Pour la nuit ou pour la vie?

Louis (Benoit Drouin-Germain), le «no» future, Gabrielle (Léane Labrèche-Dor), la cynique assumée, et Raphaëlle (Catherine Chabot), l’indécise résignée, ont des échanges incisifs durant la pièce «Lignes de fuite». Ils cherchent à la fois le sens et la fuite.
Photo: Valérie Remise Louis (Benoit Drouin-Germain), le «no» future, Gabrielle (Léane Labrèche-Dor), la cynique assumée, et Raphaëlle (Catherine Chabot), l’indécise résignée, ont des échanges incisifs durant la pièce «Lignes de fuite». Ils cherchent à la fois le sens et la fuite.


Au bout du bar bondé de millénariaux que je fréquente parfois, il m’interpelle. Ni pour me draguer ni pour m’inviter à danser, mais il veut un conseil. J’ai l’âge d’en donner, et lui d’en recevoir. Le vécu, c’est une lueur dans l’oeil et une dégaine un peu nonchalante devant l’inattendu de la vie. Un peu comme Jean Gabin qui chante Maintenant, je sais qu’on ne sait jamais.

« La fille que tu vois là, je ne sais plus quoi faire pour que le dossier évolue. On dirait qu’elle me niaise depuis des mois. »

Déjà, « dossier », ça part mal les négos. Première question : « Tu veux quoi ? Pour la nuit ou pour la vie ? »

Un joli garçon, drôle, brillant, un condo à son nom, des paiements sur le char, bon danseur (testé), sûrement une collection de vinyles vintage de jazz ou de whiskys rares chez lui.

« Ben, j’ai 33 ans, une job, j’imagine qu’un moment donné on trouve la fille avec qui on va faire des bébés dans une maison en banlieue avant de s’acheter un chalet… Y’a-tu un autre plan que ça ? »

Oui, mais ça demande l’effort de se poser des questions. Tu vois, y’a le plan « je reste adulescent jusqu’à 50 ans, juste avant d’entamer l’andropause, et je coche les entailles sur le case de mon cell chaque fois que je score avec une fille ». Ça vient avec toutes sortes de variantes, de la mauvaise baise au plan cul avec une fuck friend, en passant par le zigonnage simili-amoureux « je te fuis, tu me suis ; tu me fuis, je te suis » typique du branlage mental qui découle direct de la peur de l’engagement.

Y’a aussi le plan « fuck toute pis je pars avec mon coloc en food truck reconverti en camion à tartes véganes ». Faut juste apprendre à faire des tartes, mais tu as vu un tutoriel, c’est pas si compliqué, et tu te la joueras Jack Kerouac direction Virginia Beach en écoutant du math punk les fenêtres ouvertes. Sur la route traîne justement sur ta table de chevet.

Par contre, le coloc ronfle quand il abuse du gin-tonic. À bien y penser, tu ferais peut-être mieux de partir avec un golden retriever, fidèle et amical. Ça pogne avec tout le monde ; c’est un classique qui fait diminuer l’anxiété sociale.

Y’a le plan « j’attends la fin du monde en mangeant des sacs de carottes (beaucoup de carottes) et en me filmant sur YouTube ». Quelques Like provenant d’aussi perdus que toi et un teint orange Trump au final. C’est un peu le plan nerd no future et pas si glam.

La fin du monde sera plutôt à 6 h

Si on creuse un peu sous leurs tatouages, le fleur-de-peau est perceptible et la stupeur devant les choix… palpable. Ils ne « lolent » pas tellement dans leur barbe. Je déteste généraliser et parler au nom de toute une génération, mais certains Y, ces fameux millénariaux qui ont de 20 à 35 ans, commencent à se dire et questionner tout haut. La quête de sens est bien plus nowhere lorsque le modèle de tes parents boomers ne s’applique plus vraiment à une fin du monde anticipée. Remarque, tu as aussi le choix de ne pas y croire.

La comédienne Léane Labrèche-Dor, 30 ans, joue ces jours-ci une pigiste trop lucide pour ne pas prendre d’antidépresseurs dans une pièce coup de gueule qui traite de cette génération zéro déchet et de ses multiples tâtonnements. Lignes de fuite, un texte de Catherine Chabot, braque le projecteur sur l’honnêteté brutale teintée de cynisme de millénariaux pris pour se réinventer sur les ruines du temple capitaliste érigé par les générations précédentes.

C’est tellement absurde : parce que je suis une jeune fille, on fait semblant de vouloir m’écouter, mais ils se câlissent de mes idées

Les personnages sont divisés entre l’inquiétude face au futur qui les paralyse et l’attitude carpe diem : « On boit du vin nature qui goûte le cul » tout en se disant « C’est fini les chums ! En 2104, la Terre, ça va être “ Au revoir, messieurs mesdames ”. Votre petit Léopold — parce qu’il va avoir un nom de friperie —, oublie ça, il mangera jamais de thon rouge, il va manger des gâteaux de sable. »

Tandis qu’ils s’inquiètent de quelle maladie moyenâgeuse ils vont mourir, genre, tandis qu’ils échangent leurs angoisses dans un franglais urbain bon teint en se demandant si faire des enfants est un beautiful sacrifice ou un geste égoïste, l’émerveillement n’est plus de leur monde. Trop naïf, peut-être.

« La prochaine fois qu’on va s’émerveiller, c’est quand on va inventer la téléportation, me confie Léane Labrèche-Dor. Moi, ça fait depuis l’âge de 15 ans que je veux des enfants. C’est un souffle de base, comme se nourrir ou se protéger. Ce n’est pas égoïste, procréer. Mais est-ce que ce l’est devenu ? L’individuel peut faire tous les efforts du monde, c’est le collectif qui importe. »

Selon la comédienne, le cynisme et l’ironie sont deux moteurs de sa génération : « Soit tu décides de changer les choses, soit tu décides de faire une dépression ou de dire “ d’la marde ! ”. »

Check ton feed

Entre le microdosage de LSD pour favoriser la créativité, le cannabis pour augmenter l’orgasme et les Ativan pour faire baisser l’anxiété, ils sont portés par la mise en scène de soi sur Instagram et un sentiment d’urgence oppressant devant l’intangible.

« C’est pas une fatalité, c’est pas une affaire de génération ni de fucking calendrier maya. C’est la première fois de l’histoire que l’espèce humaine est confrontée à sa propre fin. C’est là, là ! Les scientifiques se suicident, estie, c’est pas une opinion ! C’est en train de se passer live. Check ton feed ! », résume Gabrielle (Léane Labrèche-Dor) dans Lignes de fuite.

Les Y me font peur. Leur rapport au monde est complètement schizo. Ils entendent une voix qui leur dit que si y’a rien qui change, c’est la fin du monde, mais y’a une voix qui dit : faut en profiter.

Au final, on assiste à une version cocktail de La soirée est encore jeune qui aurait dérapé hors micros. L’humour cède le pas au drame dans le confort d’un loft industriel avec plancher de béton chauffant.

« Ceux qui rient le plus pendant la pièce, c’est ma génération, ajoute Léane. Ils en sortent ébranlés. Ça leur donne envie de ne pas être ça, pour crissement crisser le cynisme à la poubelle… parce que c’est sans issue. L’engagement, ça n’a jamais été une nécessité pour nous, autant pour les causes que pour l’amour. On nous a dit pour tout, le brocoli comme le reste : “ Essaie ! Si tu aimes pas ça, tu essaieras autre chose. ” »

Le problème, c’est que l’autre chose est parfois difficile à définir. Ou back order au registre de l’humainement possible.

JOBLOG

Ayahuasca en bédéreportage

Dans le dernier Nouveau Projet (printemps-été 2019), une bédé signée Lucie Julaud et Cookie Kalkair (dessins) raconte une cérémonie d’Ayahuasca au Pérou. La liane des esprits (en langue quéchua) est un psychotrope utilisé dans des cérémonies animées par des chamanes un peu partout (même dans l’ouest de l’île de Montréal).

J’ai été invitée à une cérémonie secrète, dont je vous reparlerai si jamais elle a lieu (oui, j’ai vu l’émission Enquête à ce sujet). On dit de l’Aya que c’est une expérience spirituelle qui guérit l’âme, dissout l’ego et nous met en contact avec l’infini. Rien de moins.

La bédé nous laisse toutefois sur notre faim puisqu’elle s’interrompt au moment où son auteure s’apprête — après six cérémonies qui lui ont laissé un goût un peu amer — à vraiment pénétrer au coeur du savoir chamanique de la jungle plutôt que ses versions touristiques folkloriques. J’espère qu’il y aura une suite… edition.atelier10.ca


Adoré la pièce Ligne de fuite de Catherine Chabot sur ces trentenaires dont les visions du monde se confrontent lors d’une pendaison de crémaillère qui dérape. L’avenir, la maternité, l’amitié, les grands enjeux sur fond de fric et d’individualisme, la table est mise et s’appuie sur un travail de documentation fouillé. Des supplémentaires se sont ajoutées les 6 et 7 avril. Ne ratez pas ça.

Dévoré le livre Amours solitaires, un roman composé à partir des textos du compte Instagram éponyme. Morgane Ortin en a sélectionné 278 pour composer une histoire d’amour à laquelle on croit vraiment et tout à fait de notre époque fragmentée. Toutes les étapes d’une passion, du fantasme à l’érotisme, de l’hésitation aux élans assumés, de l’éloignement aux retrouvailles. Et plusieurs pages blanches habilement insérées pour décrire le silence qui s’étire entre les trois petits points qui dansent. Amours textos ou l’épistolaire

Lu cet article dans le GQ France (ça s’adresse surtout aux hommes) : « Qui sont les femmes qui se masturbent ? » Réponse (en France) : les trentenaires, les lesbiennes et les femmes d’expérience. Le plus amusant, c’est que plus on a de diplômes, plus on s’y adonne…

 

 

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7 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 29 mars 2019 07 h 34

    Mes anciens cheveux châtains aujourd'hui...

    ...grisonnants se demandent si votre papier du jour nous offre bien un tableau de ce qu'est la génération des millénariaux ou simplement un petit pourcentage de celles et ceux en quête de sens, du sens de la vie et surtout du sens de leur vie ?
    Se peut-il que « votre » Ben du haut ou du bas de ses 33 ans soit aussi atteint du mal du vide ? Vous savez ce dévorant vide intérieur qui empêche de s'appuyer sur « quelque chose » nourrissant autant le coeur, l'esprit que l'âme ?
    Pour avoir connu et expérimenté « pour la nuit », j'ai les privilégiés bonheurs de connaître et d'expérimenter « pour la vie »
    Oui, le « Dark side of the moon » le Very dark side de Pink Floyd j'ai connu, j'ai expérimenté. Une longue nuit dans ma vie et dans celle de moult gens.
    Plus j'y pense, plus je réalise comprendre et saisir le où se trouve Ben en ce moment dans sa vie. Il est en quête avec dans son havre-sac un paquet d'expériences qui l'ont aussi conduit là où il se trouve. Il semble que cela l'a mené presque nulle part...d'où « le dossier »
    Affreuse sensation que celle du vide intérieur. Ce vide qui ronge, qui use,qui corrode, qui désagrège des rivages dont ceux de nos humanités en mal de...
    À Ben, je souhaite une île où s'arrêter dans le silence. Le sien. Son silence a certainement quelque chose à lui confier autant à l'oreille qu'au coeur. Je sais, je sais, le silence peut faire peur si peu habitués certains d'entre nous y sont.
    Bonne route Ben.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Gilles Roy - Abonné 29 mars 2019 09 h 21

    Je cite

    « je te fuis, tu me suis ; tu me fuis, je te suis » in https://www.youtube.com/watch?v=dSPwE5i7Bio

  • François Boulay - Abonné 29 mars 2019 09 h 53

    WOW

    Aucun commentaire, sauf, EXCELLENT et qui fait réfléchir.
    Merci

  • Yves Poirier - Abonné 29 mars 2019 15 h 28

    L'emerveillement?

    Oubliez ca.Allez prendre une marche dans le bois. Une marche de quelques semaines voire quelques mois et seul de preference. pas d'internet bien sur.pas besoin d'etre un spartiate pendant le sejour.Vous verrez que cette sorte de solitude va retablir vos priorites.Aimer et etre aimer bien sur mais aussi etre utile. Juste utile,pas revolutionnairement utile mais utile a quelqu'un et peut etre d'abord a soi meme. pas d'ataraxie en vue mais un minimum de serenite.

  • Marc Fiset - Abonné 29 mars 2019 18 h 44

    Calisse !

    Merci Josée pour ce texte

    Ça parle de boîtes … de rentrer dans certaines, de s’y conformer. En fait, tu parles de « plan », plutôt que de boîtes, comme dans « plan de vol » ou « plan d’nègre ». Des plans qui ne s’adressent pas spécialement à nous. J’ai ton âge, je suppose. M’enfin l’engagement dans le temps long, considérant le « maintnow », c’est un « réfléchissez-y bien » qui saisit toutes les générations, non ? Et puis, nous qui savons, pas besoin de gin-tonic pour ronfler.

    Euh ! l’auteur (ou est-ce toi ?) ne sait pas que le thon rouge est tout autant en voie de disparition que le sable. Ouais, dans un futur proche, il faudra trouver un autre contenant que le verre pour transporter notre vin qui goûte le cul. Le verre disparaît, enfoui dans les dépotoirs, comme le liège.

    Donc trois choix dans la vie, de changer les choses ou de dire d’la marde … Le troisième, la dépression, est probablement une conséquence directe du premier choix quel qu’il soit. Au-delà des artifices qu’emploient les jeunes, c’est vrai, que parole de scientifique, il y a une urgence de faire quelque chose. Je la ressens moi. Pas toi ? Je pense pas que ce sont seulement les jeunes qui ressentent l’urgence et l’angoisse qui va avec. On nous le répète sur tous les tons, si on change pas nos habitudes de vie, ça va « peter ».

    J’envie parfois, l’espace d’un toujours bref instant, ceux qui sont dans le déni. C’est le gros luxe de notre époque. Je pense à ce type, à Lévis, chez Desjardins, lundi matin. Denis et moi distribuons des dépliants aux employés qui rentrent. Denis est retraité et moi en passe de l’être. J’ai pas l’impression qu’on peut faire peur à quelqu’un, d’autant qu’on est dehors à se geler le moelle et qu’on en « lole » avec les passants. On est venu dire à la Grosse machine, absolument pas coopérante, que c’est le temps de sortir du pétrole sale. Alors ce gars-là, chic and swell, genre cadre dynamite, jette un regard sur nos papiers, nous dévisage 5 secondes et, monte le t