Majuscules

Attention, coeurs sensibles, voici un florilège des courriels et commentaires qui émaillent mes interventions : « Trump n’est pas seulement MEILLEUR qu’Obama…. il est MEILLEUR que TOUS ceux qui étaient là avant lui. Ça va tu rentrer dans ton sous-cervelet de guenon lesbienne sous-douée une bonne fois pour toutes maudite folle ? Tu connais quoi là-dedans ?/qu’es tu penses du crosseur a muller ???? Avec quoi tu vas bashé Trump asteur pourriture » (sic).

De toute évidence, la recherche n’a que bien peu de valeur aux yeux de ceux qui, en majuscules, affirment le caractère « hors de l’ordinaire » du président actuel. Et je dois dire qu’entendu ainsi, c’est vrai : ce président a accompli ce que nul autre avant lui n’était parvenu à faire — du moins dans la période récente.

Ce président a réussi à ériger la vérité en parabole « alternative », à soumettre un parti tout entier, à obtenir l’allégeance d’élus et de leaders religieux qui ont délicatement déposé leur intégrité aux vidanges (quels comportements problématiques déjà ?) devant le génie électoral de l’homme. Il a également réduit à sa plus simple expression l’idée des contre-pouvoirs en maintenant en poste un nombre record de membres du cabinet par intérim (secrétaire à la Sécurité intérieure, à la Défense, à l’Intérieur, au poste de secrétaire général de la Maison-Blanche, au poste d’ambassadeur aux Nations unies), ce qui lui permet de faire fi du Sénat. Il fragilise les connaissances fédérales dans des dossiers cruciaux en ne pourvoyant pas certains postes (nombre d’entre eux au département d’État, dont celui d’ambassadeur au Mexique). Il a fait le tri entre le bon grain (les Américains de souche ?) et l’ivraie (les Américains d’autres souches ?). Il est parvenu à rendre aux extrêmes le porte-voix qui leur manquait depuis un demi-siècle… Au point où la sécurité du Capitole a dû être renforcée pour la représentante Ilhan Omar, pointée du doigt dans un tweet pyromane. Il a semé le doute sur l’intégrité des institutions — le FBI aurait-il conduit des enquêtes motivées politiquement, a-t-il demandé… alors qu’il enquêtait sur des présomptions d’ingérence étrangère. Il est en train de redéfinir durablement le système international : le déclin de l’empire américain ne relève plus de l’hypothèse, mais il est difficile de mesurer l’ampleur du déséquilibre ainsi créé. Il a affaibli la démocratie américaine qui pourtant, dans sa forme idéale, permet tant aux personnes qui m’écrivent EN MAJUSCULES qu’à moi-même de nous exprimer librement… Il a érodé la valeur de la vie, la valeur de l’humanisme, les valeurs familiales, les notions d’intégrité, de probité, de vérité… Il a fait d’êtres humains qui fuient la peur et la faim une arme électorale, un levier politique, un outil de chantage. Dès lors, la mafia Kennedy, les manipulations nixoniennes, les errements reaganiens, les scandales clintoniens, d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, sont bel et bien relégués au rang de récréations scolaires.

Alors oui, il faut reconnaître que depuis le président Andrew Johnson, on n’en avait pas vu de semblable. INÉGALÉ. En majuscules s’il vous plaît. Sauf que Johnson a occupé le Bureau ovale entre 1865 et 1869. Qu’il ne disposait pas du feu nucléaire. Que le Congrès était suffisamment puissant pour que Woodrow Wilson brandisse le risque « d’un gouvernement congressionnel ». Que les États-Unis étaient marginaux dans le concert des nations.

Aujourd’hui, c’est différent. Mais qui suis-je pour en parler ? Car, si l’on en croit le représentant du Kentucky Thomas Massie, lorsqu’il s’est adressé à John Kerry en pleine commission parlementaire, « la science politique ne serait qu’une pseudoscience ». Ce n’est donc pas très utile de souligner que le titulaire d’un doctorat, qui cumule une décennie d’études supérieures, développe des protocoles de recherche assortis de normes éthiques pour s’assurer de leur intégrité. Ce n’est sans doute pas follement pertinent d’évoquer que la lecture et l’analyse d’une dizaine de milliers de pages par année de textes scientifiques, de documents officiels, politiques, électoraux, administratifs, assorties de la collecte de témoignages, d’entrevues et d’observations in situ (oui, on va sur place, et ce n’est pas toujours une sinécure) pourraient aider à la compréhension des phénomènes dont on rend compte. De la même manière que l’obtention d’un financement de la recherche à travers des organismes subventionnaires pour justement ne pas dépendre de corporations, d’idéologies ou d’intérêts particuliers n’est sans doute pas un argument. Sans parler de l’intégrité personnelle du chercheur, de ce sentiment que lorsqu’on utilise des fonds publics, on se doit de rendre à la société ce qu’elle nous a donné en étant le plus rigoureux possible, en partageant les résultats de la recherche… En s’exposant… à des gens qui EUX, SAVENT ! Je les envie.

Dans leur univers, les phénomènes que nous observons peuvent n’avoir qu’une seule explication : dans mes modèles, ça n’arrive jamais. Et la science politique, contrairement à l’astrologie, ne prédit pas l’avenir. Elle tente plutôt d’embrasser des chaînes de causalités si complexes qu’elle en devient rébarbative. Elle peut même expliquer comment les théories du complot, monocausales, érodent le contrat social, le bien commun, la démocratie. Son utilité sociale ? Appréhender la complexité pour offrir des moyens de mieux tirer collectivement notre épingle du jeu, de voir venir les coups, d’amortir les ressacs… et de tenir le cap pendant les tempêtes. Rien qui peut être réduit à un courriel incendiaire, à un commentaire méprisant, diffamatoire, mettant en cause l’honnêteté, la probité, l’intégrité de la recherche, derrière l’anonymat relatif d’un clavier… même en MAJUSCULES.

À voir en vidéo