contrôler cette « propriété privée » qui ne fait pourtant qu’une bouchée de notre avenir.

Au Moyen Âge, les communautés qui se lançaient dans la construction de cathédrales leur consacraient sans hésiter une lourde part de leurs ressources économiques, en un temps où la croissance intérieure brute avoisinait le zéro. On prenait le temps et l’argent qu’il fallait pour matérialiser une idée de société. Personne n’aurait songé à imposer à cet effort un échéancier serré au nom d’une simple mesure de la productivité : cela aurait été jugé aussi bête que de soutenir qu’on peut accoucher d’un enfant en un mois grâce à l’aide de neuf femmes.

Ces grands travaux, on savait les penser dans un effort conjugué décliné sur plusieurs générations. Pour le bois nécessaire, les bâtisseurs comptaient sur des plantations de chênes patiemment entretenues. Les pousses de ces futurs géants, mises en terre au début des travaux d’édification de la cathédrale, donnaient la matière pour construire des prie-Dieu à la fin de ceux-ci.

 
 

Donner le temps au temps : cette idée s’accordait avec l’expression d’une morale de la durée et d’un effort conjugué. Cette morale fut diffusée par des contes, déclinés de multiples façons, comme celui, célèbre, du paysan au seuil de trépasser. Ce mourant raconte à ses enfants qu’un trésor est caché au bout de son champ. Les voilà qui s’empressent de remuer la vieille terre en vain. Mais à l’automne, les champs sont plus dorés que jamais. De telles histoires, racontées aux enfants puis aux petits-enfants, contribuaient à transmettre le sens d’une oeuvre à accomplir qui dépasse les seules limites de sa vie.

Les histoires qu’on raconte désormais sont plutôt sur le thème de l’empressement qu’il faut mettre à piller les ressources, au nom d’un continuum d’accumulation que nous appelons « la croissance », seul capable d’engendrer la richesse, laquelle est vue, d’abord et avant tout, comme une affaire strictement individuelle. Les temps présents, soumis à cette terrible pression, mettent à rude épreuve jusqu’aux choses fondamentales les plus simples : écouter, parler, voir, lire.

Dans un vieux conte célèbre, issu du Moyen Âge allemand, un flûtiste offre aux dirigeants d’une ville de la libérer de l’emprise des rats. Mais fort de son pouvoir, et au nom de son seul droit à s’enrichir, ce magicien-musicien en vient à s’emparer de l’avenir lui-même, supprimant à sa guise tous les enfants. Nous connaissons encore la mélodie du droit à s’enrichir sur le dos de l’avenir. Cette défense des seuls intérêts privés va-t-elle longtemps continuer de plomber l’avenir commun ?

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