Les «Gaulois réfractaires»*

On imagine volontiers qu’à l’aube de la Révolution française, la cour continuait à donner des bals à Versailles. Même ramené de force aux Tuileries par le peuple indigné, le roi n’a jamais vraiment pris conscience de la profondeur de la colère qui s’exprimait sous ses fenêtres.

La France n’est évidemment pas à l’aube d’une révolution, même si cela en prend parfois l’allure. Rappelons-nous pourtant de quoi discutaient les élus de l’Assemblée nationale trois jours avant les émeutes qui ont embrasé Paris samedi dernier. Ils s’escrimaient sur l’interdiction de la… fessée ! Alors que des centaines de barrages bloquaient le pays, les députés de la majorité, tous des élus hyperbranchés des grandes villes qui profitent de la mondialisation, s’apprêtaient à aller expliquer à ces « ploucs » de province comment élever leur marmaille. Comme si le droit français ne possédait pas déjà tout l’arsenal nécessaire pour protéger les enfants sans devoir en rajouter dans le moralisme sociétal qui sature déjà la communication gouvernementale.

L’exemple illustre bien ces deux France qui se font face depuis trois semaines. La première vit dans un nuage sociétal, écologique et technologique, favorisée qu’elle est par la mondialisation et les nouveaux moyens de communication. C’est celle qui occupe pour l’essentiel la tribune médiatique. La seconde vit en périphérie, loin des centres-villes et des banlieues immédiates dont elle a depuis longtemps été évincée par les populations immigrantes. C’est elle qui descend dans la rue depuis trois semaines, cette France invisible souvent traitée de « beauf » qu’on ne voit jamais à la télévision parce qu’elle n’a même pas le privilège d’être ce qu’on appelle justement une minorité visible.

Il y a quinze ans que le géographe Christophe Guilluy (Fractures françaises) — plusieurs fois interviewé par Le Devoir — a expliqué ce phénomène et montré que, si la mondialisation créait de la richesse dans les grandes villes, elle excluait des régions entières souvent situées aux limites de la ruralité. C’est là que s’est réfugiée une population précaire incapable, elle, de cette sacro-sainte « mobilité » géographique et sociale qui est devenue le credo des nouvelles classes bourgeoises mondialisées.

Car, que disent ces gilets jaunes sinon que les classes moyennes en voie de paupérisation sont devenues totalement invisibles aux yeux des gouvernants, pour qui la société ne se compose plus que de minorités ? Quand elles ne sont pas l’objet d’un évident mépris de classe. Le gilet jaune n’est-il pas d’ailleurs ce dossard que l’on enfile la nuit lorsqu’on est perdu au bord de la route simplement pour être vu ?


 
 

Rien de surprenant, donc, que cette hausse des taxes sur les carburants ait déclenché la colère de ceux qui n’ont pas le loisir de troquer la voiture pour les transports en commun. Et encore moins pour une voiture hybride, peu importe la prime qu’on leur offre. D’autant plus qu’il n’y a pas si longtemps, on incitait ces automobilistes à rouler en voitures diesels pour encourager les fabricants français.

C’est à cette même classe moyenne qu’on a aussi progressivement imposé un mode de vie américanisé fait de centres commerciaux toujours plus grands et de centres-villes à l’abandon. De là à penser que la transition écologique se faisait sur leur dos, il n’y avait qu’un pas, que d’aucuns ont franchi.

La composition des manifestations qui se déroulent sous nos yeux est tranchée au couteau. On n’y trouve pratiquement personne des grandes villes. On n’y trouve pas plus d’habitants des banlieues immigrantes où, contrairement à ces zones périphériques et malgré ce que l’on dit, l’État a largement investi depuis vingt ans.

Dans ces manifestations, tous ont pu remarquer un très grand nombre de femmes : infirmières libérales, mères célibataires, petites employées et retraitées. La raison est simple, me disait l’une d’elles : ce sont elles qui doivent boucler le budget et trouver les 200 euros qui manquent à la fin du mois pour nourrir la famille. On notera d’ailleurs l’étrange silence, pour ne pas dire l’indifférence, des organisations féministes à leur égard.

Mais le malaise est beaucoup plus général. Il tétanise en réalité la gauche tout entière, qui a depuis longtemps délaissé ces milieux populaires alors même qu’ils ont déjà représenté son électorat naturel. Avec pour résultat que ni la gauche ni la droite n’ont vu monter cette colère qui pourrait bien emporter avec elle ce qui reste des vieux partis. Face à un président qui a cassé les clivages traditionnels en unifiant les libéraux de droite comme de gauche, c’est donc dans la rue que s’est improvisée la nouvelle opposition, faute de porte-parole politique. Avec tous les dangers de dérapages que recèle un mouvement aussi peu organisé.

Reste à savoir si ce mouvement aura des effets durables et saura trouver une expression politique. En Italie, le Mouvement 5 étoiles, qui dirige aujourd’hui le pays, est né d’une colère semblable provoquée par les scandales entourant la privatisation de l’eau. Chez les gilets jaunes, certains n’excluent pas de présenter des candidats aux prochaines élections européennes. Pour cela, il leur faudrait un leader. On n’est encore qu’au début de l’aventure.

* Formule utilisée par Emmanuel Macron le 30 août dernier pour désigner les opposants à ses réformes.

46 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 décembre 2018 01 h 28

    La ploutocratie est complètement déconnectée des gens ordinaires.

    Certainement, la mondialisation a apporté la prospérité à quelques multinationales, mais elle a décimé la classe moyenne avec des salaires minables et des délocalisations dans les pays en développement avec une main-d’œuvre à bon marché.
    Effectivement, les élus sont complètement déconnectés des préoccupations des gens ordinaires qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts.
    C'est la raison pour laquelle le populisme avec ses promesses illusoires gagne du terrain partout dans le monde. Et malheureusement, la ploutocratie continue de s'accaparer de la richesse mondiale sans soucis, comme les barons-voleurs du 19e siècle, jusqu'à ce que le bon peuple se révolte. Les maîtres du monde n'ont rien appris des leçons, ni de la Révolution française du 1789, ni de la Révolution russe de 1917.

    • Cyril Dionne - Abonné 7 décembre 2018 15 h 21

      Mme Alexan, je suis bien d'accord avec vous que la mondialisation enrichit les plus riches aux dépends des plus pauvres. Le leitmotiv économique des riches, c’est le libre-échange qui s’est avéré une catastrophe pour la classe moyenne. Non seulement, nous avons la libre circulation des biens et services, mais aussi de gens qui ne font que grossir les populations déjà saturées si on prend en ligne de compte, l’équation écologique. En Europe, c’est encore plus pire avec la convention de Schengen de l’Union européenne.

      Les gens aux souliers cirés des villes hyperbranchées n’ont que faire de ceux laisser pour contre. Ici, on ne parle juste de la classe pauvre, mais aussi de la classe moyenne à qui on va faire tout payer quitte à faire leur faire faire, la simplicité volontaire de façon involontaire. Ceux qui ont voyagé dans plus de 30 pays ne comprennent pas les autres qui se privent à tous les mois. Les mesures pour contrer les changements climatiques faites sur le dos de gens ordinaires n’ont pas d’avenir. Les gens se révolteront parce qu’ils voient des guignols comme ceux de TLMEP se payer des indulgences écologiques en payant pour faire planter des arbres afin de contrer leur immense empreinte carbone et se donner une bonne conscience. C’est la nouvelle mode de nos « bobos » des villes.

      Le ras-le-bol généralisé en France caractérisé par la révolte des gilets jaunes, eh bien, on l’a vu en Angleterre avec le BREXIT et l’élection de Donald Trump aux États-Unis. Les gens, pour avoir la sécurité économique, sont prêts à élire des gouvernements nationalistes de la droite ou de la gauche d’où le populisme tire sa définition et sa raison d’être. Et le Québec ne possède aucune immunité contre ce phénomène mondial et l’élection de la CAQ le 1er octobre en atteste.

      Vous voyez, on peut-être d’accord sur certains points. ;-)

  • Serge Lamarche - Abonné 7 décembre 2018 04 h 08

    Manifester, c'est cher

    On peut dire que les gilets jaunes ne calculent pas bien. Les coûts encourus de leurs casses et dérangements dépassent toutes les taxes à payer pour deux ans au moins! J'ai un copain français ici qui se plaignaient de la taxe de vente pour une réparation de son camion, mais le mec ne change même pas ses bougies lui-même. Le changement de bougies lui a coûté trois fois plus que la taxe. C'est ça, les gilets jaunes.
    Charlebois: Ent'deux joints tu pourrais t'grouiller l'cul...

  • Lionel Orengo - Inscrit 7 décembre 2018 04 h 22

    Qui sont les gilets jaunes ?

    Le rédacteur de cet article a TOUT compris. Il a lu Christophe Guilluy manifestement. Le Québec sert non seulement à défendre la langue et la culture française mais aussi, à comprendre les évolutions sociales françaises. Il ne reste plus qu'à ce que le rédacteur synthétise sa pensée avec l'ouvrage de George Bensoussan "Les territories perdus de la République" (2002) qu'il a certainement déjà lu pour pondre une étude sociologique profonde de la France du début du XXIe s. Comme quoi le recul donne à toute chose une portée significative. Merci cher cousin Québécois !

  • Yves Côté - Abonné 7 décembre 2018 05 h 14

    !

    "La seconde vit en périphérie", écrivez-vous Monsier.
    Pourtant, les travailleurs pauvres pullulent à Paris...
    X qui pour y travailler, dort dans sa voiture ou un squat.
    Y qui habite dans un appartement si petit que malgré le bordel qui y règne, aucune chatte ne pourrait y perdre chaton.
    Z, qui préfère vivre à trois dans un taudis alors qu'ils ne sont plus capables de se sentir, plutôt que de prendre le risquer d'un déménagement.
    Sans parler de ce qui se passe dans plusieurs autres grandes villes de France (à moins de n'attacher à "périphérie" le sens étroit : de Paris"...), comme de la deuxième : Marseille, où logent tout un petit peuple d'exclus du système dans des habitations en point de rupture structurelle...
    J'habite près de Toulouse et la situation est partout en déséquilibre et explosive. Malheureusement, selon moi, les allumettes sont dans les mains d'un pompier pyromane : E. Macron. Le réel danger actuel est que par son entêtement obtu et un extrême besoin d'auto-valorisation, il ne plonge la France dans une crise violente et grave pour convaincre, et se convaincre lui-même d'abord, justement, de la vérité de cette toute puissance et cette supériorité qu'il s'attribue à lui-même.
    En effet, son attitude et surtout les très nombreuses déclarations humiliantes pour les petits qu'il ne cesse de faire depuis son investiture, certaines volontairement pour rabattre quelque interlocuteur un peu trop direct et argumenté (en particulier lorsqu'il se trouve contré par des personnes d'un certain âge), certaines involontairement lors de situations fortuites comme celle du double mertre à la gare de Marseille ("il y en a qui sont rien..."), sans parler de ses décisions si immédiates et fermes en faveur des riches, nous montrent non seulement toute l'étroitesse de ses réelles préoccupations mais plus périlleux encore, son ignorance totale de ce qui ne vient pas des "beaux quartiers".

    Je crains le pire être à venir.
    Y vivant, je le sens très tristement.

  • Denis Paquette - Abonné 7 décembre 2018 05 h 49

    peut être les premiers signes d'une révolution qui se prepare, a quand les veuves

    hé, oui n'était -il pas prévisible qu'un jour des gens se revoltent contre la mondialisation,, n'était- il pas prévisible que des gens étaient écoeurés du non respect de leur vie, ces gilets jaunes ne sont-ils pas des signe de l'écoeurement que leur fait vivre la mondialisation , peut être les signes d'une revolution qui se prepare, nous avons eu les carrés rouges maintenant ce sont les gilets jaunes

    • André Joyal - Abonné 7 décembre 2018 17 h 42

      ils ont aussi NOS carrés rouges... Vous n'avez pas vu aux info de FR2 hier soir? Les lycéens portent un carré rouge inspiré par ceux utilisés au Québec en 2012. Seule différence: ils sont d'une dimension double.
      Ceci dit, je vais en France depuis 1965. Je n'ai jamais vu les lycéens manifester pour une cause: toujours contre. C'est de leur âge.