Populisme mexicain

Le plus grand pays hispanophone du monde vient d’installer au pouvoir, pour un mandat unique de six ans, un président, Andrés Manuel López Obrador, surnommé AMLO, qui ne promet rien de moins qu’un « changement de régime politique » au Mexique.

L’éternel opposant de gauche, qui avait amèrement contesté ses élections perdues en 2006 et 2012, arrive aujourd’hui au pouvoir avec une légitimité démocratique incontestable, avec plus de la moitié des suffrages exprimés le 1er juillet dernier (l’interrègne au Mexique est très long : cinq mois s’écoulent entre l’élection d’un président et son intronisation).

Samedi à Mexico, entre le Palais législatif de San Lázaro, où il s’est adressé aux élus et aux représentants étrangers (dont la fille du président américain Ivanka Trump), et le Zócalo, l’immense place centrale de la capitale où il a parlé à son peuple, il a fait un spectacle réussi de son entrée en fonction.

Dans un discours-fleuve aux accents de campagne électorale, très marqué à gauche, il a aligné des dizaines de promesses : un système de santé digne des pays nordiques, une amnistie des prisonniers politiques victimes de caciques locaux, l’abolition de la censure, etc.

Il a vilipendé le néolibéralisme comme aucun dirigeant latino-américain élu démocratiquement ne l’avait fait depuis longtemps et promis un changement « radical ».

« Cela peut sembler prétentieux ou exagéré, a-t-il dit, mais aujourd’hui, on n’inaugure pas seulement un nouveau gouvernement. Ce qui commence, c’est un changement de régime politique. La corruption et l’impunité qui entravent la renaissance du Mexique seront éradiquées. »

« Nous voulons transformer l’honnêteté et la fraternité en mode de vie, en manière de gouverner. Il ne s’agit pas ici de rhétorique ou de propagande. […] La crise mexicaine est née non seulement de l’échec du modèle néolibéral, mais également de la corruption la plus immonde qui soit. Rien n’a plus nui au Mexique que la malhonnêteté de ses dirigeants. »

Après avoir symboliquement reçu le bâton de commandement de représentants des peuples autochtones, il s’est écrié : « Nous bâtirons une modernité forgée par le bas. Ce que nous voulons, c’est la purification de la vie publique au Mexique. [...] Je ne m’appartiens plus, je viens du peuple mexicain, je suis à vous. Sans vous, les conservateurs m’écraseraient. »


 

Ces longues citations pour bien situer le personnage qui va diriger le Mexique, et souligner la persistance du mythe messianique dans la politique latino-américaine. La « fraternité comme manière de gouverner », le « changement de régime », la « purification » évoquent irrésistiblement, à l’oreille avertie, les envolées lyriques d’un Hugo Chávez lors de sa première élection, il y a vingt ans presque jour pour jour. On sait ce qu’il advint par la suite au Venezuela.

Ce 1er décembre a été une journée remplie de symboles et de gestes qui visaient à souligner la proximité du nouveau président avec le peuple, contrastant avec la hauteur et l’inaccessibilité de ses prédécesseurs dans leurs « bulles » de luxe et d’argent — dont Enrique Peña Nieto représentait une véritable caricature.

Des milliers de personnes ont ainsi pu visiter, hier, la résidence présidentielle de Los Pinos, qu’AMLO n’occupera pas. Transformée en une sorte de complexe muséal et culturel, elle deviendra plutôt une « maison du peuple ».

Se promenant dans sa voiture blanche avec un appareil de sécurité délibérément réduit au minimum, AMLO, pour son intronisation, a admirablement joué le leader à l’écoute des citoyens ordinaires, comme ce cycliste qui a lancé vers le véhicule présidentiel : « Tu n’as pas le droit de nous décevoir ! »

Formule que le nouveau président, dans son discours du Zócalo, a obligeamment reprise après avoir serré des centaines de mains au hasard.

Mais entre le caractère symbolique d’une première journée aux accents euphoriques et la dure réalité qui l’attend, que sera, que fera le président López Obrador ?

Les électeurs du nouveau président, les populations révoltées par la pauvreté, les inégalités, les guerres meurtrières entre cartels et polices, la corruption généralisée, sont remplis d’espoir devant de si énormes ambitions.

Mais la grandiloquence d’AMLO alimente aussi les critiques de ses détracteurs, qui y voient plus prosaïquement un populiste — un de plus — en train d’enivrer les foules avec une litanie de promesses intenables.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à ICI Radio-Canada.

9 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 3 décembre 2018 01 h 19

    Les détracteurs

    «Mais la grandiloquence d’AMLO alimente aussi les critiques de ses détracteurs »

    Les bras m'en tombent...

  • Jean-Henry Noël - Abonné 3 décembre 2018 05 h 29

    AMLO

    Personellement, j'ai foi en lui. Je ma rapelle que, lorsqu'il était le maire de Mexico, il enjoignait les policiers à lire, dont Le Don Quichotte. Ainsi, cela améliorait leur leur culture et par conséquent leur pensée, ce qui en faisait de meilleurs gardiens de la paix. La lecture en effet élève l'individu et l'aide à mieux exercer son métier, sa profession. Vive AMLO ! Comment peut-on être populiste quand on s'inspire de la gauche ?

  • Jacques Lalonde - Abonné 3 décembre 2018 06 h 23

    Pessimisme réducteur

    Mais quel est donc cet article qui accuse sans démontrer? Condamner avant le crime, prétendre au populisme et à la paralysie en début de mandat relève de la mauvaise foi. Il y a queque chose de réducteur dans cette association facile avec Chavez. Votre papier est à écrire dans trois ans.

  • Bernard Terreault - Abonné 3 décembre 2018 08 h 37

    Question

    A-t-il un appui suffisant dans son parlement? Est-il isolé ou vient-il d'un vaste mouvement? A-t-il des ministres forts?

  • Denis Blondin - Abonné 3 décembre 2018 09 h 47

    L'échec de Chavez

    Monsieur Brousseau

    En prédisant une peu trop subtilement que les beaux discours d'AMLO finiront dans la ruine du pays comme ce fut le cas de Chavez, vous sembez insinuer que le changement de régime a finalement échoué au Vénézuela à cause de l'incompétence des dirigeants et du caractère utopique de leurs visées.
    Vous oubliez l'essentiel de cette histoire: les chavistes ont surtout perdu une guerre menée par l'argent des riches, ceux de leur pays et des autres aussi. Riches de tous les pays, unissez-vous!
    Ce fut la même chose au Brésil, Lula a été mis en prison sans véritables preuves de culpabilité, et Dilma Roussef, écartée du pouvoir par des élus massivement corrompus, simplement pour avoir maquillé la vérité des chiffres comme l'ont fait presque tous les dirigeants politiques du Québec.
    C'est avec des analyses comme la vôtre qu'on pave la voie aux Bolsonaro qui viendront, les vrais « populistes ».