La fragilité des hurlements

On a besoin des flambeaux de l’art pour saisir l’héritage du passé dans nos esprits. Des oeuvres ouvrent leurs fenêtres sur des psychés meurtries, individuelles et collectives. Salutaires coups de poing…

Je me passais cette réflexion l’autre soir au lancement de l’exposition d’André-Line Beauparlant Ce qui est fragile à la Cinémathèque québécoise, sur les cimaises jusqu’au 19 mai. Une installation vidéo ainsi que 200 dessins et peintures brossés sur dix ans ont pour sujet le frère de l’artiste, Sébastien. Les cinéphiles le connaissaient, cet enfant-là à la tête pendante, aux hurlements sourds en mal de communication.

À travers Le Petit Jésus, en 2004, la documentariste avait déjà abordé une enfance auprès de ce cadet paralytique cérébral, à qui ses parents ont longtemps fait tenir le rôle du nourrisson Jésus dans la crèche de Noël.

André-Line Beauparlant est directrice artistique (Incendies, Marécages, etc.), plasticienne et cinéaste. Dans ses documentaires, elle se penche et se repenche sur sa famille attachante et dysfonctionnelle. Le magnifique Trois princesses pour Roland remontait le cours d’un suicide masculin et de bien des renoncements féminins.

On a salué, au fil des ans, ses oeuvres touchantes et sensibles sur un clan tricoté serré, entre passé et présent, sur fond de tragédies immenses dans un Québec religieux qui créait des monstres en voulant sauver ses enfants sous trop de foi et avec une obéissance aveugle.

Sébastien est disparu en 2001, transformé jadis en autre chose que lui-même : en rêve d’une improbable guérison. Le délire mystique parental avait entraîné la famille dans une sorte de démence, laissant le reste de la fratrie en plan. Se remet-on jamais de ces abandons ? André-Line avait 11 ans à la naissance de Sébastien, et son innocence s’envola. Une chape de plomb, des litanies de prières, une violence sourde vécue autour de lui succédaient aux rires.

Le miroir d’un enfant amoché

On regarde les visages changeants et identiques de Sébastien exploser à pleins murs à travers l’anxiété de l’artiste, mais aussi son amour pour ce frère que la vie lui tendait. Souvent bouche ouverte, langue sortie, yeux vides ou appelant au secours, longs doigts tordus sur une impossible étreinte, le voici dans sa peine et ses élans. Ce frère amoché, c’est un peu nous. La soeur en oeuvre de catharsis aussi.

Et qui peut vraiment voir le monde de l’enfance comme un paradis perdu ? Sa famille partage quelques traits avec celle du Jean-Claude Lauzon de Léolo, tant la folie y faisait son nid. Son autre frère, Éric (sujet de son film Pinocchio en 2015), vagabond, mythomane et voleur, demeure aujourd’hui un éclopé de ce nid brisé.

« Avoir un enfant handicapé dans sa famille, c’est un peu comme un opéra, écrivait-elle dans un de ses carnets. C’est tragique, c’est grave, c’est trop même. » Le quotidien des aidants naturels ressemble à ça aussi.

L’expo révèle à quel point Sébastien était resté pris dans la gorge d’André-Line Beauparlant, dont elle a cherché à se délivrer par le fusain, le crayon, le pinceau, en traits d’art brut. Par la bouche ouverte du jeune garçon, elle met en scène sa propre enfance étouffée par la religiosité ambiante. Le projet de loi québécois et le débat entourant la laïcité et le crucifix réveillent les mêmes blessures collectives et individuelles, qui n’en finissent plus de suinter.

« On fait quoi avec la fragilité ? » s’est d’abord demandé la créatrice québécoise. Elle aura longtemps caché ses croquis souffrants à sa mère et à sa famille, par pudeur, mais ils voulaient s’exposer, tous ces cris-là. Tant mieux !

Les détresses de Sébastien rappellent en sous-main qu’il subsiste autre chose encore aujourd’hui, par-delà les ambitions de nos sociétés folles de consommation et de gloire : des regards inquiets posés sur ceux qui n’ont pas de voix, des dévouements, des maladresses, les terreurs enfouies d’avoir peut-être fait trop peu, des écrasements d’adultes pris jadis au milieu de terribles étaux.

Un livre, textes et dessins, était lancé en même temps que l’expo, intitulé La fin et le début de l’histoire d’André-Line Beauparlant. Sous les signatures de Martine Delvaux, Isabelle Guimond et Monique Régimbald-Zeiber, il est publié aux éditions des Presses de l’Université de Montréal et expose par fragments la carrière de cette artiste, éclairant sa maturité en marche.

La fin et le début de l’histoire… le titre de l’ouvrage témoigne d’une reconstruction intime, d’une délivrance par l’art et par la descente en soi. On trouve, dans la démarche d’André-Line Beauparlant, une voie de libération, et dans son passé douloureux un miroir collectif à mieux scruter. Pas seulement en décollant des crucifix de la sphère publique, mais en apprivoisant nos lignes de fracture anciennes, jamais colmatées.

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1 commentaire
  • Clermont Domingue - Abonné 6 avril 2019 10 h 28

    Un autre texte de grande qualité.

    Votre sensibilité vous permet de saisir et d'exprimer bellement des réalités qui nous définissent. Merci.