Trop tard pour les Franco-Ontariens?

Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a évoqué la crise budgétaire de sa province pour justifier sa décision d’annuler la mise sur pied d’une université francophone à Toronto. L’état pitoyable des finances publiques ontariennes n’a pourtant pas empêché son ministre des Transports, Jeff Yurek, de promettre cette semaine de prolonger le métro de Toronto vers des banlieues lointaines de la ville — une promesse qui coûterait des milliards de dollars malgré les réserves des experts, pour qui il s’agirait plutôt d’une décision politique destinée à gagner des votes.

Les Franco-Ontariens se sentaient déjà laissés pour compte après le recul du gouvernement Ford quant à sa promesse d’aller de l’avant avec la création de l’Université de l’Ontario français, suivant l’engagement de l’ancien gouvernement libéral. L’annonce de M. Yurek n’a fait que confirmer leur statut d’une minorité linguistique parmi d’autres pour les progressistes-conservateurs maintenant majoritaires à Queen’s Park. Même la ministre des Affaires francophones, Caroline Mulroney, n’a pas pu convaincre M. Ford (ou plutôt son tout-puissant chef de cabinet, Dean French) d’y regarder à deux fois avant d’agir.

Les concessions mineures que le gouvernement Ford a annoncées tard hier, notamment la transformation de l’Office des affaires francophones en ministère en bonne et due forme sous la gouverne de Mme Mulroney, permettront à cette dernière de sauver quelque peu la face. Mais elles ne répondront pas du tout aux revendications des Franco-Ontariens. Ces derniers devront s’y habituer, dans l’ère Ford.

Après tout, comme M. Ford l’avait lui-même dit lors d’une conversation avec une électrice d’Ottawa, l’Ontario compte maintenant autant de citoyens pour qui une langue chinoise constitue la langue maternelle que de Franco-Ontariens. Et la proportion de francophones au sein de la population ontarienne va en diminuant, alors que l’immigration chinoise explose.

C’est ainsi que de 4,7 % qu’ils étaient en 2016, les francophones ne compteraient que pour 3,9 % de la population ontarienne en 2028, selon le dernier rapport du Commissariat aux services en français de l’Ontario. C’est d’ailleurs ce poste que le gouvernement Ford prévoit d’éliminer en transférant sa fonction principale — celle d’enquêter sur les plaintes des Franco-Ontariens concernant les services gouvernementaux — vers le Bureau de l’ombudsman de la province.

En 2015, le gouvernement libéral de l’époque s’est fixé comme objectif de hausser à 5 % la proportion de francophones parmi les plus de 100 000 immigrants que l’Ontario accueille chaque année. À 2,36 % en 2017, on demeure bien loin du compte. Plusieurs se demandent s’il ne s’agit que d’un objectif illusoire, d’autant que le Québec veut aussi attirer plus d’immigrants francophones.

Pourtant, la survie même de la communauté franco-ontarienne passe par l’immigration. À part la région d’Ottawa, les autres régions où les francophones se sont historiquement concentrés se dépeuplent rapidement. Si ce n’est pas le vieillissement des francophones du nord et l’est de la province qui menace la survie des Franco-Ontariens, c’est l’assimilation des jeunes francophones qui déménagent à Toronto pour les études ou pour le travail.

Le rapport du commissaire aux services en français fait remarquer que le taux de transmission de la langue française chez les couples dont un seul conjoint est francophone est seulement de 31 %. Or, la région métropolitaine de Toronto compte plus de six millions d’habitants, dont environ 1,6 %, soit 93 000 en 2016, ont le français comme langue maternelle. Plus de 500 000 Torontois ont soit le mandarin, soit le cantonais comme langue maternelle.

C’est en partie pour freiner l’assimilation des francophones vivant dans le sud de la province, destination de la plupart des immigrants francophones, que l’ancienne commissaire aux langues officielles Dyane Adam avait recommandé la création d’une université francophone à Toronto, comme le stipule le rapport qu’elle a préparé pour le gouvernement de Kathleen Wynne en 2017. « L’absence d’une institution universitaire clairement identifiée comme ayant une vocation communautaire francophone dans le [centre sud-ouest] de la province laisse les jeunes devant le choix : soit quitter leur région pour Sudbury ou Ottawa, soit fréquenter dans leur région un établissement de langue anglaise qu’ils perçoivent à tort ou à raison comme plus facile d’accès. » En fait, c’est pour ce dernier choix qu’ils optent la plupart du temps, semble-t-il.

Il est peu probable que la création de l’Université de l’Ontario français, avec un budget minuscule et une offre de cours extrêmement limitée, aurait pu renverser la tendance à court ou à moyen terme. C’est pour cela que l’idée même de la création de l’UOF ne faisait pas l’unanimité au sein de la communauté franco-ontarienne. L’idée de scinder l’Université d’Ottawa, actuellement bilingue, en deux établissements — un anglophone, l’autre francophone — avait été évoquée comme une meilleure solution par le professeur d’études politiques de l’Université d’Ottawa François Charbonneau.

Il reste à voir si le tollé qu’a suscité la décision du gouvernement Ford de tout simplement abandonner l’idée d’une université francophone, au moins jusqu’à ce que les finances publiques soient rétablies, aura des répercussions politiques au-delà de celles qu’on a déjà vues. La base d’électeurs de droite de M. Ford a plutôt tendance à le féliciter de sa décision. Et Mme Mulroney, pour l’instant en tout cas, est rentrée dans les rangs.

Les Franco-Ontariens n’ont pas une éternité devant eux pour changer la donne.

17 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 24 novembre 2018 04 h 16

    Devant le multiulturalisme

    la francophonie canadienne ne se limitera, malheureusement, qu'à des combats d'arrière-garde, des petits pas en arrière... y compris au Québec. Bah! oui, je suis pessimiste

  • Michel Lebel - Abonné 24 novembre 2018 06 h 20

    La réalité


    Bon texte qui met les pendules à l'heure. Pour l'université francophone, mieux vaut mettre tous ses efforts dans l'Université d'Ottawa, déjà fréquentée par plusieurs francophones. Que dire de plus, sinon que la réalité est toujours là et elle a le dernier mot.

    M.L.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 novembre 2018 09 h 18

      C’est une fausse de bonne idée M. Lebel. L'Université bilingue d'Ottawa répond surtout à une clientèle québécoise vu la proximité de l'Outaouais. J'y étais et la moitié des étudiants sont des Québécois et la grande majorité des professeurs aussi. En fait, l'Université d'Ottawa, vu sa qualité, est préférée aux universités québécoises de la région.

      Ottawa et sa région n’est pas bilingue, mais bien anglophone. Le seul endroit viable en Ontario, eh bien, c’est au nord. Il y a une université 100% francophone à Hearst. Et c’est dans le nord de l’Ontario qu’on retrouve un semblant de communauté francophone en Ontario. Ailleurs, c’est assimilé et terminé.

    • Bernard Dupuis - Abonné 24 novembre 2018 09 h 49

      Si vous permettez que je dise quelque chose de plus, ce genre de propos fatalistes ne m'impressionnent pas du tout.

      Bizarrement, dans mon enfance on nous enseignait dogmatiquement que le fatalisme n'appartenait pas au monde chrétien. Néanmoins, c'est une sagesse que l'histoire a souvent corroborée. Si des personnages comme De Gaule et Churchill et plus tard Gandhi, Nelson Mandela, René Lévesque, etc., avaient été fatalistes, notre monde serait encore plus horrible qu'il ne l'est actuellement. C'est pourquoi j'ai toujours évité le fatalisme.

    • Pierre Robineault - Abonné 24 novembre 2018 14 h 52

      À la suite de monsieur Dionne, j'ajoute que moi aussi j'y étais. J'y étais avant puis durant l'année de la Célébration du bilinguisme désiré par les Langues Officelles. L'Université d'Ottawa se vantait d'ëtre la toute première université bilingue du Canada. Durant cette année précise, les cours de nature théorique se donnaient comme suit. Dans un style Hi-Bonjour. Les étudiants de langue anglaise à ma droite, ceux de langue française à ma gauche. "Today we will ..." "Aujourd'hui nous alons ..." Heureusement que cette farce n'a pas duré longtemps!
      L'année suivante trois professeurs de mon département ont quitté cette univerité pour celle de Québec (Laval) dont moi.
      Pourquoi diable ne pas développer non pas celle-là mais plutôt celle de l'Université du Québec ouataouaise et s'engager à faire place aux francophones qui n'ont honte à rien?!

    • Serge Lamarche - Abonné 24 novembre 2018 15 h 15

      Je suis d'accord avec Bernard Dupuis mais moi j'apelle ça du défaitisme. Si on se compte toujours pour vaincus, on est encore plus vaincu.
      En réfléchisant un peu plus au sujet du chinois, ne s'agit-il pas du ou des languages les plus parlés au monde? Ne devrait-on pas laisser le chinois l'emporter partout parceque, en fin de compte, le monde sera chinois?
      À bien y penser, les anglais eux-mêmes ont probablement intérêt à améliorer le sort du français au Canada si ce n'est que pour protéger le sort de l'anglais...

  • Cyril Dionne - Abonné 24 novembre 2018 08 h 34

    Où sont les 620 000 supposés Franco-Ontariens ?

    Si la survie de la communauté francophone passe par l’immigration, ceci annonce tout simplement la faillite du bilinguisme au Canada. Si on n’a pas été capable de garder la langue française au pays de Doug Ford vivante et en pleine expansion, c’est que les bourreaux de l’assimilation ont fait leur travail. Ce n’est pas en allant cherchant des francophones hors Canada qu’on va régler le problème; ceux-ci seront assimilés plus vite que les Franco-Ontariens de souche.

    Le taux de transmission de la langue française chez les couples dont un seul conjoint est francophone est seulement de 31 % lorsque c’est la mère qui est francophone dans un mariage exogame. Sinon, si c’est le père, on parle plutôt de 15%. Il faudrait dire toute la vérité.

    La création d’une université francophone à Toronto a toujours été une fausse bonne idée. Si on pense pour une seconde que cela allait freiner l’assimilation du peu de francophones qui s’y trouvent, eh bien, c’était un leurre. En passant, il y a déjà une université 100% francophone et elle se retrouve à Hearst.

    Mais ce qui détonne dans tout cela, c’est la participation des supposés 620 000 Franco-Ontariens dans ce débat où la plupart de l’indignation est venue du Québec. En faisant fi des suspects traditionnels, les professeurs universitaires, les enseignants et de la panoplie des bureaucrates d’où leur emploi dépend justement de la viabilité du français en Ontario, où sont les 95% des autres supposés francophones? Évidemment, lors des manifestations qui auront lieu le 1er décembre, on videra les écoles de langue française et on amènera une clientèle captive, les étudiants, à protester pour avoir un certain impact, mais les autres, ils sont où? Elle est où la chambre de commerce francophone dans ce débat? Elle est où la communauté des professionnels francophones où leur emploi ne dépend pas des subventions? Où est la majorité des supposés 620 000 francophones qui travaillent en anglais? Posez les questions, c’est y répondre.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 25 novembre 2018 18 h 44

      Le Canada: 151 ans de lois et mesures anti-français. Je trouve cette chronique réaliste.

      Pendant ce temps-là, Legault et la CAQ sont "aux vraies affaires" . Aucune solution nà proposer pour dénouer l'Impasse constitutionnelle.

      Le sort des Franco-Ontariens et le sort du Québec sont intimement reliés: système canadian oppressif. Peut-on penser que Ford accepterait de rouvrir l'infämie de 1982?

  • Gilles Delisle - Abonné 24 novembre 2018 09 h 47

    Pendant ce temps, le Québec essaie de combler le manque de main d'oeuvre par des immigrants étrangers!

    Il faudrait peut-ëtre offrir aux francophones de l'Ontario de venir étudier ici, et de faire leur vie ici. Il paraitrait que nos universités anglophones regorgent d'ontariens anglos qui peuvent étudier dans leur langue à tarifs préférentiels! Cela coûterait peu, puisque on n'aurait pas besoin d'enseigner le français à ces nouveaux arrivants, qui s'acclimateraient rapidement à nos valeurs québécoises.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 24 novembre 2018 18 h 09

      Excellente suggestion à transmettre à M Legault.

      Étudiants franco-ontariens, venez étudier au Québec! Vous serez reçus à bras ouverts!

      Je prie le gouvernement du Québec d’installer un programme de bourses pour leur faciliter la chose.

      La meilleure façon d'aider les francophones hors-Québec à conserver leur langue, c'est de les inviter à venir s'installer au Québec. Nous avons plus besoin d'eux que de la plupart des autres immigrants, dont la moitié s'anglicisent et dont une bonne partie ne veulent pas s'intégrer à la société et veulent continuer à vivre comme dans leur pays d'origine.

  • Pierre Robineault - Abonné 24 novembre 2018 14 h 36

    Petite remarque

    Petite remarque sans importance aux yeux, mais pas seulement, de ce chroniqueur.

    En aucun moment il n'utilise durant cette longue chronique qui ne nous apprend rien sinon tout de travers, en aucun moment donc il n'utilise des propos tels que "les deux PEUPLES FONDATEURS du Canada" "les deux langues OFFICIELLES du Canada", comme si de rien n'était.
    Il fait de toute évidence partie des partisans d'un Canada postnational multiculturaliste sans aucune frontière.
    Comment diable le directeur du Devoir a-t-il pu un jour décidé d'inviter cette personne chronique à chroniquer. J'aimerais bien me tromper en demandant pour quel motif, car pour le moment ce que je soupçonne n'est pas du tout joli, et s'ajoute gravement à mon inquiétude grandissante quant à la nouvelle orientation du Devoir.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 25 novembre 2018 09 h 37

      Nous,nous savons que nous sommes un peuple fondateur et que nous parlons une langue officielle .Mais
      le ROC l'ignore et ne veut rien savoir.
      Et malgré cela nous voyons ce qui se passe à Montreal et au West Island.....
      Le seul salut passe par l'indépendance de notre territoire et la fierté .