Reconstruire Notre-Dame™

Devant nos écrans lundi, nous regardions Notre-Dame brûler, absorbant à mesure la narration de l’improbable catastrophe qui se déroulait sous nos yeux incrédules. Un de ces moments étranges où l’on sait l’histoire en train de s’écrire, sans néanmoins arriver, dans l’immédiat, à dégager le sens des événements qui s’enchaînent, les émotions et les formalités confondues dans une étrange cacophonie.

Puisque nous sommes de notre temps, nous avons tous eu pour réflexe de sortir de nos archives personnelles une photo de la cathédrale chérie, captée dans un moment qui nous appartient à nous et nous seul pour le partager avec le monde ; un hommage à la fois humble et éclatant d’égocentrisme. Ou, à tout le moins, un geste exemplairement contemporain, alors que notre rapport au monde est plus que jamais médiatisé par la subjectivité et ses sensibilités particulières. Ironique, tout de même, pour se consoler de la destruction d’un monument qui, de par l’esprit présidant à sa construction, incarne précisément la dissolution du « je » dans l’ensemble.

La cathédrale du Moyen Âge se pose, tout au long de sa construction, comme le cœur de la collectivité. C’est une œuvre commune, où s’accumulent, en strates, le travail et l’expertise. On érige donc les cathédrales à la gloire du peuple, alors que la notion même de sujet n’existe pas tellement, ce qui témoigne somme toute d’un sens du social assez fort.

« L’homme, l’artiste, l’individu s’effacent sur ces grandes masses sans nom d’auteur ; l’intelligence humaine s’y résume et s’y totalise. Le temps est l’architecte, le peuple est le maçon », écrit Victor Hugo — à lui aussi, nous y sommes retournés.

Au hasard du Web, je suis tombée sur une discussion intrigante entre des Compagnons charpentiers atterrés par la destruction de la forêt de charpentes du toit et de la flèche de Notre-Dame, une pièce d’anthologie de leur discipline. Leurs échanges, aussi techniques qu’émotifs, étaient d’une beauté singulière : une ode au métier, des promesses de transmission des savoir-faire, du patrimoine immatériel. À travers le temps, les murmures persistants des petites mains des cathédrales, qu’on a pourtant exclues de la mémoire.

Cette semaine, les pierres étaient encore brûlantes que déjà, les grands mécènes se précipitaient pour financer la reconstruction de Notre-Dame : Pinault, LVMH, Bouygues, L’Oréal, le géant pétrolier Total, même — qui visiblement ne s’intéresse pas aux pierres seulement lorsqu’elles ont la forme d’un sédiment carboné. La cagnotte grossit et frise désormais le milliard d’euros, sous le regard encourageant de l’État, qui applaudit et bonifie les exonérations fiscales sur les dons destinés à la Reconstruction de Notre-Dame™. D’ici cinq ans, promet-on, Notre-Dame sera refaite à l’identique. Avec tout cet argent, pourquoi ne pas en profiter pour en construire une autre, à Dubaï ou Las Vegas, tiens. Tous les philanthropes méritent leur monument.

Allez, les gens sérieux ne font pas de mauvais esprit sur le mécénat, direz-vous. Ils font la part des choses, comprennent l’équilibre délicat qui existe entre la portion gracieuse et la portion intéressée du don. Les grandes entreprises ne carburent pas qu’au cynisme, ceux qui siègent au sommet ont eu, eux aussi, la larme à l’œil en voyant la flèche de Notre-Dame s’effondrer comme une quille. La mauvaise foi n’a pas sa place lorsqu’il faut sauver un joyau patrimonial. Après tout, la construction des cathédrales a toujours nourri les hommes, perpétuons la tradition. Et n’oublions jamais la dette du travail salarié envers les fortunes méritoires qui le génèrent. Pas de redistribution sans labeur !

À la gloire de qui, donc, réérigera-t-on Notre-Dame ?

À la fin du XIXe siècle, au moment où se déploie la puissance de l’entreprise, on appelle « barons voleurs » les titulaires de grandes fortunes parfois mécènes, évoquant le prolongement de l’ordre féodal par d’autres moyens, sous le capitalisme monopolistique. Curieux relent de cette imagerie féodale alors que les gilets jaunes sont justement dans la rue en France ou que, chez nous, les chauffeurs de taxi paient le prix de la servilité du gouvernement face aux caprices d’Uber.

La Notre-Dame à l’abandon décrite par Victor Hugo dans son chef-d’œuvre y tient aussi lieu de figure du peuple, lui-même abandonné à sa misère. Le Quasimodo, terré dans l’ombre des voûtes, incarne la masse populaire qu’on frappe et humilie. La cathédrale est plantée dans les rapports sociaux et les symbolise.

Emmanuel Macron n’a de cesse de parler de la reconstruction de Notre-Dame comme d’une occasion inédite de réunifier la France, « ce peuple de bâtisseurs », sous une bannière solidaire. « Chacun a donné ce qu’il a pu, chacun à sa place, chacun dans son rôle », déclarait-il à la nation au lendemain de l’incendie. Voilà en effet ce qu’il faut comprendre : le peuple à sa place, alors que la cathédrale s’effondre sur les pieds des travailleurs, qui croulent eux aussi sous le poids des géants de ce monde.

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20 commentaires
  • Denis Marseille - Inscrit 19 avril 2019 06 h 46

    Chacun à sa place...

    Et la qualité de votre texte me donne le goût de vous bénir d'entre toutes les chroniqueuses. Oui, chacun à sa place veut tout dire... Mais c'est vous qui avez eu l'audace et la finesse d'esprit de le révéler. Le mécénat relèvera Notre-Dame, peut-être... Vos textes en élèveront plusieurs en nos coeurs sûrement... Chacun à sa place ou plutôt chacune à sa place car vous avez porté votre pierre jusqu'à l'édifice de mon instruction. Je ne dirai plus jamais que vous êtes une jeunesse promut à un brillant avenir car maintenat vous avez fait la preuve que l'avenir est promue à une brillante jeunesse et je vous en remercie.

  • Robert Taillon - Abonné 19 avril 2019 07 h 50

    Qui en viendra vraiment à payer ?

    Si on considère que les dits mécènes se lancent pour se déploient pour se faire une belle image, il ne faut pas perdre de vue qu'avec les réductions fiscales suite à ces dons qui peuvent aller jusqu'à 90 % ce sont ces sommes quin n'iront pas dans les coffres publiques. Or en définitive, le gouvernement continuant à devoir dépenser, ce sera donc la population qui finira par payer pour ces traveaux. J'ai hâte de voir quand les gilets jaunes en prendront conscience et feront circuler ces faits.Il risque malheureusement d'y avoir d'autres conflits.

    • J-F Garneau - Abonné 19 avril 2019 09 h 18

      Il faut arrêter les "infox". Les plus imortants donateurs ont déjà renoncé à toute "défiscalisation" des sommes contribuées. Donc ils refusent tout avantage fiscal lié à leur don. Les sommes investies dans la reconstruction feront vivre des milliers de familles, fournisseurs de matériaux, artisans, travailleurs. Quelle réflexion tordue et cynique!

  • Bernard LEIFFET - Abonné 19 avril 2019 07 h 51

    Une reconstruction intelligente car en France le Patrimoine est parfois important!

    Et vlan, encore une critique à demi voilée concernant les Français, leur culture, les mécènes, bref, tout le monde est tordu sauf l'auteure de l'article. Après avoir lu les quelques commentaires hier sur à peu près le même contenu, cela frise encore le racisme tenu à l'égard des Français, de leur culture et de leurs principes. Bref, c'est avoir bien peu de respect pour tous ceux et celles qui vivent ici! Peut-être bientôt reverrons-nous « ces maudits Français qui viennent prendre nos jobs »! Ça nous l'avons vécu il y a plus de 50 ans...
    Critiquer pour critiquer, alors parlons donc du nombre d' heures d'étude consacrées au Québec et en France sur leur Histoire. Idem, pour les cours de littérature, de philo... « La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf » me semble approprié »... Rien n'est parfait dans ce monde où l'on parle et jase sans que rien ne soit fait : exemple le Patrimoine Québécois! Que fait-on pour le protéger? D'abord capitalisme oblige, est-ce rentable? Sinon passons vite au pic des démollisseurs...Malheureusement, c'est aussi vrai en France souvent en catimini ou pire avec l'acceptation locale, par manque de capitaux. Devrait-on faire de même pour Notre-Dame de Paris qui était déjà sur pied bien avant que Christophe Colomb et Jacques Cartier ne viennent en Terre d'Amérique? TV5. moins manipulée que notre chaîne canadienne, a mis en relief et l'argent des mécènes pour restaurer la cathédrâle et les pauvres gilets jaunes dont ils font l'admiration de plusieurs, malgré les miliards d'euros eux-aussi partis en pure perte!
    Français, nous relevons des Celtes, des Gaulois, des Romains, des Mérovingiens, des Carolingiens, des Capétiens,.., dont nous avons appris l'histoire, notre histoire! Qu'on le veuille, ou non, notre ADN vient de ce mélange...Avec mon épouse, nous avons envoyé un petit don. Bref, un hommage à nos ancêtres!
    Je n'ai jamais lu d'article(s) en France critiquant les Québécois et le Québec, politesse probablement!

  • André Joyal - Inscrit 19 avril 2019 08 h 07

    Attention : ce qui suit risque de choquer

    Puisque qu'à 8:00 il n'est pas possible de commenter la chronique de C.Rioux, j'utilise celle de Mme Lanctôt qui est tout aussi pertinente.
    Moi qui ai visité ND une première fois le jour de la fête des Morts 1965, je suis bouleversé par cette catastrophe. Mais, ce n'est pas le cas pour tout un chacun. Voici ce que m'a écrit un collègue français de mon âge, auteur de plusieurs ouvrages :

    «Plus sérieusement, je me fous intégralement de N-D de Paris, du moins au plan architectural, la malheureuse ayant subi tant de viols depuis qu'elle existe ! Dernier en date, années 1850, retour à un Moyen Age style troubadour, et l'assassinat par Violet le Duc, lequel a rajouté des trucs kitsch, refait les statues (...). Surtout , le mobilier , après les exactions des révolutions (guerres de religion, Révolutions de 1793 , 1830, 1848... absolument hideux, dans le goût bourgeois de ces périodes (ah , cette flèche en plomb et l'horrible sacristie..en bord de Seine, et les gargouilles pipos) etc. Même si on vous payait, vous n'en voudriez pas. Bref, tout ça à la poubelle.

    Ailleurs, il y a eu plusieurs incendies , dont la mairie de La Rochelle, qui a sauvegardé le bâtiment historique, en remplaçant le bois par le béton et l'acier (invisible). En fait, le bourgeois français se fout qu'on ait sauvé la couronne d'épines (le pauvre Jésus, il a dû en subir!) et ... un clou de la croix (sic). Foin des bondieuseries , il s'agit de sauver le fric du tourisme ! D'où les dons précipités d'Arnaut et Pinault, les duettistes des groupes du luxe. »

    Dans La Presse d'hier, un chroniqueur rapportait les propos d'un jeune italien au nom qui ne s'invente pas, Generoso: il recommande de tout laisser en l'état, après avoir tout nettoyé. Oui, comme le Colisée. Ouf!

  • Louis Gilbert - Abonné 19 avril 2019 08 h 41

    Gloire

    J'aime votre plume.

    Notre-Dame sera reconstruite à la gloire de ceux qui l'on bâtie et afin d'éviter que ne retombe sur les français la honte de sa perte. C'est une réaction émotive qui est en ligne avec notre nature souvent irrationelle. Les misérables actuels feront écho longtemps aux misérables d'Hugo. Ainsi va la vie des hommes et c'est peut-être bien ainsi. Par ailleurs la preuve aura été faite que l'humain ne saisie pas l'urgence du chantier de reconstruction de notre économie devant sauver un tant soit peu la nature. Quel drôle d'animal nous sommes.