Un jour nouveau?

À la suite des élections de mi-mandat, la question se pose : qui est le Parti démocrate ? De nouveau majoritaire à la Chambre des représentants, le prétendu parti populaire se félicite d’avoir repoussé la prise d’étranglement du président voyou sur la Constitution et la démocratie américaine. Nancy Pelosi, chef des démocrates à la Chambre, a claironné le soir du scrutin : « Demain sera un jour nouveau en Amérique. » Les militants démocrates de la télévision Chris Cuomo et Rachel Maddow étaient carrément joyeux, et leurs dénonciations de Trump s’affichent de plus en plus confiantes, comme si sa destitution était imminente.

En fait, on est toujours dans la pénombre : Trump reste président, les républicains ont élargi leur majorité au Sénat et le pays est divisé entre des camps guerriers plus farouches que jamais. Mais l’ironie d’après-élection la plus aiguë est que le « parti d’opposition » se trouve toujours dirigé par deux oligarques. Le « jour nouveau » est à présent présidé par Pelosi, chef de son caucus depuis 15 ans, et au Sénat par Charles Schumer, depuis 1999 le fidèle serviteur des intérêts de la machine du parti à la Chambre haute. Bref, deux politiciens qu’on peut blâmer, de concert avec le couple Clinton et Barack Obama, pour l’avènement de Donald Trump.

Il est vrai que Pelosi a voté en 2002 contre l’invasion de l’Irak et que Schumer, à l’époque représentant à la Chambre depuis New York, a voté contre l’ALENA en 1993. Toutefois, ces gestes d’indépendance sont parmi les très rares occasions où ils ont manifesté un tant soit peu de liberté d’esprit face aux diktats de la faction dominante de leur parti. Interventionnistes militaires et pro-dérèglementation de Wall Street et des grandes banques, Pelosi et Schumer sont tout sauf des réformateurs de gauche. En revanche, dans la sphère qui compte le plus — le financement des campagnes électorales démocrates par le secteur financier et la Silicon Valley, notamment Facebook —, leur conduite a été impeccable.

Il faut espérer que le trio de sénateurs Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Sherrod Brown avancera un programme plus équitable pour les ouvriers, qui ont tellement perdu depuis les années 1980, alors que les riches s’enrichissaient davantage, grâce en partie à l’entente cordiale entre deux présidents démocrates et leurs homologues républicains. Cependant, le Parti démocrate constitue un assemblage de baronnies, dont les trois plus importantes — la Californie, New York et l’Illinois — tirent les ficelles du travail clientéliste qui alimente les coffres du parti et garantit la réélection de ses adhérents les plus chéris. Avec le déclin dramatique des syndicats — accéléré par la délocalisation de l’industrie américaine —, l’importance des relations avec le pouvoir financier ne cesse de grandir.

L’exemple de New York suffit pour comprendre. Le mois dernier, Amazon, la gigantesque entreprise gérée par l’homme le plus riche du monde, a annoncé l’implantation d’un nouveau bureau satellite à New York, dans le quartier de Long Island City. C’était le résultat d’une prétendue compétition qui a exigé de chaque ville concurrente des contributions financières comme récompense — réduction d’impôt, investissement dans les infrastructures, formation de cadres payée par des fonds publics, etc. Tout cela formulé dans le plus grand secret, pour que les contribuables ne soient pas mis au courant des dépenses proposées en leur nom. Et voilà qu’on apprend que l’État de New York et la Ville de New York se sont engagés à verser plus de 2 milliards de dollars pour encourager Amazon à s’installer.

De mauvaises langues remettent en question la pertinence d’offrir des pots-de-vin à un colosse bourré de fric et qui profiterait d’une main-d’oeuvre éduquée déjà bien établie à New York. D’autre part, les riverains de Long Island City, surtout les plus pauvres demeurant dans des logements sociaux, se demandent comment eux, pour la plupart noirs et latinos, pourront obtenir des emplois au salaire annuel de 150 000 $, alors qu’il y a des centaines de milliers de Blancs et d’Asiatiques prêts à s’y mettre. De plus, New York regorge déjà d’humains, de voitures et d’immeubles énormes ; quant au métro et aux écoles, ils sont dans un état catastrophique.

Peu importe, disent les barons démocrates, le gouverneur Andrew Cuomo et le maire Bill de Blasio. Frère du journaliste de télévision Chris Cuomo, Andrew ne peut ramper suffisamment devant le p.-d.g. d’Amazon, Jeff Bezos, ayant même lancé à la blague qu’il changerait son nom en « Amazon Cuomo ». Bill de Blasio, un soi-disant progressiste, se dit « pragmatique » dans sa flagornerie. Si pragmatique qu’il pense à sous-traiter la gestion d’un tiers des logements sociaux de la ville — pour le moment dans un état pitoyable et englués dans un scandale d’étouffement concernant la présence de plomb dans la peinture — à des propriétaires privés.

Peut-être la société immobilière Trump pourrait-elle bénéficier de la largesse du maire démocrate. Pourquoi pas ? C’est un jour nouveau en Amérique.

4 commentaires
  • André Joyal - Abonné 3 décembre 2018 19 h 45

    Pelosi

    Cher Monsieur MacArthur,
    Vous connaissez les faits: les démocrates ont obtenu une victoire nette aux élections mi-mandat. Nancy Pelosi est à l'origine de la stratégie
    qui a conduit les démocrates à la victoire: lutter pour la préservation et l'extension d'Obamacare et de Medicare, pour l'augmentation du salaire minimum et pour la protection du droit de vote, etc. Donald Trump et les Républicains en sortent politiquement affaiblis. Votre critique de Pelosi est superficielle: vous lui reprochez son âge et sa fortune. Votre article ne mérite pas de paraître dans les pages du Devoir. André Joyal

    • André Joyal - Abonné 4 décembre 2018 10 h 52

      C'EST PROPOS NE SONT PAS DE MOI, mais je dois dire que je partage l'avis de celui qui a pris mon identification.

  • André Joyal - Abonné 3 décembre 2018 20 h 29

    Aucun commentaire!

    Comment expliquer l'absence de commentaire au texte de ce précieux collaborateur mensuel?
    Je veux bien croire que l'actualité politique de nos voisins est désespérante mais ce n'es pas une raison pour y demeurer indifférent. Moi qui lit Le Devoir surtout pour les commentaires des lecteurs que l'ont peut y lire, je suis déçu de ne pas en trouver ici.

    Comme je ne veux pas me donner en exemple, moi aussi je ne commente pas cette intéressante chronique.

  • Mathias Brandl - Abonné 4 décembre 2018 22 h 14

    Qui a raison?!

    Vous êtes plutôt sévère dans votre conclusion, M. Joyal.
    Dans ce genre de débat avec 2 visions aux antipodes, la meilleure crédibilité devrait revenir à l'intervenant le mieux informé. Et M. MacArthur n'est pas le dernier venu parmi les observateurs de la politique américaine...