Le talon d’Achille

L’opposition ne met jamais beaucoup de temps à trouver le maillon faible d’un gouvernement. La session parlementaire qui s’ouvrira mardi à Québec ne durera que deux semaines, mais la nouvelle ministre de l’Environnement, MarieChantal Chassé, risque de les trouver longues.

Il n’est pas toujours facile d’évaluer le potentiel politique d’une personne qui n’a aucune expérience politique. On peut très bien avoir excellé dans un autre domaine et se casser rapidement la figure. Il y a parfois d’heureuses surprises, mais les débuts de Mme Chassé n’ont pas été très convaincants, c’est le moins qu’on puisse dire.

La plupart des ministres de l’Environnement n’y connaissent rien au moment de leur nomination. Cela importe peu : il y a au ministère tous les experts nécessaires pour s’occuper de l’aspect technique des dossiers. Le rôle du ministre consiste surtout à agir comme une sorte de médiateur permanent entre les groupes écologistes et les développeurs, sous le regard de moins en moins distrait de la population. Plus encore que son inexpérience politique, le problème de Mme Chassé est que les dés semblent pipés en faveur des développeurs.

Le récent bras de fer qui a lieu au conseil des ministres à propos du projet d’usine de méthane à Bécancour l’illustre parfaitement. Entre une usine qui polluera autant que 180 000 automobiles et 200 nouveaux emplois, le gouvernement caquiste a vite tranché.

Pendant des années, François Legault a reproché aux libéraux de ne pas être suffisamment performants dans la création de la richesse, rappelant inlassablement que le Québec arrivait au 57e rang des États nord-américains sur un total de 61 pour ce qui est du PIB. Il voudra certainement être en mesure de rapporter des progrès dans quatre ans, mais gagner quelques places justifie-t-il de sacrifier l’environnement quand on sait que le Québec fait bien meilleure figure quand on considère le revenu des ménages et qu’on tient compte du coût de la vie ?


 

Au-delà de la « sincère préoccupation pour les défis environnementaux » dont il a fait part à Dominic Champagne, venu lui présenter le Pacte pour la transition, qu’il s’est cependant abstenu de signer, on attend toujours une manifestation concrète de l’illumination que M. Legault dit avoir eue au cours de la campagne électorale. On voudrait bien croire que l’environnement fait maintenant partie de ses priorités, mais il a démontré dans le passé qu’il peut très bien tourner le dos à ce qui semblait être une croyance profonde.

Une mauvaise première impression est très difficile à dissiper. David Heurtel n’a jamais réussi à faire oublier la malheureuse autorisation que son ministère avait accordée à la société Trans Canada pour effectuer des travaux de forage dans une pouponnière de bélugas du Bas-Saint-Laurent.

Déjà soupçonnée de n’avoir aucun poids dans le cabinet, Mme Chassé n’a pas amélioré son cas en refusant de s’engager à soumettre à l’examen du BAPE le projet de mine de lithium de la société australienne Sayona à La Motte, en Abitibi, à proximité de l’esker Saint-Mathieu-Berry, qui approvisionne la ville d’Amos et permet à Eska de commercialiser « la meilleure eau potable au monde », selon un concours international tenu en 2001.

Il va de soi que le projet est fortement contesté dans la région, et on presse la ministre d’imiter sa prédecesseure libérale, Isabelle Melançon, qui avait annoncé son intention d’utiliser son pouvoir discrétionnaire pour imposer l’intervention du BAPE.


 

À l’aube de la nouvelle législature, les partis d’opposition ont décidé d’élargir le front et réclament rien de moins que la proclamation d’un état d’urgence climatique et la convocation d’états généraux. Pour couronner le tout, le PQ a demandé la présentation d’un projet de loi « antidéficit climatique », qui forcerait le gouvernement à réduire les émissions de GES, le Plan d’action 2013-2020 étant manifestement voué à l’échec.

Dans le discours inaugural qu’il prononcera mardi prochain, M. Legault devra préciser ses intentions. Sans aller jusqu’à dire qu’il était un climatosceptique, notons que la question ne l’a jamais vraiment intéressé. À sa décharge, il n’était pas le seul dans ce cas. Il n’y a pas si longtemps, de nombreux souverainistes, à commencer par Pauline Marois, voyaient dans l’exploitation du pétrole la voie royale vers l’indépendance. Il semble qu’elle doive maintenant emprunter la voie verte.

S’il n’est pas personnellement convaincu de l’urgence d’agir, il devrait au moins voir où se situe son intérêt. De simple coquetterie qu’elle était aux yeux de plusieurs, la protection de l’environnement est devenue une réelle préoccupation. Encore un peu et elle risque de se transformer en une véritable obsession, pour peu que les signes annonciateurs d’un désastre planétaire continuent de se multiplier.

Le gouvernement qui ne donnera pas l’impression de partager cette obsession pourrait le payer cher. Quand on lui a demandé sur quel engagement il était prêt à mettre son poste en jeu, M. Legault a indiqué la maternelle pour les enfants de quatre ans, mais les électeurs pourraient décider qu’il y a plus urgent.

10 commentaires

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Le talon d’Achille

Chronique Le gouvernement Legault saura-t-il répondre à l’obsession de l’environnement?

  • Patrick Boulanger - Abonné 24 novembre 2018 01 h 50

    « De simple coquetterie qu’elle était aux yeux de plusieurs, la protection de l’environnement est devenue une réelle préoccupation » (M. David) ?

    Le 28 septembre dernier, juste avant les élections québécoises, Robert Dutrisac ne semblait toutefois pas se préoccuper beaucoup de l'environnement dans son triste éditorial (!) du Devoir : « Ces attaques nous éloignent des véritables enjeux de la campagne : l’éducation, la santé, l’économie, la justice sociale et plus globalement, l’avenir de la nation. » (M. Dutrisac) ?

    Voir : https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/537883/fin-de-campagne-coups-bas

    • Jean-Henry Noël - Abonné 24 novembre 2018 19 h 04

      Quel combat pour le réchauffement climatique. À part les climato-sceptiques, imbéciles --- ils croient aussi au créationisme, refusent l'utilisation de vaccins, ont voté Trump, ont choisi Cavanaugh, ont tué l'université franco-ontarienne --- nous voulons tous lutter contre ces changements. Les pays occidentaux, y compris le Canada, approuvent l'Accord de Paris. Et le Québec apparemment rejoint la Californie en matière de lutte anti-climatique. Que pouvons-nous faire de plus ? Il y a des boîtes de récupération pour le recyclable. Les voitures électriques ou hybrides sont disponibles. Qu'importe ? Avec les travaux d'infrastructure de Montréal, si cela se poursuit sur dix ans, nous allons atteindre les performances de New Delhi, de Shangaï, de Rio.

  • Yvon Pesant - Abonné 24 novembre 2018 05 h 27

    Le poisson de la farce

    C’est la réflexion que je me suis faite en voyant la photo qui accompagne l’article portant sur le test de la réalité.

    On ne sait pas trop si le chef parlait de la longueur de l’éperlan économique « gros comme ça » qu’il veut attraper pour nous le faire manger ou de la longueur « pas si importante que ça » du béluga environnemental que nous lui demandons de protéger.

    Quoiqu’il en soit, la photo de sa personne et de celles qui l’accompagnent dans l’histoire de pêche qu’il s’apprête à nous raconter est très bonne. Et, on se doit de l’admettre, l’image du chef et de son équipe de nouveaux joueurs a très bien passé.

    On les a cru aux élections et on les a tous crus tellement ils sont nouveaux nombreux dans la chaloupe du gouvernement maintenant.

  • Marie Nobert - Abonnée 24 novembre 2018 07 h 10

    Le «talon», le «tendon»... (!)

    J'ai lu avec... et relu votre «billet». Suave! Fond et forme frisant la perfection. Mais, car il y a toujours un mais, la province «Québec» n'est pas un «État». Monsieur Legault est bien assis dans sa «transat» et «lance n'importe quoi» (ouille!). Infox (bobardise). Selon ISQ: Le Québec se classe 32e au monde (sic) quant à son produit intérieur brut par habitant en 2015 (mesuré en PPA paritaire). C’est l’une des constatations qui ressort de la mise à jour de la section « Comparaisons économiques internationales » du site Web de l’Institut de la statistique du Québec, laquelle place le Québec dans son contexte international (sic) en regard d’une soixantaine d’indicateurs, parmi 250 pays et territoires. ( http://www.stat.gouv.qc.ca/salle-presse/communique ). Vous savez, moi, lorsque l'on demande à un chef de parti qui aspire à devenir le «calife» du Québec: « Quelle «province provinciale» du Canada est «constitutionnellement» «bi-langue»...» Bref. Et dire que nous en avons encore pour 4 ans moins... Misère.

    JHS Baril

  • Louis Bilodeau - Abonné 24 novembre 2018 10 h 40

    Du leadership à la tête du MDDELCC svp!

    M. David,

    Je ne partage pas votre opinion qu’il importe peu qu’un ministre de l’Environnement n’y connaisse rien dans le domaine. À moins que je n’aie pas saisi le sens ironique?

    La nomination d’une succession de pantins à l’environnement sous le long règne libéral (et plus loin encore) n’a jamais rien apporté, nonobstant la compétence des fonctionnaires. Sans leadership fort, ça donne ce que ça donne: peu de moyens, peu de volonté, peu de surveillance, peu d’initiative. Il semble, et je retiens mon optimisme, que les changements climatiques soient enfin devenu une préoccupation, mais on devrait aussi se demander comment se fait-il que le gouvernement pourrait se réveiller à minuit moins une seulement? On ne remet généralement pas en question le fait qu’il faut au ministère des finances une personne du secteur bancaire, économie, finance, etc., ou un(e) médecin à la santé, mais ce serait acceptable de mettre n’importe quel arriviste à l’environnement. De mémoire, le seul ministre de l’environnement nommé dans le passé qui avait des compétences dans le domaine était Daniel Breton et les charognards libéraux, ces nouveaux verts, ont eu sa peau rapidement. Il était sans doute inadmissible pour eux d’avoir autre chose qu’une marionnette à ce poste…

  • Jean Richard - Abonné 24 novembre 2018 10 h 43

    Erreur et approximation

    Je ne veux pas défendre le méchant loup dans la bergerie, mais si le loup est un chien, il faut l'appeler un chien. De la même façon, il faut appeler méthane le méthane et... méthanol le méthanol. L'usine de Bécancour dont il est question ci-haut ne sera pas une usine de méthane (même si le méthanol y sera produit à partir de la transformation de ce gaz) mais bien de méthanol et d'urée. Le méthane est un gaz, le méthanol est un alcool et l'urée est un fertilisant largement répandu dans les champs de culture, en particulier des céréales.

    « une usine qui polluera autant que 180 000 automobiles » – Ça, lancé avec aussi peu de nuances, c'est un peu n'importe quoi. La pollution occasionnée par l'automobile est difficilement calculable car elle se produit de diverses façons. L'automobile n'est pas une unité de mesure, du moins, pas dans le SI (métrique). Lancer que l'usine de Bécancour polluera autant que 180 000 voitures, ça veut dire quoi ? Les émissions de dioxyde de carbone ? Les émissions d'oxydes d'azote ? Les émissions de microparticules ? La détérioration des sols ? La pollution sonore ? La pollution liée au stress ?

    L'effet le plus pervers de ces fréquentes comparaisons avec l'automobile est d'alimenter la bonne conscience. Monsieur et Madame Tartempion se sentiront absous de faire un usage abusif de leur bagnole en se disant que c'est une goutte d'eau dans l'océan, que ce n'est que le 1/800 000 de cette grosse usine. Et l'usine pourrait se justifer en disant qu'il suffirait de soustraire 180 000 voitures des routes de... la Chine peut-être ?

    Enfin, il faudra voir quelle est la désirabilité de ce méthanol et de cette urée. L'agriculture pourrait sans doute sans passer, mais avec une incidence sur la production – et les prix. Le méthanol ? On en trouve un peu partout – dans le liquide de lave-glace par exemple...