Sœurs de couleur

Lydie Olga Ntap et Dorothy Alexandre, deux émules de Michelle Obama, «deviennent» sans cesse: «On nous voit, mais on nous met sur mute.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lydie Olga Ntap et Dorothy Alexandre, deux émules de Michelle Obama, «deviennent» sans cesse: «On nous voit, mais on nous met sur mute.»

Non seulement on naît noire, mais on le devient. C’est ce que je me suis dit en les quittant. Ces femmes portent à la fois le poids de leur histoire chargée de luttes, de renoncements, de discrimination, et celui de leur présent en perpétuelle revendication. J’ai demandé à Lydie Olga Ntap et Dorothy Alexandre de lire les mémoires de Michelle Obama, Devenir, en tant que femmes noires féministes. J’étais certaine que leur regard serait davantage aiguisé que le mien. Et il le fut.

Lydie est avocate, tout comme l’ex-première dame des États-Unis, et a fondé le Musée de la femme à Longueuil. Dorothy, ex-journaliste de TVA, est présidente du Conseil des Montréalaises (première femme noire à l’être) et multiplie les contrats à titre de communicatrice. Elle animait le 50e anniversaire de l’Office franco-québécois pour la jeunesse au Quai d’Orsay à Paris, au printemps dernier, devant tout un gratin de politiciens. « On me demandait : “Tu animes ?” On aurait été moins surpris que je lave le plancher. »

« On est à l’accueil ou à la réception, mais pas “dans” la réception », souligne Lydie, qui accompagne souvent son conjoint, l’analyste Michel Nadeau (père de son quatrième enfant), dans des événements où elle est la seule Noire. « Les serveurs viennent me remercier parce que je suis leur représentante. Ils me glissent : “Thanks sister.” »

Même constat pour Dorothy : « On nous voit, mais on nous met sur mute. Moi aussi, mes “frères et soeurs” sont fiers. »

Sister, brother. C’est une connivence génétique du non-dit, mais du vrai-visible. Un paradoxe cruel puisque cette visibilité condamne à ne jamais être vues dans la sphère publique.

Le livre de Michelle Obama leur a semblé à la fois nécessaire et d’une grande portée, surtout pour les Noires même s’il a été écrit pour le grand public. « Elle m’a fait pleurer. Elle a tout compris. Elle donne au suivant. Et les défis sont particuliers parce que nous sommes dans un monde de Blancs », résume Lydie, 50 ans, Sénégalaise arrivée au Québec il y a 30 ans.

« Devenir est un livre important, c’est un geste politique et féministe, ça va changer la perception des femmes noires entre elles, face aux hommes et dans la collectivité. La politique ne change pas les gens, elle les révèle », ajoute Dorothy, qui a refusé plusieurs offres de se lancer dans cette arène.

Vulnérable et en colère

Les archétypes dont on affuble ces soeurs dans l’adversité sont nombreux et celui de la « femme noire en colère » en fait partie dès que celle-ci sort du lot et ose s’exprimer. Dorothy, née au Québec, est d’origine haïtienne et évoque la poto mitan, une expression qui désigne ce qui retient le toit de la maison et qui s’applique à la figure maternelle antillaise. « La perception, c’est que, quand on s’affirme, on est en colère », explique Dorothy, 38 ans, mère d’une fillette de trois ans qu’elle éduque déjà à relever le défi d’être irréprochable. « Moi aussi, je prépare ma fille métissée à un environnement blanc ou noir », ajoute Lydie. C’est le code switching et il fait partie de leur réalité quotidienne.

Le mot N***** fait partie de notre histoire autant que de notre présent

« En lisant Michelle, on comprend qu’elle est parvenue là grâce à son éducation, à ses parents », dit celle qui était la seule avocate noire de sa promotion au Barreau.

Pour Lydie, la vulnérabilité de la première dame des États-Unis, ses aveux sur ses problèmes d’infertilité, de fausse couche et ses enfants conçus in vitro lèvent un immense tabou. « Dans la communauté noire, on ne parle pas de ça. Chez nous, si tu ne peux pas avoir d’enfant, on te remplace tout de suite. J’ai une soeur qui s’est laissée mourir à cause de ça. Tu deviens la madame infertile. » Dorothy acquiesce : « En parlant de ça, elle ouvre une boîte de Pandore. »

Toutes les façons dont elles seraient définies avant d’avoir une chance de se définir elles-mêmes. Elles auraient à se battre contre l’invisibilité qui vient avec le fait d’être pauvre, femme et de couleur.

Michelle Obama tente par tous les moyens de faire de l’empowerment (autonomisation) à travers ses confidences féministes et la description de son ascension à la Maison-Blanche. À cet égard, pour toutes les femmes, cette détermination est source d’inspiration et d’espoir. « Ce livre m’a fait du bien. C’est d’une sincérité foudroyante. Elle nous montre ses faiblesses, ses peurs ; ça m’a rassurée », dit Lydie. « Les Obama ont été impeccables, alors qu’on attendait des scandales. Une seule gaffe et ce sont tous les Noirs qui auraient payé. » Dorothy opine : « Ta réputation, c’est tout ce que tu as dans notre culture. »

On lâche rien

Pour Lydie, dont le mot-clic des statuts Facebook est #onlâcherien, la notion de résistance est importante. Ajoutée à celle de toujours rétablir sa légitimité. Elle a terminé une maîtrise en muséologie pour cette raison et a entrepris un doctorat sur la marque muséale : « Il faut constamment démontrer ta compétence, que tu ne fais pas un hobby ! »

Dorothy le vit constamment et a pleuré des litres de larmes devant des portes qui se refermaient sur son visage noir. « Il faut toujours être pertinente, up to date. C’est une pression sociétale et ça fait partie de la charge mentale d’être minoritaire. Le non-dit, c’est qu’on est surpris de te voir où tu es. Ce sont des microagressions constantes. Ma couleur fait partie de la conversation. »

Elles sont là soit parce qu’elles sont noires, soit en dépit du fait qu’elles le sont, mais jamais pour ce qu’elles portent. « Il faut constamment nous réapproprier notre narratif », constate Dorothy. Et c’est ce qui leur a tellement plu du livre Devenir ; Michelle Obama ne fait jamais de concessions sur son essence et son authenticité, tout en signifiant bien que le monde politique et ses joutes carnassières ne l’attirent pas. « Oui, elle décrit sa vie à la Maison-Blanche, c’est le regard d’une femme noire éduquée, mais qui a vécu de la discrimination aussi. »

À cela s’ajoute souvent le fait d’être la seule femme dans un milieu d’hommes, en plus de la seule Noire sur le podium, deux marqueurs très puissants.

Mais Lydie ne lâche rien. Jamais. Elle est même allée rencontrer Pierre Karl Péladeau pour son musée. « Il me demandait ce qu’il pouvait faire pour moi. Rien. Je lui ai dit que “je” lui rendrais service. Il passerait à l’histoire. J’ai été baveuse. Je ne négocie pas. Je crois qu’il n’en est pas revenu. »

Michelle Obama peut dormir tranquille, la relève est là.

Lu

Le livre Devenir de Michelle Obama. Pour la « voix », surtout, celle d’une femme qui tente de tout conjuguer et réussit à tenir son couple et sa vie de famille dans des circonstances extraordinaires, tout en ne perdant jamais de vue d’où elle vient et pour qui elle travaille. Des mémoires écrits par des professionnels, remplis d’aveux touchants, qui décevront néanmoins les amoureux de politique américaine, dont on ne parle pas beaucoup. Un livre qui nous incite à « devenir » de toutes les façons possibles et qui sème l’espoir.

Aimé

Bad féministe de Roxane Gay, une Américaine d’origine haïtienne qui pose un regard perçant et intelligent sur la société (surtout blanche dominante) dans cet essai qui regroupe ses chroniques au regard personnel dans The Guardian et sur le site The Rumpus. « Se raconter n’est pas un pis-aller, une solution de facilité, un défaut d’écriture ou un manque d’inventivité. Non. Écrire sur soi, quand on est une femme, quand on est une femme noire, quand on est une femme qui écrit, représente un des risques les plus grands ! » raconte Martine Delvaux, qui a signé la préface française et nous explique que la bad féministe sait que vivre, c’est résister. Un livre qui résonne fort au féminin.

Apprécié

Les portraits de femmes noires militantes, femmes de mots et de tête, que nous a offerts Le Monde cette semaine dans le cadre du « Monde Afrique ». Des modèles inspirants dont on parle trop peu souvent.

Retrouvé

Avec bonheur le tome 2 d’Histoires du soir pour filles rebelles de Francesca Cavallo et Elena Favilli. Cent nouveaux portraits réjouissants et inspirants de femmes issues de partout. Quelques Noires, dont Oprah Winfrey (qui a adoré le livre de Michelle Obama), Beyoncé, Ruby Nell Bridges (qui a rencontré Obama à la Maison-Blanche), la militante Sojourner Truth. On a vendu deux millions d’exemplaires du premier tome et ces livres joliment illustrés s’adressent tant aux enfants qu’aux parents.

Exorciser la douleur par le corps

Le danseur Bolewa Sabourin offre des séances de danse comme outil thérapeutique pour permettre aux femmes congolaises agressées sexuellement de verbaliser leur douleur. Culturellement, ces femmes ne sont pas habituées à parler et à exprimer ces agressions. Le corps emprisonne la douleur, qui la recrache de mille façons, mais la danse est un outil magique pour faire sortir « le méchant ». On souhaiterait voir ce modèle reproduit partout.

5 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 30 novembre 2018 06 h 24

    «Le mot N***** fait partie de notre histoire autant que de notre présent» — Roxane Gay

    Quel est ce mot que l'on ne saurait écrire ou dire? Misère. Je vous soumets le lien suivant... https://www.babelio.com/auteur/Roxane-Gay/338266/videos Bonne écoute.

    JHS Baril

    • Jean-Henry Noël - Abonné 30 novembre 2018 11 h 53

      Moi, j'ai toujours pensé qu'il ne fallait pas assimiler la condition noire américaine .à celle du Canada ou du Québec. Les Américains sont encore rivés à l'esclavage. Je doute que les Noirs d'ici (du moins ceux d'origine antillaise) soient encore déchirés par l'Histoire et un certain passé. Aussi, les Noirs ne forment pas automatiquement une «communauté», comme on se plaît à le dire. Il y a des différences. Et ils ne réagissent pas de la même façon devant les problèmes qu'ils rencontrent.

  • Rose Marquis - Abonnée 30 novembre 2018 08 h 40

    Femmes et noires

    Quel article inspirant car il me donne le goût d'inspirer profondément afin de continuer... continuer à s'affirmer telles que nous sommes. Section livre inspirant ''Nos héroines'' d'Anais Barbeau-Lavallette et Mathilde Cinq-Mars que je viens d'achter pour offrir à la cadette de mes petites-filles.

  • Léonce Naud - Abonné 30 novembre 2018 11 h 33

    « Connivence génétique », ou le prisme de la race

    Pour comprendre une certaine mentalité en train de s’infiltrer insidieusement au Québec, rappelons cette observation d'une journaliste et auteure Française, Géraldine Smith, à la suite d'une tentative d'acclimatation de son couple aux États-Unis : « J’avais sous-estimé les difficultés de notre propre intégration aux États-Unis. En Amérique, on abordait toute forme d’altérité à travers le prisme de la « race ». (Géraldine Smith, « Rue Jean-Pierre Timbault, Une vie de famille entre barbus et bobos. » Stock, 2016).

    On voit ici la différence culturelle fondamentale entre la mentalité française et la mentalité Anglo-saxonne ou américaine. Or, la société québécoise d'aujourd'hui étant largement composée de Métis et de Sang-mêlés, l'irruption au Québec d’un racialisme de type Anglo-américain, avec son obsession de l’importance de la couleur de la peau, des « races » et de leur soi-disant pureté, risque de s'arrêter dans des gosiers peu réceptifs à cette nouvelle et fort imprudente sacralisation du racial.

  • Denis Paquette - Abonné 30 novembre 2018 17 h 09

    enfin il y a tellement de choses qu'il faut connaitre concernant l'Afrique , c'est 53 pays il en a de tres pauvres et de tres riches

    tes conseils sont d'une tres gande justesse si toutes les femmes africaines décidaient de suivre ton conseil, c'est toute l'Afrique qui se trouverait changer, mais il y a plusieurs choses qu'il faut aussi savoir,ce sont les noirs eux mêmes qui a l'époque ont pratiqués le commerce des esclaves noirs , le drame de l'ouganda n'est pas si loin,