La mémoire au fond d’un grand trou

J’ai assisté récemment à une projection de Nous sommes Gold suivie d’un échange avec son réalisateur, Éric Morin, dans une petite salle bondée du cinéma Beaubien. Ce film raconte les aléas d’un trio de trentenaires déroutés : Marianne (Monia Chokri) laisse en plan une carrière musicale épanouie pour rentrer dans son village natal, dix ans après l’effondrement d’une mine ayant emporté ses deux parents. Elle y retrouve Christopher (Emmanuel Schwartz), devenu enseignant et rockeur en dilettante, et Kevin (Patrick Hivon), le seul ouvrier survivant de l’effondrement, qui porte avec peine son auréole de miraculé.

En filigrane de l’intrigue, les traces de l’activité minière dans la vie des gens, subtiles mais omniprésentes. Les expropriations, le bruit, l’emploi qui arrive et repart. Le cours de la patate frite qui finit par suivre celui du minerai, révélant la fragilité économique des régions développées autour d’une seule industrie. Elles sont nombreuses, au Québec. Et bien sûr, la figure obsédante du trou, planté au milieu d’un paysage majestueux de l’Abitibi ; centre de gravité de toute communauté où l’extraction impose son rythme, de l’exploration à l’effondrement, de la croissance à l’oubli.

Ça, c’est mon interprétation de fille incapable de s’empêcher de plaquer sur l’art toutes sortes d’analyses sociopolitiques. Éric Morin n’avait pas l’intention de faire un film sur l’extraction minière en Abitibi. Il voulait, oui, raconter une histoire enracinée dans sa région natale — où il vit toujours —, mais surtout placer la musique au coeur de son cinéma, chose qu’il a accomplie en faisant appel à l’auteur-compositeur-interprète Philippe B, qui signe la bande sonore du film, présent dès le début du processus créatif. Mais malgré tout, l’art a fini par se heurter au réel de façon curieusement évocatrice.

Durant le tournage, l’équipe s’est vu refuser l’accès aux sites miniers disponibles pour reconstituer l’effondrement de la mine, la prémisse du scénario. L’évocation d’une catastrophe n’a pas passé le test des relations publiques, semble-t-il. Il a fallu, avec les moyens du bord, tourner la scène dans une grotte, à Saint-Léonard. L’anecdote m’obsède sans toutefois m’étonner : le capitalisme extractif repose sur la spéculation, ce qui commande un contrôle scrupuleux de tous les risques. Mais tout de même, j’avais visiblement sous-estimé l’étendue du champ de l’exploitation. Ainsi, il ne suffit pas d’assujettir la nature, le droit, les liens sociaux ; l’imaginaire doit lui aussi être bridé. « Le désastre prend soin de tout », écrit Maurice Blanchot.

S’il est sans doute normal que les créateurs rencontrent certaines contraintes dans leurs démarches, cet interdit est troublant dans un contexte où l’on observe, dans notre cinéma, une vague d’intérêt pour l’imaginaire lié au territoire. Il y a Nous sommes Gold, mais on pourrait évoquer Mad Dog Labine, cet étonnant docu-fiction de Jonathan Beaulieu-Cyr, campé dans la région du Pontiac, elle aussi dévitalisée par la fin des activités extractives. Le prochain film de Sophie Dupuis racontera l’histoire de mineurs de l’Abitibi. Et, bien sûr, il y a Répertoire des villes disparues de Denis Côté, dont le scénario est tiré d’un roman de Laurence Olivier, qui explore l’imaginaire des villes périssables, construites autour d’un modèle mono-industriel.

À l’origine de son roman, Laurence Olivier se demandait : qu’est-ce qu’écrire, créer, sous l’influence de l’extractivisme, dans ces villes qui existent seulement pour l’industrie ? Les projets extractifs — les mines, les barrages, la coupe de bois — ont été un moteur important pour développer le territoire québécois. Ils ont fait naître de nombreuses communautés, où les gens mènent effectivement des vies remplies et pleines de sens — il ne s’agit pas de juger qui que ce soit. Mais ces collectivités sont aussi fondées sur un modèle pensé contre la mémoire. « Lorsque les entreprises partent, elles effacent les traces qu’elles laissent, m’explique Laurence. Il faut s’intéresser aux absences sur le territoire, aux trous laissés dans la mémoire. »

Raconter des histoires, donc, permet de résister à l’effacement des lieux et des vies en périphérie de l’extraction. Voilà ce qui pose problème dans le fait qu’une équipe de tournage veuille utiliser un site réel pour incarner une histoire inventée. L’art, on le sait, est un puissant révélateur social, et les récits sont embêtants précisément parce qu’ils refont les traces. Éric Morin m’a confié qu’en marge de la présentation du film à Rouyn, des gens lui ont dit qu’ils s’étaient remis à « voir la mine »…

Lorsque les créateurs s’intéressent à la vie de leur communauté, ils font surgir et immortalisent des récits qu’on aurait préférés volatiles. On ressent ici le poids du legs de l’extractivisme, comme une hypothèque cachée qui grève l’imaginaire, limitant la possibilité même de raconter notre territoire et la vie des gens qui l’habitent.

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5 commentaires
  • Robert Morin - Abonné 12 avril 2019 09 h 07

    Superbe analyse

    Merci pour tous ces recoupements révélateurs. Malgré notre devise «Je me souviens», peut-être que ce syndrôme d'un peuple aussi touché par l'extractivisme explique-t-il notre trou de mémoire collective, cette forme d'amnésie qui semble souvent nous caractériser, notamment par rapport à notre histoire, à notre patrimoine oral et bâti, à nos remarquables oubliés que Serge Bouchard met tant d'efforts à nous remémorer. Peut-être cela explique-t-il aussi notre piètre estime de soi en tant que peuple et notre fâcheuse tendance à l'autoflagellation, héritée également de notre passé judéo-chrétien. Arriverons-nous à surmonter ces obstacles sur le chemin de notre indépendance? Sans aucun doute que ce nouveau filon exploité par ces jeunes cinéastes québécois contribuera à nous ramener vers notre territoire et à exorciser ces vieux démons qui nous barrent encore la route vers la liberté.

  • Pierre Bernier - Abonné 12 avril 2019 11 h 27

    Oui !

    ... Superbe analyse de Madame Lanctôt !

    Qu’en au réflexe de "piètre estime de soi en tant que peuple" que vous signalez, il tient moins de l’héritage de notre passé judéo-chrétien que du fait d’avoir été "conquis... et abandonné".

    Les valeurs véhiculées par ce legs n’expliquent-elles pas plutôt pourquoi ce peuple n’a pas disparu ?

  • Luc Deneault - Inscrit 12 avril 2019 18 h 15

    se transposer dans une région du Québec ..en anglais (encore)!

    C'est ce film tel que décrit ici que j'allais voir, mais j'ai été aussi rudement
    décontenancé par encore un autre film qui nous transpose dans une région du Québec
    qui serait elle aussi séduite et envoûtée par l'anglais. L'accumulation engendre
    l'irritation. C'est par ailleurs dommage, d'une part en raison du sujet, d'autre part
    parce que c'est de la fichue belle musique de Philippe B..

  • Gilbert Turp - Abonné 12 avril 2019 18 h 20

    Beau texte

    Et bel hommage à l'art dramatique, qui sert plus que jamais à nous rappeler notre propre humanité,

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 12 avril 2019 19 h 29

    Enfin...

    Un très bon texte, c'est toujours plus puissant quand la pensée est originale. On se demande de quoi Aurélie Lanctôt sera capable quand elle va enfin cesser de butiner et plaquer justement ses analyses pour faire son propre travail critique authentique (quand c'est à elle à qui l'on interdira de tourner).

    J'ai hâte du jour où elle va comprendre que que la chronique est bonne quand on fait du travail sur le même sujet à côté, comme Christian Rioux qui couvre l'Europe et ses idées ET qui nous livre des réflexions issues de son exploration culturelle, ou pour donner un meilleur exemple, quand elle frappera comme Kristina Borjesson le mur de la censure ou qu'elle sera, comme Roberto Saviano, au coeur des conflits qu'elle explore.

    Les deux derniers paragraphes sont bons, mais devraient être le point de départ du texte, pas les points d'arrivée. Déontologiquement, il y a un problème avec la fourchette de chroniqueurs : Mathieu Bock-Côté écrit des briques sur le multiculturalisme, il est bien placé pour nous parler d'identité au JM. Pierre Trudel est un spécialiste des com. Mais Madame Nicholas, Madame Lanctôt, Madame Pelletier, c'est quoi leur expertise, à part l'expertise militante? On a au Devoir un spécialiste des questions linguistiques avec un super chroniqueur, Jean-Benoit Nadeau.

    Mais quelle est donc la vision singulière que nous offre cette fourchette (je pourrais inclure aussi notre chroniqueur du ROC dans la liste pour montrer que mon message n'a rien de genré). À quoi sert quelqu'un qui écrit juste «bien»? Cette pression pour le commentaire ne peut que produire un bavardage insignifiant et c'est dommage. Si on veut développer la chronique d'humeur, comme Foglia le faisait, on peut en avoir UN... Le Devoir l'a déjà, c'est Josée Blanchette.

    Je ne prône pas la censure, Madame Pelletier est une féministe précieuse, bien qu'elle travaille avec les femmes vulnérables qu'elle fasse de l'enquête et qu'Aurélie Lanctôt fasse de l'infiltration...