Et pleurez maintenant

Remplacera Obamacare ? Remplacera pas ? Fermera la frontière ? Fermera pas ? Finalement ça attendra. Un an : à ce moment-là, on sera en élections. Or, la frénésie décisionnelle du président est directement liée au fait que le président a été blanchi, ainsi que l’a affirmé le procureur général Bill Barr dans sa lettre résumant le rapport Mueller.

Enfin, peut-être pas tant que ça… des enquêteurs avouent avoir été surpris des conclusions que Barr a tirées de leur travail. Les Américains aussi, puisqu’ils sont 71 % à ne pas être convaincus dudit blanchiment. Au bout du compte, l’absolution de Barr n’a que peu d’effet puisque le taux d’approbation du président demeure à 43 %.

Ce qui a changé, c’est l’atmosphère. Parce que le président (qui fait encore face à 17 enquêtes — de juridictions fédérales, fédérées, de commissions d’enquête parlementaires et du contre-espionnage) estime qu’il bénéficie d’une légitimité accrue et dispose des clés de l’ordre du jour médiatique. Et son discours égrène implicitement : Deux. Mille. Vingt. Lentement, assurément. Sur un tempo récurrent : sécurité frontalière, sécurité militaire, sécurité nationale. Militarisation de la frontière et détentions, augmentation des budgets militaires, désaveu des vieilles alliances qui ont fait leur preuve.

Dire que le président fait des choix qui ne reposent pas sur une évaluation complète des options est un euphémisme. Il applique une politique de coopération là où la fermeté est déterminante, il choisit la confrontation là où la coopération est requise, la défense là où l’aide au développement serait décisive. Ce faisant, il utilise un marteau au manche trop court et rate le clou : il omet de répondre à des situations dramatiques qui relèvent (vraiment) de l’urgence nationale, qui touchent la sécurité intrinsèque du pays. Pour de multiples raisons, ces situations n’atteignent pas le seuil critique qui devrait les placer à l’avant-plan des préoccupations du public, des médias, du Bureau ovale.

Parmi ces urgences, il y en a deux, parmi tant d’autres, qui représentent en politique interne américaine une véritable menace à la sécurité du pays.

D’un côté, la sécurité climatique : des plaines canadiennes aux confins des montagnes guatémaltèques, les agriculteurs sont victimes des changements climatiques de plein fouet. Ces mutations climatiques représentent le plus petit dénominateur commun de la vague actuelle de migration d’Amérique centrale (un article récent du New Yorker fait état de cette tendance, qui pousse des populations autochtones traditionnellement peu mobiles vers le nord). C’est aussi le climat qui est venu ajouter à des situations financières précaires dans le Mid-Ouest (en Iowa, au Missouri, au Nebraska et au Dakota du Sud) lorsque des crues soudaines ont détruit plusieurs récoltes stockées en attendant que les marchés prennent du mieux et que les guerres commerciales trouvent une issue. C’est la combinaison du shutdown et des effets de l’ouragan Michael de 2018 pour les producteurs d’arachides, ou encore les gelées inattendues sur les pêchers en fleurs qui mettent les fermes de Géorgie à genoux. En cinq ans, les exploitations agricoles américaines ont ainsi perdu en moyenne la moitié de leur revenu net, parfois plus. Alors que les faillites se multiplient, des fermes familiales pourraient disparaître rapidement au profit de multinationales, restaurant l’affermage aux dépens des consommateurs et de l’économie locale. Ces profondes mutations du tissu social pourraient générer un effet boule de neige sur la stabilité économique et la sécurité alimentaire.

D’autre part, la sécurité médicale des Américains. Celle-ci est au coeur de la sécurité du pays. La crise des opioïdes en est le symptôme le plus évident et diminue l’espérance de vie (la plus basse des pays du G7). Gallup et West Health ont établi qu’en 2018, les Américains se sont endettés de 88 milliards de dollars pour se soigner, et que deux tiers des faillites sont liées à des factures médicales impayées. Le cas d’Alec Smith, mort à 26 ans en 2017, faute de pouvoir continuer de bénéficier de l’assurance médicale de sa mère et faute de moyens pour payer son insuline, est devenu emblématique de ce drame où il faut choisir entre nourriture et soins de santé. Mais cela va plus loin. Selon deux études récentes, l’absence d’accessibilité à un médecin et la prévalence du discours anti-establishment et de la méfiance envers les experts sont des facteurs de la résistance à la vaccination — une des plus graves menaces au monde aux côtés de l’Ebola et des superbactéries, selon l’OMS. Face à une éclosion de rougeole, qui a mené l’État de Washington à déclarer l’état d’urgence, la vulnérabilité sanitaire des Américains est patente.

Malgré tout, rien n’est fait. 73 % des décrets signés en grande pompe par le président sont des pétitions de principe, des doublons de programmes, et guère plus qu’un autre show de boucane. Ceux que les véritables urgences ébranlent… il ne leur reste que les yeux pour pleurer.

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