Pour quelques votes de plus

L’homme se penche vers moi et désigne du menton les deux septuagénaires en train de manipuler leurs armes : « Je suis membre de la NRA [National Rifle Association] comme eux… Je n’ai pas le choix, j’ai un stand de tir… ici. Au Texas. » Mais pendant que Jeff — c’est son nom — met des balles dans son chargeur, il ajoute : « Je ne suis pas comme eux. »

« Comme eux », ça veut dire être armé de pistolets semi-automatiques qui laissent derrière une cible déchiquetée dont les franges volent au vent. « Comme eux », c’est aussi le discours qu’ils tiennent sur « la menace » en rangeant leurs Glock dans leurs étuis…

Dans ce petit stand de tir construit au bout d’une route cahoteuse du Texas frontalier, les hommes qui sont venus s’entraîner ce jour-là ne sont pas forcément des résidents de l’État. Ils viennent du Minnesota, du Nebraska, d’Iowa. Ils fuient le froid, mais ne connaissent de la frontière que leur gated communities, des ensembles résidentiels protégés, et le centre d’achat. Et cette menace qu’ils évoquent leur paraît omniprésente. Qui les blâmerait ? Dans un État où l’on peut porter une arme à la ceinture, où la violence des cartels n’est qu’à quelques encablures, le stand où ils s’entraînent leur propose des cibles qui vont dans le même sens — zombie, preneur d’otages ou terroriste… armé d’un AK47 et d’une ceinture d’explosifs.

Jeff laisse échapper un soupir. Il est inquiet. Inquiet de l’omniprésence des armes — 300 000 000 en circulation, ce n’est pas rien. Inquiet de l’effarant nombre de morts par armes à feu — 40 000 par an. Furieux aussi du nombre d’enfants qui, chaque année, tombent sur une arme et se tuent ou tuent quelqu’un — plus souvent qu’il y a ici de victimes du terrorisme international. Parce que, dit-il, l’appât du gain conduit parfois les instructeurs à autoriser l’obtention d’un permis… sans vraiment s’assurer que les gens connaissent pleinement le maniement des armes et leur sécurité.

Il a raison. À plus d’un titre. La prévalence des armes, leur liberté de circulation et d’acquisition, les inconstances des législations décuplent l’impact d’un autre phénomène pour lequel les États-Unis sont mal préparés. Un phénomène qu’ils n’ont pas seulement négligé, mais que la rhétorique présidentielle et la polarisation politique ont alimenté.

La menace la plus tangible aujourd’hui vient de l’intérieur. Mais à dissocier le terrorisme international (islamiste) du terrorisme intérieur (suprémaciste), on a fini par se concentrer sur le premier pour négliger le second. Dans les discours, mais aussi dans les faits. L’Anti-Defamation League’s Center on Extremism présente pourtant des chiffres sans ambiguïté : les mouvements suprémacistes blancs et d’extrême droite sont à l’origine de la majorité (71 %) des morts violentes en lien avec l’extrémisme entre 2008 et 2017.

Le risque que présente la cécité partielle des Américains est considérable parce que les outils pour y remédier ne sont pas adaptés : voir le terrorisme d’extrême droite comme exclusivement national a mené les gouvernements occidentaux à négliger son ancrage international, sa portée et sa résonance — ce que les attentats de Christchurch ont mis en lumière. Bien entendu, le phénomène n’est pas nouveau : en avril 2009, le Bureau du renseignement du département de la Sécurité intérieure énonçait de manière presciente que la crise financière labourait un terreau fertile pour le terrorisme d’extrême droite. Pourtant, explique Jonathan Stevenson dans la revue Survival ce mois-ci, le bureau du département de la Justice chargé de la question est resté en dormance. Les gouvernements aujourd’hui touchés par le phénomène n’ont pas vu l’intérêt de partager ressources et renseignements, alors qu’ils l’ont largement fait pour d’autres types d’extrémisme, et cet enjeu est demeuré dans l’angle mort des administrations successives. En prenant de l’ampleur.

Le rapport de la Carnegie-Knight News21 Initiative sur la « haine en Amérique » montre la prévalence des groupes d’extrême droite dans l’augmentation de la violence aux États-Unis. Un rapport récent du Service canadien de renseignement de sécurité confirme leur croissance rapide. Ils ont investi des espaces qui étaient initialement des forums de libre expression, contribuant à ce que Peter Singer appelle « l’armement des médias sociaux ». D’ailleurs, les utilisateurs de 4Chan et 8Chan, explique Billy Perrigo, ont vu très tôt dans le candidat Trump ce qu’il est devenu : un puissant vecteur de promotion de leurs discours dans la culture politique dominante. Ils ont dès lors bénéficié de la mondialisation au même titre que les sociétés qui hésitent à les censurer. Ils jouissent maintenant de la normalisation de leur discours et d’une très grande réceptivité dans les sociétés occidentales, ce qui en décuple la singularité et la dangerosité, selon H.A. Hellyer. Ils tirent profit enfin de l’appât du gain (électoral) et des pactes faustiens que les politiciens paraissent prêts à conclure pour… quelques votes de plus. Après tout, Jeff a peut-être raison d’être inquiet.


Une version précédente de cet article affirmait qu'il y avait 30 000 armes en circulation aux États-Unis. Il s'agissait d'une malheureuse faute de frappe. Ce nombre est plutôt de 300 000 000. Nos excuses.

À voir en vidéo