S’entasser (2)

Je disais vendredi dernier que la ville se répand, chose injustifiable à l’heure de la crise climatique. Mais tout comme il est absurde de parler de mobilité sans aborder l’aménagement du territoire, on ne peut pas critiquer l’étalement urbain sans regarder aussi les conditions dans lesquelles on s’entasse, au coeur de la ville.

Je discutais avec Julie Aubin dans un café de Villeray, quartier rêvé pour les familles où il est pourtant de plus en plus difficile pour celles-ci de se loger, du moins les locataires. Julie et son conjoint ont eu leurs enfants jeunes et occupent des emplois précaires. Pour mille dollars par mois, ils s’entassent donc avec leurs trois petits dans un cinq pièces « mal divisé, avec juste deux chambres fermées. Mais on est chanceux ! » Pour moins que ça, les grands logements qui tolèrent les familles — discrimination illégale mais courante — sont quasi inexistants.

Doit-on parler d’une pénurie ? La Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL) pose que la pénurie survient si le taux d’inoccupation est inférieur à 3 % du marché locatif. À Montréal, on oscille un peu au-dessus et en deçà de ce seuil. Mais pour les familles, la crise est claire : le loyer moyen des logements de trois chambres ou plus a augmenté de 38 % entre 2001 et 2014, et ils se font toujours plus rares, alors que le nombre de condos, lui, a doublé.

Envisageable, la banlieue, ai-je demandé à Julie ? Hors de question. Pour des raisons environnementales comme pour le style de vie. « On a accepté qu’on ne sera jamais propriétaires, mais on a des ressources et un réseau. On va s’organiser. » Une posture de plus en plus fréquente chez les jeunes familles, en ville.

« La petite classe moyenne qui ne peut pas accéder à la propriété, c’est une chose », me dit Annie Lapalme de L’Oeil de Côte-des-Neiges. Mais la crise se vit de façon plus dramatique ailleurs. « On travaille avec les exclus des exclus. Des personnes pauvres ou immigrantes, qui paient 50 % de leur revenu pour un logement cher et insalubre. On en voit tous les jours. » Et les évictions sont fréquentes. « On imagine mal la violence d’une éviction. Les meubles à la rue. Les enfants qui reviennent de l’école en catastrophe pour ramasser quelques affaires… »

La Direction de santé publique (DSP) évaluait en 2015 qu’un ménage montréalais sur dix avait déjà craint l’éviction et que 21 % des locataires avaient déménagé au moins trois fois dans les dix dernières années. C’est une réalité pourtant occultée : « Le phénomène affectant la vie des pauvres le moins étudié », m’explique Martin Gallié, professeur au Département des sciences juridiques de l’UQAM. Les rares données sont justement celles de la DSP, mais le rapport dont je les ai tirées a été tabletté aussitôt produit.

« On sait qu’il y a de 40 000 à 50 0000 demandes d’expulsion présentées à la Régie du logement par an — volume plus important que tous les autres contentieux », souligne Martin Gallié. Presque toutes ces demandes reçoivent une réponse positive. Qu’advient-il des expulsés ? Mystère, puisqu’on ne le documente pas. « On semble plutôt résigné à voir les évictions comme une simple externalité du marché immobilier. Pourtant, elles ont un impact considérable sur la santé publique, sur les problèmes de santé mentale, le taux de suicide, la surcharge du réseau de la santé… » remarque M. Gallié. Ça s’est aggravé récemment ? Mais non. Le ver est dans la pomme depuis longtemps : « Le problème des expulsions est structurel dans toutes les sociétés capitalistes occidentales, qui n’ont jamais réglé la question du logement. »

On caresse parfois l’illusion qu’à Montréal, c’est mieux qu’ailleurs, qu’on dispose d’outils pour encadrer le marché immobilier. C’est faux : il n’y a eu aucune réforme réglementaire depuis les années 1970. La Régie du logement applique des règles qui n’admettent aucune notion d’ordre public. C’est un droit expéditif, qui ne considère ni principe de proportionnalité ni aucun autre mécanisme.

Et alors que la ville est rongée par la spéculation immobilière, que les familles s’entassent et qu’on ignore les évincés, la marmite environnementale, elle, déborde. Si le courage politique nécessaire pour encadrer le marché locatif fait défaut, évaluons maintenant à quel point nous sommes loin des réflexions qui s’imposent sur la densification et la résilience urbaines.

Dans un futur rapproché, la pression sur la ville ne fera que s’accroître. Pensez à l’arrivée inévitable de réfugiés climatiques qu’il faudra loger, à l’aggravation des problèmes de salubrité causés par les canicules plus fréquentes, et au poids que cela mettra sur les services publics, les infrastructures… Nous ne sommes assurément pas prêts. On se contente de jouer au funambule sur le seuil d’une crise du logement, sans vision claire. À ce rythme, on finira bien par étouffer la ville et ceux qui y vivent, et l’étalement perpétuel du bitume ne réglera rien.

6 commentaires
  • Pierre Samuel - Abonné 9 novembre 2018 07 h 50

    La fourmillière ...

    @ Mme Aurélie Lanctôt :

    A y regarder de près, chère Dame, la strangulation urbaine est en cours depuis quelques décennies déjà. Quoi qu'en disent les administrations municipales successives, Montréal est en ghettoïsation accélérée face aux promoteurs du capitalisme sauvage dans lequel nous sommes enferrés.

    D'une part, les privilégiés enclavés de Ville Mont-Royal et autres nantis des tours d'habitation du centre-ville auxquels on peut ajouter les détenteurs richissimes des copropriétés inabordables du Vieux-Port et que nombre de quartiers populaires tels Rosemont et Hochelaga-Maisonneuve se gentrifient à vue d'oeil pendant que les classes dites moyennes peinent à subsister et que l'impuissance fait rage autant chez elles que chez les démunis de tous âges, les < boomers > favorisés étant luxueusement parqués à l'abri du tumulte urbain....

    Et c'est ainsi que tout un chacun s'embourbe dans une métropole aux voies de circulations concassées, stations de métros et autobus congestionnés d'une mairesse hilare voguant allègrement sur un nuage de promesses ...

  • Jacques Morissette - Abonné 9 novembre 2018 08 h 08

    Que dire aussi des taxes municipales?

    Hier j'entendais la Mairesse Valérie Plante qui disait vouloir étaler le paiement des taxes sur 12 mois, autant dans le résidentiel que dans le commercial. Je me suis dit : par conséquent, ça augure de grosses augmentations de taxes municipales à Montréal, payable à chaque mois dans l'année. Quoi, une hypothèque sur l'hypothèque. D'ailleurs, j'avais prédit la même chose, quand on avait annoncé le paiement de la taxe scolaire en deux fois. Un moment donné, ce que tu payais une fois, tu finis par payer deux fois le même montant qu'auparavant une fois. C'est en train de se passer ainsi.

    Les taxes municipales, la belle affaire aussi, c'est que ça pourrait augurer encore plus d'étalement urbain, pour ceux qui trouveraient les taxes à Montréal trop grosses pour leur portefeuille. Ensuite, on viendra nous parler de réchauffement climatique, du fait que ce que l'on dit de l'étalement urbain annonce aussi de plus en plus de voitures sur les routes autour de Montréal.

    C'est ce qu'on pourrait appeler vivre dans des contradictions de plus en plus flagrantes. On finit par avoir le vertige : à force de grimper dans la tour. Ensuite, on viendra nous parler de réchauffement climatique, en tapant sur les doigts de ceux qui ne veulent pas suivre.

  • Julien Thériault - Abonné 9 novembre 2018 08 h 58

    L'immobilier, avant tout un investissement

    Pour ceux qui en ont les moyens, l'immobilier est avant tout un investissement. Une façon sûre et relativement peu risquée de faire de l'argent à ne rien faire, et à l'abri de l'impôt pour ce qui est de sa résidence principale. La question du logement, là-dedans, ne pèse pas très lourd. En 1956, mon père avait acheté un bungalow dans une petite ville en banlieue nord de Montréal. Il avait payé 9 000 $. Selon la Banque du Canada, 9 000$ en 1956, c'est l'équivalent d'environ 85 000 $ en dollars de 2018. Mais cette maison, de nos jours, pourrait se vendre facilement 300 000 $.Est-ce que, en 2018, une famille avec seulement deux enfants (nous étions neuf !) et avec un seul salaire pourrait se loger dans cette maison ? Il me semble que ça aussi c'est un aspect plutôt sombre de notre rapport à l'immobilier et au logement.

  • Jean Richard - Abonné 9 novembre 2018 09 h 37

    Environnement et territoire

    Vous avez mille fois raison de tenter d'amener à l'avant-plan l'incidence du logement sur l'environnement. Inutile de penser à freiner le dévastateur étalement urbain si la ville refuse de loger convenablement les gens sans égard à leur statut social.

    Quand il est question d'environnement, on aime bien nous montrer ad nauseam la vieille photo usée d'un tuyau d'échappement de voiture dont la partie visible est... de l'eau. Mais on oublie de nous montrer bien d'autres choses – un oubli peut-être volontaire.

    Le marché immobilier rassemble les plus grands délinquants environnementaux : les promoteurs, les architectes et... les administrations municipales. Les Villes se finançant majoritairement avec les taxes foncières, des petits condos surévalués pour célibataires ou jeunes couples rapportent beaucoup plus que des HLM pour les familles. Quant aux promoteurs et aux architectes qui se font leurs complices, ils sont beaucoup plus préoccupés de rentabilité que de qualité. Ils font davantage dans le clinquant et le tape-à-l'œil que dans l'environnemental.

    J'observais récemment la construction d'un nouvel immeuble à logements dans le quartier mixte (résidenciel et industriel) Marconi-Alexandra. Une grande affiche nous invitait à visiter le site web. Ça a piqué ma curiosité. Des condos pour les familles ? Pas vraiment, même si certains comptent plus d'une chambre. Une architecture adaptée à l'environnement ? Non, bien au contraire : immenses surfaces vitrées côté soleil, ce qui rime avec un puissant climatiseur en été et d'énormes pertes de chaleur les soirs d'hiver (aucun vitrage n'atteint le niveau d'isolation d'un mur opaque). Et là où il n'y a pas d'immenses vitrines, il y a de la brique de couleur très foncée, pour mieux surchauffer l'air sous le soleil d'été et participer à l'îlot de chaleur. Et bien sûr, les horribles terrasses sur le toit... Et le prix de ces logements spéculatifs ? Pas pour toutes les bourses, vous l'avez deviné.

  • Denis Paquette - Abonné 9 novembre 2018 10 h 32

    quel monde complètement fou

    une chose est sur ce sont les spéculateurs qui decident des logements a construire et selon des critère de rentabilité qui leur sont propre commen il se fait alors que les villes ont rien a dire a propos du développement est ce que ca veut dire qu'ils foutrent rotalement du développement, une fois que les taxes sont collectés est ce alors normal d'avoir ce type de gestions et on se demande pourquoi les familles veulent s'exilées , ne sommes nous pas alors en train de creuser notre propre perte, tout ca avec la bénédiction des maisons d'enseignement