L’année Freeland

Heureusement, il y a Chrystia Freeland. Si ce n’était de sa ministre des Affaires étrangères, Justin Trudeau serait sans renforts devant un électorat canadien qui semble se lasser autant de son style que de ses politiques.

Deux nouveaux sondages de l’Institut Angus Reid démontrent en quoi l’étoile du gouvernement Trudeau a pâli depuis son élection en 2015. Selon l’un de ces coups de sonde, publié cette semaine, à peine un Canadien sur trois dit maintenant approuver la performance de M. Trudeau, alors qu’autour de la moitié de l’électorat s’en déclarait satisfait il y a un an et à la fin de 2016.

Selon l’autre sondage, publié la semaine dernière, seule Mme Freeland se distingue au sein d’une équipe ministérielle dont la performance ne fait rien pour aider le gouvernement à sortir de l’ornière dans laquelle il semble s’être enlisé depuis des mois. Se montrant intraitable face aux gouvernements provinciaux qui s’opposent à ses politiques environnementales tout en disant tout faire pour débloquer la construction d’un oléoduc vers la côte ouest de la Colombie-Britannique, le gouvernement Trudeau a réussi à soulever la colère à travers le pays.

Cette colère est peut-être moins palpable au Québec puisque les Québécois semblent se sentir moins concernés par la politique fédérale en général et par le débat autour de l’expansion du pipeline Trans Mountain en particulier. Mais dans le reste du pays, M. Trudeau n’est pas le rassembleur qu’il prétend être. Il serait même devenu aussi polarisant que son père.

Comment expliquer l’animosité envers M. Trudeau dans l’ouest du pays ? Cette semaine, j’ai entendu un commentateur québécois dire que M. Trudeau a fait plus en trois ans pour aider l’industrie pétrolière albertaine que son prédécesseur conservateur Stephen Harper en avait fait en dix ans au pouvoir. Comme si les Albertains devaient être reconnaissants envers le premier ministre. Mais chaque geste que M. Trudeau aura posé pour voler au secours de l’industrie — qu’il s’agisse de l’achat de Trans Mountain ou de l’offre de prêts pour aider les compagnies à traverser la crise actuelle — a été perçu dans l’ouest du pays comme étant le résultat de l’inaction du gouvernement Trudeau pour débloquer le dossier des pipelines dès le début de son mandat.

Cela explique pourquoi son propre ministre des Ressources naturelles, Amarjeet Sohi, député d’Edmonton et responsable du dossier Trans Mountain au sein du gouvernement, obtient un score de -36, selon le sondage Angus Reid. Ce score est le résultat du fait qu’à peine 17 % des électeurs qui savent qui il est croient que M. Sohi fait un bon travail, alors que 53 % pensent le contraire. Pour plusieurs, il incarne l’ambivalence du gouvernement Trudeau envers l’industrie des sables bitumineux. Même s’il dit vouloir l’aider, peu d’Albertains le croient.

Pour sa part, la ministre de l’Environnement Catherine McKenna obtient un score de -8. Seulement 32 % des électeurs trouvent que celle qui doit faire passer la taxe sur le carbone qu’imposera son gouvernement et prendre des mesures pour que le Canada atteigne ses cibles en matière de réduction des gaz à effet de serre fait un bon travail. Mais 40 % pensent autrement.

Les scores du ministre l’Immigration, Ahmed Hussen, et du ministre de la Sécurité frontalière, Bill Blair, sont carrément catastrophiques : respectivement -46 et -38. Les Canadiens semblent devenir de moins en moins à l’aise avec l’immigration, et la performance de ces deux ministres dans le dossier des demandeurs d’asile n’a rien fait pour inspirer la confiance des électeurs.

Pour ce qui est du ministre des Finances, Bill Morneau, celui-ci ne semble pas être capable se relever après avoir perdu l’estime tant des électeurs en général que du milieu des affaires. Il obtient un score de -20 cette année, le même qu’en 2017. Le refus du gouvernement Trudeau de fixer une date cible pour le retour à l’équilibre budgétaire inquiète de plus en plus de Canadiens, alors que l’économie montre des signes de faiblesses. Si une récession frappe en 2019, les libéraux auront moins de marge de manoeuvre pour y répondre.

Parmi les ministres les plus en vue, donc, seule Mme Freeland, qui a piloté la renégociation de l’accord de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique, jouit de l’estime d’un grand nombre d’électeurs canadiens. Avec un score de +20, presque la moitié des Canadiens qui la connaissent croient qu’elle fait un bon travail, tandis que 29 % pensent le contraire.

Même si elle n’a pas jusqu’ici réussi à convaincre le président américain, Donald Trump, de supprimer les droits de douane qu’il a imposés sur l’acier et l’aluminium canadiens, et même si elle n’a pas encore sorti son gouvernement de la controverse entourant la vente des véhicules blindés à l’Arabie saoudite, les Canadiens — et surtout les éditorialistes du pays — semblent aimer Mme Freeland. Elle est perçue sans aucun doute comme la joueuse par excellence de l’équipe de M. Trudeau. Ce dernier aura donc beaucoup besoin d’elle en 2019.

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15 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 22 décembre 2018 05 h 40

    Une ministre remarquable


    Mme Freeland, je la verrais bien remplacer Justin Trudeau. Une femme politique aux idées et au verbe clair. Et elle semble faire un bon boulot.

    M.L.

    • Marguerite Paradis - Inscrite 22 décembre 2018 10 h 53

      Comment pouvez messieurs Yakabuski et Lebel mettrent cette ministre sur un piedestal?
      Je ne comprends pas.
      Vous aimez cela quelqu'un qui négocie en votre nom, dans la grand noirceur, sans vous informer, vous consuster et signer et votre nom.
      Pas moi.
      0 pour la démocratie

    • Hermel Cyr - Inscrit 22 décembre 2018 22 h 58

      Que Mme Freeland soit la meilleure ministre du cabinet Trudeau est fort possible, et même … probable. Mais ceci ne fait pas de ce gouvernement un gouvernement très fort, beaucoup s'en faut. Disons que la tête est asse faible.

      Et qu'elle soit "Une ministre remarquable" comme l’affirme M. Lebel, j'en doute, beaucoup. Bien sûr tout est relatif et, pour dire une hérésie, le cabinet Trudeau de 2015 n'est pas le cabinet Lévesque de 1976 ! ... Juste à penser, je me demande où la conscience historique des Québécois se trouve ! M'enfin.

      Mme Freeland est tot de même celle qui a négocié ce renouvellement de l'Aléna qui vient encore entrer dans le corps des agriculteurs du Québec ... et elle a tenté de sauver ce qu'elle a pu sauver de l'industrie automobile de l'Ontario, il me semble.

      Et Mme Freeland, qui est ministre des Affaires extérieures est une Ukrainienne antirusse. Alors, comment peut-elle prétendre défendre les intérêts canadiens quand elle sait que le gouvernement ukrainien ne vaut pas mieux que le gouvernement Poutine en matière de démocratie ?

    • André Joyal - Inscrit 23 décembre 2018 10 h 44

      «Elle semble...»J'aime votre hésitation. Mieux que de vaines certitudes comme croire au PLQ en tant que défenseur des Franco-québécois.

  • Lawrence Desrosiers - Abonné 22 décembre 2018 06 h 06

    Relation avec la Russie et la Chine

    Malgré son très bon dossier, ses liens avec l'Ukraine font quelle est partial dans ses jugements et analyses sur la Russie. Les liens développés avec les Secrétaires d'État des USA peuvent aussi nuire à son regard sur la Chine

    • François Beaulne - Abonné 22 décembre 2018 11 h 58

      Tout à fait d'accord. D'autant plus que les relations avec la Russie sont importantes à la fois pour la sécurité du Grand Nord, la protection environnementale du milieu polaire et les échanges scientifiques sur le développement de techniques de vie en territoire nordique. Il en va de même pour la Chine qui fournit présentement bon nombre de produits de consommation à bas prix dont les consommateurs rechigneraient à se passer et qui représente un potentiel évident pour nos exportations.

  • Pierre Jasmin - Abonné 22 décembre 2018 07 h 50

    davantage que la remplaçante de Dion

    Il y a presque un an, je commentais l'ouvrage de l'ancien conseiller politique de M. Dion sur:
    http://lautjournal.info/20180523/un-selfie-avec-ju
    La performance de madame Freeland face à Trump m'amène à réagir favorablement au titre de l'article de M. Yakabuski.
    Malgré ses faiblesses de ne pas profiter de l'alliance du multilatéralisme européen, malgré la bourde des Libéraux emprisonnant la directrice de Huawei à la demande des États-Unis sur la base de la répudiation de l'entente Obama-Iran par un Trump excité par les cris de haine de l'Arabie Saoudite et d'Israël, malgré la fin de non-recevoir par le Canada du Traité d'Interdiction des Armes Nucléaires, elle peut nous réserver d'agréables surprises grâce à son intention en plusieurs rencontres de favoriser une forme active de féminisme dans les Affaires étrangères. On lui souhaite de s'approcher d'Audrey Azoulay, directrice générale de l'UNESCO.

  • Bernard Dupuis - Abonné 22 décembre 2018 10 h 46

    L'exclusion des producteurs laitiers! Pourquoi?

    Les agriculteurs québécois producteurs laitiers sont-ils inclus parmi les Canadiens? En réalité, ils semblent exclus, car M. Yakabuski n’en fait aucune mention dans son texte. Ces agriculteurs qui ont été sacrifiés dans les négociations de Mme Freeland et de M. Trudeau auraient pu être au moins mentionnés quelque part. Pourquoi ne le sont-ils pas? Est-ce parce que M. Yakabuski a honte du traitement qui leur fut réservé? Ou est-ce parce le Québec n'existe que lorsqu'il est temps de la dénigrer?

    Cet oubli, volontaire ou non, devrait faire réfléchir tous les canadianistes sur le poids du Québec dans les négociations de Mme Freeland. Le Québec court à sa perte, même économique, à cause de la soumission à Ottawa des canadianistes.

    Bernard Dupuis, 22/12/2018

    • François Beaulne - Abonné 22 décembre 2018 12 h 08

      Monsieur Yakabuski porte un regard typiquement ROC, plus particulièrement ontarien, sur la performance de Madame Freeland. Avoir signé un nouvel accord de l'ALENA malgré les soubresauts imprévisibles de Trump n'est pas un exploit en soi. Encore faut'il lire le 'fine print' de cet accord pour y dénicher à chaque jour de nouvelles surprises qui risquent de nous côuter cher et dont le Québec paiera la facture. Après tout si elle était si remarquable dans ces négociations pourquoi Trump ne cesse t il pas de se petter les bretelles que c'est le meilleur accord qu'i la signé. Faudrait savoir qui dit vrai! On peut en dire de même de l'accord Trans-Pacifique et de l'Accord avec l'Union Européene, en vertu de laquelle Via Rail s'est obligé d'accorder un contrat de $4 milliards à une compagnie allemande sur le dos de Bombardier.

  • Bernard Dupuis - Abonné 22 décembre 2018 12 h 24

    Arrêtons la complaisance envers Mme Freeland svp

    Dans les brillants plaidoyers "franglais" de cette chère madame Freeland il est parfois question d’une société de droits, parfois d'une société pragmatique. Par exemple, dans le cas de la Chine, le Canada se présente selon Mme Freeland comme une société de droits. Ce serait le principal obstacle à une entente avec le gouvernement chinois. Par contre, dans le cas de l’Arabie saoudite la société de droits est absente. Si j’étais à la place de Mme Freeland, j’aurais bien honte d’une politique extérieure fondée sur l’opportunisme et le "deux poids, deux mesures".

    Bernard Dupuis, 22/12/2018