Notes de terrain (1)

Je vous proposerai périodiquement de telles notes. Elles veulent faire connaître des choses qui se vivent et se disent sur le terrain de l’éducation. Pour les rédiger, j’interroge chaque fois des acteurs qui s’expriment de manière anonyme.

Ces textes n’ont bien entendu aucune prétention à épuiser les sujets qu’ils abordent et sont surtout une invitation à les faire connaître et à poursuivre la conversation. N’hésitez donc pas à ajouter votre voix à celles que je fais entendre ici, ni à me proposer des sujets à aborder.

Pour ce premier texte, je vous invite à une incursion dans le vaste et complexe univers de l’intégration des élèves en difficulté au primaire.

Un bel objectif

L’ambition de notre système scolaire est grande et noble : que ses écoles et sa pédagogie ne soient plus ségrégationnistes, mais bien inclusives, et qu’elles accueillent donc la diversité des élèves et s’y adaptent.

Cette diversité se décline notamment selon les types de familles, les cultures dont proviennent les élèves, leurs profils socio-économiques, mais aussi leurs habiletés scolaires, et cela concerne les élèves qui ont des handicaps et ceux qui présentent des difficultés d’adaptation ou d’apprentissage.

Certaines de ces catégories d’élèves donnent, théoriquement du moins, droit à des mesures d’appui : par exemple, la dyslexie, la dyspraxie, la dyscalculie, la dysphasie, la dysorthographie, les troubles du spectre de l’autisme ou des handicaps physiques. Pour d’autres, comme le TDAH (trouble déficitaire de l’attention, avec ou sans hyperactivité) ou les problèmes de comportement, ce n’est pas nécessairement le cas.

La recherche ne laisse guère de doute sur le fait que ces troubles sont en hausse, un phénomène qui a certainement de nombreuses causes, parmi lesquelles le fait qu’on soit plus attentif à lui et que les diagnostics sont plus et mieux posés. L’effet des médias sociaux, d’Internet et des jeux vidéo est parfois invoqué. Quoi qu’il en soit, dans le secteur public, cette clientèle représentait 13,6 % des élèves en 2002-2003 ; c’était 21,6 % en 2015-2016.

Comment nos belles ambitions se traduisent-elles concrètement ? Je vous propose un coup de sonde dans les écoles primaires, retenues parce que c’est là, au début du parcours solaire, que les difficultés sont identifiées, et aussi parce que, contrairement au secondaire, où un élève en difficulté est vu par plusieurs enseignants, c’est ici le titulaire de classe qui l’a à (presque) plein temps.

Sur le terrain

Voici deux enseignantes dont les propos sont représentatifs de ce que pensent les enseignantes à qui j’ai parlé.

Nadja enseigne depuis 15 ans. Elle est dans une école de quartier sans vocation particulière, mais qui perd de ses meilleurs élèves après la première année à la faveur d’une école plus sélective. Elle a 17 élèves dans sa classe plutôt que 20. C’est qu’elle a deux élèves en très grande difficulté (avec l’aide d’une orthopédagogue pour ceux-là), une élève avec des difficultés d’attention et de concentration et cinq autres en difficulté qu’elle doit surveiller de près, parce que le français n’est pas leur langue maternelle, tandis qu’un trouble de l’autisme est soupçonné chez un élève et qu’un autre n’a pas de maîtrise de soi.

Elle avoue manquer un peu de temps pour les autres. Certes, les collègues se parlent et s’entraident, et la direction est coopérative, mais la tâche reste lourde. Nadja pense aussi que l’école, sur les plans physique et organisationnel, n’est pas très adaptée à cette réalité. Et elle reconnaît que sa formation ne l’a pas correctement préparée à tous ces défis. En attendant, bien des parents fortunés envoient leurs enfants au privé.

Le son de cloche est semblable chez Karine, qui enseigne depuis 20 ans, presque toujours en première année. Elle a 6 élèves en difficulté sur 18. Elle se réjouit du programme Partir du bon pied, mais déplore le manque de ressources et le peu de soutien de certains parents qui n’accordent pas à l’école l’importance qu’ils devraient lui donner. Elle est d’accord avec ce que d’autres disent et que des recherches crédibles semblent confirmer : il y a une augmentation des cas d’hyperactivité et de déficits d’attention.

Que font les directions d’école devant tout cela ? On perçoit chez elles aussi beaucoup de bonne volonté, mais on entend aussi bien des frustrations.

Les directions

Voici les propos de deux directrices, représentatives de celles à qui j’ai parlé.

Émilie, qui vient de faire les portraits des classes de son école, me parle du manque de temps passé en classe et du peu de contacts avec les parents, de la négligence des autres élèves que le temps passé auprès de ceux en difficulté entraîne, du peu de marge de manoeuvre des directions qui reçoivent et doivent suivre des directives du ministère très ciblées et avec reddition de comptes. Elle aussi souligne l’importance du programme Partir du bon pied.

Emmanuelle me parle quant à elle de cette gestion axée sur les résultats en disant que, si elle ne montre pas un grand malaise chez les enseignants, celui-ci est peut-être passé sous le radar. Elle évoque alors les portables, car il en faut pour aider certains enfants, et souligne que l’enseignant doit apprendre à se servir des logiciels qui viennent avec lui, ce qui est très demandant et ne se reflète pas nécessairement dans le bilan de gestion qui est dressé. Son sentiment, elle me le confie, est que des classes spécialisées, qui n’ont pas la cote, seraient parfois souhaitables, voire nécessaires.

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26 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 23 mars 2019 06 h 44

    Le privé même au préscolaire et au primaire. TDAH

    Peut-être pas en Abitibi, mais dans bon nombre de villes, on y trouve des écoles privées dispensant le préscolaire et le primare.L'élitisme commence tôt.

    "Pour d’autres, comme le TDAH (trouble déficitaire de l’attention, avec ou sans hyperactivité) ou les problèmes de comportement, ce n’est pas nécessairement le cas.Pour d’autres, comme le TDAH (trouble déficitaire de l’attention, avec ou sans hyperactivité) ou les problèmes de comportement, ce n’est pas nécessairement le cas."

    En ce qui concerne le TDAH, avant d'avoir la confirmation en neurologie, ça prend beaucoup de temps. Je suis en train de lire l'autobiographie de Dan Bigras dans laquelle il raconte qu'il se rendra compte, plus tard, qu'Il avait le TDAH; ce qui explique pourquoi il fut un mauvais élève à l'école.

    On peut comprendre la tâche difficile de ces enseignantes aux prises avec des cas de TDAH et/ou des cas de problèmes de comportement si elles n'ont pas de mesures d'appui.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 mars 2019 10 h 27

      A mon humble avis, le système devrait fournir de l’aide pour les problèmes de TDAH ou de comportement. Parce que ces cas perturbent beaucoup le fonctionnement normal de la classe. Dans les écoles publiques, il me semble que ce devrait être une priorité pour le nouveau gouvernement. Cela plus le dépistage, tôt, des EHDAA.

      « déplore le manque de ressources et le peu de soutien de certains parents qui n’accordent pas à l’école l’importance qu’ils devraient lui donner. » « Le manque de ressources », je pense que c’est là-dessus que la CAQ devrait travailler. Quant au désintérêt de certains parents, je suis d’accord. J’achète la thèse de Hannah Arendt dans « La crise de l’éducation". " Cette crise, indique-t-elle, est une crise de l’autorité et de la tradition.»

  • Gilles Roy - Abonné 23 mars 2019 07 h 53

    Dilemme

    Je cite : «Son sentiment, elle me le confie, est que des classes spécialisées, qui n’ont pas la cote, seraient parfois souhaitables, voire nécessaires.» Dilemme donc entre la classe régulière et la classe spécialisée, dilemme en partie au moins homologue à celui connu par bien des enseignantes (agir soi-même ou demander l’intervention d’un spécialiste). En général, un dilemme, ça se résout difficilement, du genre un peu de l'un et un peu de l'autre, on varie la séquence, on va chercher du côté de l'informel, des trucs du métier, etc. Ma question donc : importe-t-il tant d'opposer ces solutions (la «régulière» contre la «spécialisée» et si oui, où mène cette opposition), ou importe-t-il plutôt d'en procéder (du genre se créer un répertoire de l'addition des solutions tentées, y recourir, le formaliser, etc.)?

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 23 mars 2019 09 h 26

    Merci pour ces notes de terrain!

    Effectivemment, l'«inclusion à tout prix» porte en soi son risque de démesure. Bien que la mixité sociale doivent être visée et pratiquée (CSE - CNESCO, 2015), un effort de raisonnement s'impose pour mieux determiner les contours de cette intégration.

    Et pour ce qui est de la gestion axée sur les résultats, tout comme l'importance de l'évaluation et du bulletin numérique, il importe de garder le cap, il en va de la réussite éducative et de la justice sociale.

    Curieux de lire les Notes de terrain (2)!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 mars 2019 14 h 30

      Comment peut-on parler « d’inclusion » quand, dès la maternelle, et même la pré-maternelle, des enfants sont au privé? C’est pire au secondaire.

      Imaginez que vous prof en 3e secondaire, dans une école publique, dans une « classe ordinaire ». Cela signifie, dans la 3e et dernière voie au public, avec ce qui reste : - une fois que certains aient pris la route du privé – une fois que, dans votre commission scolaire, des élèves aient été acceptés dans des programmes à vocation particulière.

  • Loyola Leroux - Abonné 23 mars 2019 09 h 48

    Des suggestions…

    Normand, l’utilisation d’un mot, qui possède une énorme charge émotive comme ‘’ségrégationisme’’ est mal avisée, chez un intellectuel de ton niveau. Ce mot est rattaché au racisme pratiqué contre les noirs du Sud ses États-Unis pendant plusieurs siècles. Je peux comprendre que des idéologues qui voient du racisme systémique, endémique, etc. partout essaient de le rattacher à l’école. Bientôt ils accuseront les écoles privées de pratiquer une nouvelle forme de racisme. Dans une assemblée syndicale, avant une élection il est de bon ton d’exciter la populace, mais dans le tres sérieux Le Devoir et venant d’un de nos plus prolifiques penseurs québécois, ce mot détonne.

    Toutes les ‘’chercheuses qui cherchent et qui trouvent ce qu’elles cherchent’’, reconnaissent que le taux de problèmes augmente dans les écoles depuis une trentaine d’années. Qui a osé étudier l’influence de la venue massive des femmes sur le marché du travail ? Chez une voisine, le clairon sonne à 6h le matin, le mari part pour le travail à Montréal et a 6h30, elle sort avec son poupon, pour une garderie, sa fille de 3 ans pour une autre et elle va au travail. Se pourrait-il qu’il existasse des liens entre ces deux situations ?

    Ne serait-il pas plus simple, que chaque quidam qui se prononce sur l’école, dont les profs, commence son discours en disant : ‘’J’ai fréquenté ou mes enfants fréquentent l’école privée ou publique.’’

    Depuis 8 ans, j’ai discuté, sur le terrain, avec quatre mères d’enfants de 12 a 16 ans, lourdement handicapés. Elles souhaitent toutes que l’école les garde jusqu’à 21 ans. Je leur ai demandé ‘’Votre enfant, après 6 à 10 de fréquentation de l’école, signe-t-il son nom, peut-il lire votre nom ?’’ Elles m’ont toutes répondu ‘’Non’’. Alors, pourquoi ne pas engager des techniciens en loisirs pour les occuper ? Puisqu’ils gagnent la moitié du salaire d’un prof, le ratio des élèves par classe serait diminué par deux !

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 mars 2019 14 h 04

      « Qui a osé étudier l’influence de la venue massive des femmes sur le marché du travail? ». De un. De deux l’éclatement de la famille traditionnelle avec « crise de l’autorité et de la tradition! »

      En 1960, peu de femmes avaient accès à l’université. En 2019, elles sont en majorité aux niveaux collégial et universitaire. « The end of men and the rise of women » : livre de l’américaine Hanna Rosin », en 2012.. Claire Kirkland Casgrain fut la première femme députée, à Québec, en 1961.Les mâles ont voulu lui faire porter un chapeau, à l’Assemblée législative : elle s’est tenue debout. C’est elle qui mettra fin à l’incapacité juridique de la femme mariée, en 1964.

      Dans ma commission scolaire (budget de quelque 309 millions $), une femme est directrice générale et la majorité des postes de cadres sont occupés par des femmes.

    • Sylvie Demers - Abonnée 23 mars 2019 16 h 54

      Tellement d’accord avec l’ensemble de vos remarques et suggestions!!!

      S.Demers

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 mars 2019 17 h 19

      En complément au message précédent. De un, les impacts faisant suite au fait que, en 2019, les 2 parents sont sur le marché du travail. De deux, l'éclatement de la famille traditionnelle. Bon, ici il est question d'enseignantes au niveau du pré-secondaire. De trois, au niveau secondaire: la drogue!!! Moi, suis parti du milieu du secondaire public, en 1993. Il y avait de la drogue qui circulait.Mais, aujourd'hui c'est de beaucoup plus présent...et les visites de policiers à l'école ne seraient plus des faits divers, me dit-on.....de sources fiables.

      Tenir compte, aussi, du fait que si votre "classe ordinaire" se situe dans un milieu très défavorisé, vous allez avoir une clientèle particulière.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2019 19 h 14

      Pour débuter, j'ai fréquenté et j'ai toujours enseigné à l'école publique. Maintenant, la version américaine. Je ne suis pas et je n’ai jamais été un membre du parti communiste ou de Québec solidaire. Voilà les salutations faites. LOL

      Mais vous touchez un point très important M. Leroux, celui de la venue en masse des femmes au travail. Les parents n'élèvent plus leur enfant; c'est le CPE et l'école qui élèvent leurs enfants. Or le lien affectif et émotif d'une mère ou bien d'un père avec un enfant est crucial parce que dans son développement, ceci de la naissance à 5 ans, l'aspect émotionnel et celui d'appartenance, sont prépondérant pour le déploiement des habiletés sociales et cognitives qui viennent en second plus tard. Ceux qui fréquentent la maternelle 4 ans, à moins que leur milieu familial soit un désastre, ne seront pas plus avantagés qu’un enfant qui commence l’école à six ans en première année. En fait, par ce que j’ai observé au cours de plusieurs années d’enseignement ne Ontario, c’est tout le contraire. L’enfant qui commence en 1ère année est souvent plus mature et plus apte à socialiser avec les autres. Donc, plus disposé à apprendre.

      C’était aussi amusant de lire votre premier paragraphe parce que les idéologues aux Québec, comme vous le dites si bien, M. Baillargeon exclut évidemment, utilisent des mots « assassins » pour mettre de l’avant leurs dogmes et doctrines. Comme titrait un autre article sur l’éducation, « Ségrégation scolaire: de la lumière au bout du tunnel? », on se penserait dans le sud des États-Unis en 1950 où la ségrégation, le racisme et les lois de Jim Crow étaient la norme. En éducation, la ségrégation des élèves faites par les élèves sur les autres élèves est un phénomène observable partout et en tout temps. Ils n’ont pas besoin de mimiquer le comportement des adultes pour le faire. Et ils n’ont que faire de la pédagogie inclusive dans leur univers hyper-individualisme des téléphones intelligents, enfants rois obligent.

  • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2019 10 h 15

    Bon, enfin du concret sans les balivernes de philosophes déconnectés, morts et enterrés

    Les cas de Nadja et Karine sont typiques en enseignement. Les parents savent fortement bien que leur enfant va apprendre beaucoup plus et réalisera son plein potentiel lorsqu’il est jumelé à des pairs qui sont au même niveau, émotionnel, social et cognitif que lui. C’est beau la parité et la démocratisation de l’enseignement, mais la réalité nous rattrape toujours. Si je me fis à mon expérience personnel en salle de classe, l’enseignant passe les deux tiers de son temps avec 4 ou 5 élèves pour qu’ils puissent suivre et réussir dans sa salle de classe. Souvent la tâche est gargantuesque et pratiquement impossible, mais je n’ai jamais vu un enseignant lancer la serviette. Et ceux qui peuvent suivre sans difficulté, on leur donne des défis qui vont souvent au-delà de la matière enseignée ou sont connexes au curriculum.

    Les troubles comportementaux sont proportionnels aux difficultés des apprenants à suivre le fil pédagogique et inversement proportionnels au bon déroulement pédagogique dans la salle de classe. Et le problème avec tout ceci, c’est depuis l’enfance qu’ils trainent leurs difficultés d’apprentissage et les parents n’ont rien vu ou bien ils n’ont jamais voulu le voir. Triste, mais beaucoup d’adultes vivent à travers leurs enfants et ceux qui ne sont pas convaincus de cette assertion, n’ont qu’à passer quelques temps dans les arénas de hockey. Ajoutez à cela un milieu socio-économique peu enviable où les parents, s’ils sont encore là, traînent avec eux des problèmes personnels et ne sont pas aptes à s’occuper de leurs enfants et encore moins de faire les devoirs avec leur marmaille.

    Enfin, il faudra aussi qu’un jour les parents réalisent que leur progéniture ne deviendra pas médecin ou bien ingénieur et ceci n'a rien d'élitiste. Mais la société en général dicte que tous doivent réussir alors que dans la vraie vie, la compétition est féroce et seulement les plus forts réussissent. Et ça, c’est le plus grand mensonge en éducation.