On n’a encore rien vu

J’ai grandi dans une région frontalière, scarifiée autrefois par une ligne de démarcation, qui en a longtemps arboré les stigmates. Mon histoire régionale était porteuse de légendes tour à tour sordides et héroïques, mon récit familial, de fierté et de non-dits. Je me suis souvent demandé où était le point de bascule, ce moment à partir duquel le glissement vers la noirceur était devenu inéluctable.

Cette question est revenue me tarauder récemment, récurrente, lancinante. À quel moment, au sud de la frontière, mes collègues, mes interlocuteurs, les personnes qui me sont proches ou celles qui tentent par leurs travaux de comprendre les ramifications de cette actualité qui va trop vite, à quel moment sauront-ils qu’il faut se censurer ? Est-ce lorsqu’un vétéran entre dans une salle de classe au Texas, la main posée sur l’arme qu’il porte à la ceinture ? Est-ce lorsqu’un de mes collègues reçoit des menaces de mort pour… une expo photo (!) qui a lieu depuis sous surveillance policière ? Est-ce lorsqu’une personne se fait arrêter pour avoir déposé des bidons d’eau entre deux saguaros par charité chrétienne, parce qu’elle refuse de laisser mourir des gens dans le désert ?

Cette bataille est-elle déjà perdue ? Est-ce lorsque la Floride s’abîme une fois de plus, comme lors de chaque cycle électoral depuis le début du millénaire, dans des dépouillements judiciaires, des poursuites, parce que les deux camps mettent en cause la validité de l’élection ? Est-ce lorsque le gouvernement recourt à des métaphores animales pour parler d’humains qui le seraient moins que «nous»? Est-ce parce que le racisme endémique tue chaque jour sans ne plus faire la une ? Cette défaite était-elle consacrée par les paravérités devenues banalisées, par la normalisation du complot cosmopolite des sages de Sion, d’une grande conspiration fédérale (comme en 2015, lorsque le banal exercice militaire Jade Helm 15 a fait courir des rumeurs de… putsch) ? L’est-elle, plus récemment, lorsque l’armée est déployée à des fins électoralistes et que le secrétaire à la Défense James Mattis doit invoquer la mémoire de Pancho Villa pour se justifier ?

Lorsque les élus se métamorphosent en élites déconnectées parce qu’ils sont assurés d’être élus, réélus et réélus encore, ils ne voient pas que l’ascenseur social reste au sous-sol pour beaucoup, ils ignorent tout des réalités des gamins pris au piège dans South Side à Chicago, des « intouchables » des colonias de Brownsville, des petites fermes autarciques par obligation de Hale County en Alabama, de l’absence d’eau potable à Waukesha au Wisconsin comme pour 63 millions d’Américains, de la disparition des nappes phréatiques en Californie, car lorsque leurs parois s’écrasent sous l’effet de la sécheresse, elles ne se reconstituent plus… Le socle de la démocratie, la confiance, s’évapore lorsque le gouvernement central abandonne les siens, quand l’équivalent de la population du Minnesota vit avec moins de 4 $ par jour, lorsque 130 personnes meurent quotidiennement de surdoses aux opiacées, lorsque le taux de mortalité maternelle est le plus élevé des pays industrialisés, quand le déclin du contrôle des armes à feu fait plus de 30 000 morts par année…

Beaucoup espèrent que le réalignement électoral donnera la parole aux invisibles, et un porte-voix aux gens honnêtes et consciencieux de tous les bords, car ils sont nombreux. La mise sur pied par des juristes républicains du groupe Checks and Balances vise à tester le terrain juridique pour mener la bataille qui ne paraît pas pouvoir être gagnée sur les plans politique ou législatif. Les poursuites judiciaires se multiplient sur l’ingérence russe en 2016, les élections de 2018, la nomination de Whitaker pour superviser Mueller et l’absence de prise en compte des changements climatiques.Idem pour celles s’opposant au moratoire sur les réfugiés, au décret sur les villes refuges, aux violations des 1er, 5e et 14e amendements, du Presidential Records Act et de la clause des émoluments. Certaines sont portées par des ONG comme l’ACLU ou même des diocèses, d’autres par les États fédérés eux-mêmes.

Mais le temps de la justice est long. Et l’homme qui a envoyé quelques milliers de soldats piétiner à la frontière texane pour le show ne renoncera à aucun outil pour 2020. Or, quand la démocratie chancelle, la probabilité de conflits s’accroît. Dans un contexte qui voit la lente marginalisation des États-Unis sur l’échiquier international, quelle recomposition du monde lui paraîtra opportune ? Comment les ravages des changements climatiques légitimeront-ils cette logique alors que des chercheurs mettent en cause de nouveau, avec une acuité glaçante, le tabou nucléaire ?

Lorsque l’air ambiant a des relents de ces récits sombres qui ont bercé mon enfance, j’ai peur. Car on n’a peut-être encore rien vu.

16 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 17 novembre 2018 05 h 11

    Un tantinet en désaccord avec un mot de....

    ...votre titre : « Rien ». Ce titre est-il alarmiste ?
    Historiquement qu'arrive-t-il lorsque « la démocratie chancelle » ?
    Une partie en moi appréhende alors que l'autre demeure toute confiance dans l'intelligence de l'Homme. Oui, nonobstant comme la clause.
    Beaucoup d'apprentissages se font par expérimentations de la souffrance. C'est ainsi.
    Un état de fait que je trouve fondamentalement absurde. Genre ? Pourquoi ai-je besoin d'être impliqué dans un accident pour apprendre que la sécurité routière a « bien meilleur goût » ?. Pourquoi contribuer à certaines de mes maladies pour apprendre les immenses valeurs de la santé ? Pourquoi expérimenter prison et ou pénitencier pour apprendre que les valeurs morales existent ?
    J'ai le goût et y donne suite en utilisant cette expression qui se veut peut-être Québécoise : « On est fou comme ça ! »
    Reste à voir si « On a encore rien vu »
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Denis Paquette - Abonné 17 novembre 2018 05 h 46

    et oui apres avoir dit a tou vents , jamais plus, j'ai bien peur .qu'encore une , nous connaissions l'horreur

    la différence entre les riches et les pauvres est devenu tellement grande, j'ai bien peur qu'encore une fois, que le monde chancelle

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 17 novembre 2018 07 h 19

    Triste constat

    Difficile de vous lire, Madame Vallet, ce matin. Ce qui me désespère le plus c'est de ne plus trouver de moyens pour lutter encore et toujours. On dirait que rien ne peut freiner la quete du pouvoir et l'inhumanité qu'elle entraine. Il nous reste la littérature, les arts, mais je ne suis pas convaincue comme le poète que nous aurons eu la mauvaise partie car le pire arrivera a ceux qui nous survivront. Merci tout de meme de votre triste réalisme.

  • Gilbert Troutet - Abonné 17 novembre 2018 09 h 18

    Tout un portrait de la société américaine

    Voilà un portrait peu reluisant de ce qu'est devenue la société américaine et vous avez raison de le souligner. Or, les médias nous abreuvent jour après jour des chicanes de palais à la Maison Blanche ou des querelles stériles entre républicains et démocrates. Pas un bulletin de nouvelles où il ne soit pas question des frasques de Donald Trump qui représente, à mon avis, un symptome de ce système politique en déliquescence.

    Sur la scène internationale, ce qu'on voit aujourd'hui était annoncé en 2002 dans le livre d'Emmanuel Todd, « Après l'empire ». À l'encontre des idées convenues sur l'«hyperpuissance » américaine, il osait affirmer : « Les États-Unis sont en train de devenir pour le monde un problème. Nous étions plutôt habitués à voir en eux une solution. Garants de la liberté politique et de l'ordre économique durant un demi-siècle, ils apparaissent de plus en plus comme un facteur de désordre international, entretenant, là où ils le peuvent, l'incertitude et le conflit».

    • Pierre Raymond - Abonné 17 novembre 2018 22 h 27

      Vous avez raison Monsieur Troutet et Emmanuel Todd fut le seul à prédire la chute de
      l'URSS à court terme.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 18 novembre 2018 07 h 21

      Petite correction: le livre "Après l'empire" d'Emmanuel Todd a été édité en 2001, avant les événements du 11 septembre, ce qui rend sa lecture encore plus troublante...

    • Gilbert Troutet - Abonné 18 novembre 2018 09 h 33

      « Après l'empire », d'Emmanuel Todd, a bien été publié en 2002. Il était sûrement en préparation en septembre 2001. Je corrigerais cependant mon propos là où il est dit que les États-Unis avaient été auparavant « garants de la liberté politique et de l'ordre économique durant un demi-siècle ». De l'ordre économique oui (le leur), mais pas de la liberté politique. Qu'on pense seulement au renversement du gouvernement iranien en 1953, au Chili en 1973, aux contras dans les années 80...

  • Gilles Théberge - Abonné 17 novembre 2018 09 h 22

    C’est inquiétant ce « on a peut-être encore rien vu »
    C’est, si c’est vrai, que le « Déclin de l’empire américain » est déjà commencé.
    Et qu’il est irréversible !

    • Pierre Raymond - Abonné 17 novembre 2018 22 h 35

      Et c'est d'autant plus appeurant que nous somme un des deux seuls voisins des U.S.A
      et que nous possèdons ce qui leur manque le plus... l'eau.

      Les U.S.A. n'ont jamais hésité à se servir quand ils jugeaient que " leur situation " le
      justifiait.