La peste et l’argent

Les bulldozers ne sont pas loin. À moins d’un kilomètre, une partie de la berge a déjà été rasée. Mais là, la nature conserve ses droits. Il y a partout des oiseaux rivalisant de gazouillis et de babils. Sur les pierres, étirés au soleil, des lézards gros comme des rats. Dans les terriers, il y a des serpents qui hibernent. Tout comme il y a dans les taillis un de ces ocelots, si timide qu’il faut parfois des semaines pour le voir, si vulnérable qu’il est en voie de disparition. Et le vent. La brise constante qui joue dans les branches des mesquites fait chanter l’herbe rude du delta. En contrebas, les eaux vertes du fleuve, indomptées et indomptables, marquent la frontière à leur gré, sans que les humains parviennent tout à fait à s’imposer. Elles définissent la plaine alluviale du Rio Grande, tout à la fois pluriséculaire et éphémère. Bienvenue dans la Rio Grande Valley au Texas… au coeur de l’état d’urgence.

Mais de la crise frontalière, on ne voit que sa mise en scène. Des murs, imposants, mais en pointillés. Quelques mètres ici, un kilomètre là, des ouvertures béantes, des portes à code ouvertes, d’autres fermées, hérissées de barbelés, sans plan d’ensemble. Un terrain de golf, sans mur, où les snowbirds frappent paisiblement des balles, à quelques encablures du Mexique.

Dans la colonia adjacente (ville informelle de la zone frontalière), le mur passe littéralement sous le nez des habitants. Il y a aussi des exploitations agricoles, du mauvais côté du mur (aux États-Unis, mais « exmurées » entre la barrière et le Rio Grande), où la sensation d’être assiégé est manifeste.

Partout, des pylônes greffés de caméras et de senseurs. Des tours d’observation marquées du sceau du shérif, dont les habitants présument — sans en être certains — qu’elles ne fonctionnent pas. Des voitures de patrouille frontalières roulant à vive allure sur les digues, ou à l’affût dans les chemins de terre. Des hélicoptères qui passent en rase-mottes. Des bateaux, armés jusqu’aux dents parce que le Texas a bénéficié de programmes de transfert du Pentagone. Des uniformes partout : US Fish and Wildlife Service, State Troopers, Border Patrol, ICE, County Police, garde nationale. Avec ce discours, constant : « la zone est dangereuse, “ils” arrivent par horde, tous les moyens technologiques [hélicoptères, détecteurs de mouvements, drones, senseurs, caméras, chiens] sont mis en oeuvre ». Mais ce discours n’explique pas ce gilet de sauvetage d’enfant à l’effigie de Superman tombé en bordure de la rivière. Cette bouteille de pédialyte dans un bosquet. Ce pyjama de bébé dans l’argile de la berge. Ou encore les marques de pieds et de mains à même…. le mur : parce qu’il s’escalade, malgré les barbelés, malgré les patrouilles, malgré la technologie. Parce que le désespoir transcende les barrières.

En omettant de traiter le problème à sa source — à des kilomètres de là —, l’Administration a donné un pouvoir infini à des organisations gouvernementales, non gouvernementales, légitimes et mafieuses. Non seulement elle n’a pas endigué le flot, mais elle a repoussé les migrants — de plus en plus des parents seuls avec leurs enfants — vers le désert et le fleuve. Omniprésents dans le paysage des villes frontalières, ils sont pourtant invisibles. Gommés, comme ce centre de détention pour enfants à Brownsville, un ancien Walmart placé entre un fastfood, une boutique de vêtements et une station-service, autour duquel tout le monde vaque à ses occupations. Effacés, comme les petites voix qui s’en échappent. Invisibles, comme dans les stations d’autobus, où ils attendent, avant de prendre le chemin de leur prochaine destination, un petit sac transparent pour seul bagage et, dans les mains, une enveloppe jaune qui les identifie immédiatement.

Personne ne s’assied à côté d’eux. On les regarde de loin. Ce sont les pestiférés de l’ère moderne.

Et pourtant. Les habitants qui haussent les épaules, car ils envoient sans crainte leurs enfants camper avec les scouts sur les berges du Rio Grande, s’aventurent à évoquer à mots couverts l’argent brassé par ce cirque frontalier. De la corruption, récurrente, qui a mené cette semaine à l’arrestation en Arizona d’un agent impliqué dans le trafic de drogue frontalier. Des camps de détention sur lesquels personne n’a vraiment de contrôle. Des officiers qui finissent leur carrière dans les compagnies de sécurité, celles-là mêmes qui vivent de l’existence de la frontière militarisée. Des entrepreneurs qui arrosent largement certains élus… et des contrats octroyés. Comme si toute cette industrie était branchée sur un pipeline fédéral. Et devant ce complexe sécuritaro-industriel, devant les millions brassés à la frontière, les nouveaux pestiférés n’ont pas de voix. Reste à déterminer ce qu’on leur laisse d’humanité.

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