La fierté de façade

Les excuses que Valérie Plante a présentées pour avoir prononcé un discours uniquement en anglais pour souhaiter la bienvenue à trois entreprises britanniques spécialisées dans l’intelligence artificielle étaient presque aussi choquantes que le discours lui-même. « C’est vraiment après que j’ai réalisé que je n’avais pas fait mon allocution en français », a-t-elle expliqué. Si la mairesse de Montréal ne se rend même pas compte qu’elle ne parle pas en français, il y a un sérieux problème.

On avait vivement reproché à Philippe Couillard de ne pas avoir dit un mot de français alors qu’il participait à une conférence internationale en Islande. Si cela était inacceptable à l’étranger, ce l’était plus encore dans la métropole du Québec.

Il n’y a pas à se scandaliser si la mairesse ajoute quelques passages en anglais à l’occasion, mais il n’est pas normal qu’on doive lui rappeler que le premier article de la Charte de la Ville affirme que « Montréal est une ville française ». Autrement dit, que le français n’est pas simplement une langue parmi d’autres.

La fierté dont a parlé son prédécesseur, Denis Coderre, est peut-être une affaire personnelle, mais sa fonction impose aussi à Mme Plante un devoir d’exemplarité. C’est d’abord à Montréal que se joue l’avenir du français au Québec et le message doit être clair. Cela dit, les inquiétudes sur le statut du français à Montréal, aussi bien dans les services municipaux que dans la rue, sont bien antérieures à son élection.


 

Il existe à Montréal une importante communauté anglophone de souche dont il faut respecter les droits historiques. La question est de savoir quel niveau de services en anglais doit être maintenu, alors que la francisation des immigrants demeure hautement problématique.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, la plus grande ville française en Amérique du Nord n’a pas de politique linguistique. La loi qui a imposé les fusions municipales en décembre avait confirmé le statut français de Montréal, malgré l’ajout d’un nombre considérable d’anglophones, mais il restait à préciser quelle place serait réservée à l’anglais. Cela n’a jamais été fait et aucune administration municipale en prendra l’initiative si elle n’y est pas obligée.

Un incident vient périodiquement rappeler à quel point la question est délicate. Quand il avait proposé que plus d’employés de la Société de transport de Montréal (STM) soient bilingues, Jean-François Lisée, alors ministre responsable de la Métropole, s’était aussitôt fait rappeler à l’ordre par Jacques Parizeau, qui avait dénoncé cette « dérive » bonententiste. À quel moment la courtoisie devient-elle de la compromission ?

Pour mieux faire accepter le projet de loi légalisant les écoles passerelles, le gouvernement Charest y avait inclus — à la surprise de plusieurs — un article qui aurait permis de forcer une municipalité à « se doter d’une politique relative à l’emploi et à la qualité de la langue française dans ses activités ».

Un autre article ajoutait : « En plus de préciser les moyens pris pour reconnaître à la langue française une place privilégiée dans ses activités, la politique linguistique d’un organisme municipal doit bien marquer le fait que le français est la langue officielle du Québec, la langue normale et habituelle de l’espace public, ainsi qu’un instrument essentiel de cohésion sociale ». La communauté anglophone avait très mal réagi et ces dispositions ont rapidement disparu du projet de loi qui a été adopté en 2010.


 

Le gouvernement de Pauline Marois a voulu revenir à la charge après son élection. Le projet de loi 14, qui se voulait une « nouvelle loi 101 », prévoyait d’« assujettir à l’obligation d’adopter une politique linguistique toute catégorie d’organismes municipaux en vue de favoriser la mise en place des moyens pour reconnaître à la langue française une place privilégiée dans leurs activités ». Faute d’une majorité parlementaire, le projet n’a jamais pu être adopté.

Après le retour au pouvoir des libéraux, il n’en a plus été question. Sur le plan personnel, l’attachement de Philippe Couillard à la langue française ne faisait aucun doute. Le véritable culte qu’il vouait à la Charte des droits et l’intérêt politique du PLQ excluaient toutefois que cela se traduise dans l’action de son gouvernement.

François Legault est dans une tout autre situation. Il ne partage pas l’obsession chartiste de son prédécesseur et la CAQ n’a aucune dette politique envers la communauté anglophone. Ses appuis sur l’île de Montréal sont essentiellement francophones.

On ne sait pas si, ni quand, la nouvelle « Politique nationale de francisation » que proposait le rapport rédigé par la députée d’Iberville, Claire Samson, verra le jour. M. Legault en vantait les mérites avant l’élection, mais il n’en a plus reparlé depuis qu’il est devenu premier ministre.

La nouvelle ministre responsable de la Langue française, Nathalie Roy, constate un recul du français, qui se traduit de plusieurs façons. Doter Montréal d’une véritable politique linguistique ne pourrait que contribuer à améliorer les choses. « Notre langue, le français, il faut en être fiers », dit Mme Roy. Pour le moment, cela ressemble davantage à une fierté de façade.

P.-S. En raison de la campagne électorale et du changement de gouvernement, qui ont laissé aux nouveaux élus trop peu de temps pour faire leurs preuves, je ne publierai pas les habituels bulletins de fin d’année. Ils reviendront en juin 2019.

55 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 8 décembre 2018 00 h 18

    Et si

    c'était déjà perdu? Les nouvelles générations «urbaines» ne semblent pas réaliser la déliquescence du français...

  • Marie Nobert - Abonnée 8 décembre 2018 02 h 58

    Monsieur David, vous êtes mon idole!

    La dernière phrase de votre premier paragraphe est «assassine». Bravo! Comme l'a écrit un autre: «J'ai voté pour vous; amère déception.» Bref. Maintenant, la Ville de Montréal n'est pas un ville française (ouille!). Montréal est «une ville de langue française» (RLRQ, chapitre C-11.4, art. 1). Pas même un bulletin d'étape! Zut! Grande déception.

    JHS Baril

    Ps. Votre billet comporte un «doublon». Joyeuses fêtes!

  • Jacques-André Lambert - Abonné 8 décembre 2018 03 h 02

    Oubli cordial

    Dur, dur de voir le drapeau du Québec flotter à Montréal.

    Curieux, curieux de suivre les étapes des excuses de la mairesse de Montréal à propos de son "oubli cordial".

    Les lecteurs de la « Gazette » louent l’aptitude des Européens à maîtriser plusieurs langues.

    Il suffit que des Anglais se pointent à Montréal pour que Valérie perde ses repères.

    Au nom de l’ouverture et de la convivialité.

    Ceux qui conspuent son réflexe de nègre-blanche «sèment les braises de la division».

    • André Joyal - Abonné 9 décembre 2018 12 h 02

      Le fleur de lysé est complètement disparu des écrans-radars sur l'île de Montréal. Et hier, en allant à Drumondville, je les ai comptés sur les doigts de ma main gauche, pas eu besoin de la droite...Misère!

  • Léonce Naud - Abonné 8 décembre 2018 03 h 38

    Nathalie Roy, le français et la « fierté »

    La progression d'une langue procède de la force de la tribu, peuple ou nation dont elle est le moyen d'expression et son recul procède de sa faiblesse. Cela n'a rien à voir avec l'amour ou la fierté. Une langue, c’est un dialecte avec une armée, une marine et une aviation.

    • Richard Swain - Abonné 8 décembre 2018 13 h 32

      Léonce Naud, Bravo ! Voilà ce qui est clair et joliment dit.-- Signé : un des nombreux soldats qui se battent pour le français sur le front de la vie quotidienne

  • Claude Bariteau - Abonné 8 décembre 2018 07 h 24

    S'exprimer en français devant un auditoire de langue anglaise comme devant un auditoire comprenant des personnes de diverses langues implique seulement un service de traduction. C'est connu et peu coûteux. Et la mairesse pouvait y recourir et faire comprendre aux personnes présentes qu’ils ont choisi de s’associer à un projet dans un milieu, le Québec, où la langue française est officielle.

    Cela dit, la ville de Montréal est définie française et la province de Québec de langue officielle française. Pour que ces affirmations ne soient pas des propos de façade, il faut des actions. Le Québec devenu pays pourra opérer en toute clarté. Province, c’est différent, municipalité, ce l'est plus encore.

    Votre texte le révèle. La façade exprime des tiraillements parce qu’un autre gouvernement s’active sur le territoire du Québec avec Montréal comme lieu privilégié. Sa présence crée un espace d’embrouillamini parce que le statut de province et de municipalité fait que la langue officielle ne peut pas s’afficher telle indépendamment de la loi canadienne des langues officielles.

    Dans un tel univers, ce qui peut être clair ne sera que des demi-tons, des petits faisceaux lumineux, des bruits de fond, et cetera. Occasionnellement, s'y ajouteront des éclats de voix. La façade et ces expressions jouent au
    quotidien le drame de la défrancisation parce qu'elle reflète un vide créé par une absence de clarté. Après 1982, il y eut une volonté de changer le décor. Depuis 1995, cette volonté est à refonder, car sans elle, la façade demeurera avec des teintes politiques éphémères.

    Il faut en prendre conscience pour refonder le Québec. Comme le gouvernement Legault ne l'est pas, il cherchera à retoucher la façade avec des coups de pinceau sans éclat.

    • Jean-Yves Bigras - Abonné 8 décembre 2018 09 h 28

      Donc il aurait été préférable que la mairesse Plante qui s’adresse à un auditoire de langue anglaise, une langue qu’elle maitrise, fasse appel au service d’un traducteur.
      Vous ne voyez pas le ridicule de votre proposition, l’integrisme en matière linguistique comme en d’autre matière mène à ce genre d’exagération qui ne servent en rien, ni Montréal ni même le fait français.

    • André Joyal - Abonné 8 décembre 2018 10 h 12

      Pas une seconde notre mairesse souriante n'a pensé que ses hôtes pouvaient être suffisamment cultivés pour comprendre la langue de Molière même exprimée avec l'accent de Vigneault. Elle nous fait regretter Coderre. Misère!

    • Claude Bariteau - Abonné 8 décembre 2018 10 h 33

      Le ridicule, me semble-t-il, est d'avoir tenu un discours en langue anglaise. Aussi, la question n'est pas de savoir si la mairesse maîtrise ou non la langue anglaise, mais, à titre de mairesse d'une ville française, si elle utilise la langue française pour s'exprimer devant un auditoire de langue anglaise.

      Par ailleurs, il en est de même pour les autres personnes qui ont pris la parole, y compris les anglophones présents dont les propos auraient été traduits, ce qui révèle que le français est la langue officielle du Québec.

      J'ai organisé et participé à des réunions où étaient présents des gens s'exprimant en anglais. Dans plusiuers d'entre elle, il y avait un service de traduction; en absence d'un tel service, la langue anglaise devenait quasi la langue officielle et si je m'exprimais en français ou réclamait qu'on s'exprime en français, j'étais un trouble-fête.

      C'est ça le ridicule. Cela dit, Je maîtrise la langue anglaise et, lorsque j'ai participé à des réunions au Québec, j'ai toujours exprimé mes idées dans la langue française. Le ridicule, selon moi, est de ne pas le faire. Cela dit, il ne s'agit pas d'intégrisme, mais de respect de soi et de la langue officielle du Québec.

    • Claude Richard - Abonné 8 décembre 2018 10 h 35

      Quel àplatventrisme que l'attitude de ce monsieur Jean-Yves Bigras, quelle servilité vis-à-vis de sa maîtresse! Il y a de quoi dégouter tous ceux qui croient à l'indépendance de pensée. Est-ce que cette position est tellement différente de celle des millions de citoyens américains qui applaudissent aux pitreries de Donald Trump?