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La remouture du film «A Star Is Born», réalisée par Bradley Cooper et dans lequel jouent l’acteur et sa co-étoile Lady Gaga, offre une énième version de Cendrillon pimpée par Harlequin et commanditée par L’Oréal.
Photo: Warner Brothers Pictures La remouture du film «A Star Is Born», réalisée par Bradley Cooper et dans lequel jouent l’acteur et sa co-étoile Lady Gaga, offre une énième version de Cendrillon pimpée par Harlequin et commanditée par L’Oréal.

Il novembre si gris que la fraise du dentiste s’avère une intense distraction. À quelque chose, malheur est bon. La tentation est forte de se réfugier dans l’absolu et les sensations vibrantes. Avec les souvenirs d’affiches d’idoles punaisées aux murs et de chat qui ronronne à côté d’une guitare oubliée. Si l’on est chanceux, on porte cet épisode marquant de l’adolescence au creux de l’intime, toute sa vie. C’est une adresse qu’on n’oublie jamais. 5651, rue Somerled.

Pour les filles (et je ne parle pas au nom de toutes), y sommeille souvent un rêve éculé de prince charmant échappé d’un conte. Il nous découvre enfin, au moment où la vie ressemble à une grosse citrouille de lendemain de l’Halloween. Il a su voir.

L’héroïne injustement ignorée des marquises d’Hollywood est retournée vivre chez son père, récure et vide les cendriers. Elle sort les poubelles du resto où elle est plus anonyme qu’une mite dans un tapis d’hôtel. Et elle chante la fin de semaine dans un bar de travelos. Elle s’époumone sur La vie en rose devant une assistance d’exclus perruqués qui boivent des pintes de blonde.

Le prince charmant a beau être blessé, alcoolique ou mal réparé, s’il s’appelle Bradley Cooper, on fera des bassesses avec le scénario. Le sauveur a aussi besoin d’être sauvé dans cette histoire. Et la remouture du film A Star Is Born, réalisée par Bradley Cooper, dans lequel jouent l’acteur et sa co-étoile, une Lady Gaga sans artifices, nous offre une énième version de Cendrillon pimpée par Harlequin et commanditée par L’Oréal. À consommer sans restriction.

J’ai écouté en boucle la chanson-titre du film jusqu’à l’user sur YouTube. Shallow jouait même chez mon dentiste cette semaine. La partition est déjà au menu de votre bar karaoké préféré. Je suis redevenue une groupie de 15 ans et, si je me fie aux échos des réseaux sociaux, nous sommes nombreuses à vivre avec cet effet collatéral que certains qualifient de sirupeux. Le phénomène rend Gaga.

 

Regarder vers les étoiles et rêver qu’une vie meilleure où notre talent, notre unicité, notre beauté intérieure seront enfin reconnus, c’est toute l’histoire de l’adolescence, de ses insécurités, de ses vertiges. Déployer ses ailes en chantant exige du courage… et Bradley Cooper qui vous murmure : « Tout ce que tu as à faire, c’est me faire confiance. »

Et tu fais confiance dans le désir de donner une chance au destin.

I’m falling

In all the good times

I find myself longing for change

And, in the bad times, I fear myself

Je tombe. À travers tous les bons moments, j’aspire à un changement. À travers les mauvais, j’ai peur de moi-même.

Si tu ne creuses pas profondément au fond de ton âme, tu n’auras pas de jambes

 

Trois phases

La plus belle scène d’amour qui soit est incarnée par cette rencontre de deux voix au diapason, une harmonie qui s’épouse, une mélodie qui nous enveloppe derrière le micro, devant une foule en délire. « Crash through the surface, where they can’t hurt us. We’re far from the shallow now. » En effet. J’aime les duos de voix qui font l’amour à coups de cordes vocales, de yin et de yang en fusion.

« La trajectoire d’évolution de toutes les âmes se déroule en trois phases. 1. La Peur. 2. Le Questionnement. 3. L’Amour. Et toutes les histoires ne font que raconter ces trois étapes de l’éveil. Elles peuvent se dérouler en une vie, en plusieurs incarnations, ou se passer en un jour, une heure, une minute », nous raconte Bernard Werber dans son éclectique Encyclopédie du savoir relatif et absolu.

Et de Brad (Jack) à Lady Gaga (Ally), le mythe de Pygmalion qui découvre la perle rare et lui insuffle ce qu’il faut d’élan et d’inspiration pour se révéler aux yeux du monde nous prend aux tripes. Peur, questionnement, amour. Et magie, bien sûr. Il en faut, même après l’adolescence.

Dans la vraie vie, il y a aussi de ces rencontres déterminantes qui changent votre parcours. Bradley Cooper a entendu par hasard Lady Gaga chanter La vie en rose dans une soirée-bénéfice pour le cancer et il s’est invité à manger des pâtes chez elle, le lendemain, pour lui proposer le rôle d’Ally dans son film. On veut y croire, à cette bifurcation du chemin déjà tracé.

La somme de deux individus procure bien davantage que des millions de palpitations cardiaques. Mais deux bêtes de scène ne font pas nécessairement le bonheur. Chaque amour comporte sa dose de lendemains qui déchantent et de larmes réelles.

Je suis une femme moderne, intelligente, indépendante. En d’autres termes, une femme qui ne trouve pas d’homme.

 

De Simone à bobonne

Dans l’esprit d’une étoile à découvrir au firmament, j’ai dégusté plusieurs épisodes de la dernière saison des Simone. Mon quatuor de filles émancipées cherche encore et toujours son prince charmant à travers les larmes et leurs orgasmes parfois feints, dans une jungle urbaine qui en fait des proies plus ou moins conscientes, mais toujours insatisfaites. Pouvoir et séduction.

Quelle surprise, au final, de constater combien nous sommes encore conditionnées à attendre cette approbation, ce soutien du mâle aimant, pour nous propulser au zénith. « Personne ne te sauvera », m’a déjà dit la sage Louise Latraverse. Non. Personne. Pas même Bradley/Jack, héros déchu qui se pisse dessus.

Les Simone et Ally de ce monde se font une spécialité de prendre leur entourage en charge du point de vue émotionnel. C’est une tâche plus traditionnellement féminine, non rémunérée, invisible, non reconnue et qui peut mener au burn-out.

Nous sommes constamment aux aguets, à tenter d’apaiser les feux qui s’allument et à veiller au confort affectif de chacun. Combien de tragédies romantiques naissent de cette simple alliance entre une Ally et un Jack, ou l’inverse ?

Pour les filles, le succès ne peut pas être complet s’il s’est construit sur l’indifférence ou l’insensibilité. Simone (de Beauvoir) disait déjà en 1949 que « la femme libre est seulement en train de naître ». Et une fois au monde, elle demeure une étoile nova qui espère être aperçue avant de s’éteindre.

Nous aussi, on peut

Les livres d’histoire nous parlent surtout de ceux qui ont porté les culottes, bien peu des jupons derrière eux. Voici un album qui répare cette lacune, destiné aux plus jeunes comme aux battantes de toujours. Nos héroïnes, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, est joliment illustré par Mathilde Cinq-Mars. Les 50 héroïnes dont il est question sont locales, pionnières, rebelles ou simplement habitées d’une vision. On retrouve avec plaisir les Marie Rollet, Judith Jasmin, Émilie Gamelin ou Simonne Monet-Chartrand dans ces courts textes qui nous les présentent comme des soeurs, des mères, des amies. Les droits des femmes sont constamment appelés à rebrousser chemin, surtout en ce moment. Un regard nécessaire tourné vers le passé pas si lointain où nous n’étions que des citoyennes de seconde zone, des ventres à coloniser. Je le donne à lire à l’ado… Éditions Marchand de feuilles, en librairie le 14 novembre.


Usé à la corde la vidéo de la chanson Shallow. Pour admirer Lady Gaga au naturel et Bradley Cooper avec un hâle de cowboy.

Aimé Bohemian Rhapsody, le tube de l’heure au grand écran. Pour retomber en adolescence, rien de mieux que la musique du groupe Queen. Même ma mère, dont ce n’était pas le fond sonore de jeunesse, a apprécié ce film humain d’un portrait hors du commun sur fond de guitare électrique, qui retrace la vie de Freddie Mercury. Peur, questionnement et amour sont au rendez-vous. À voir sur écran Imax. 

Lu La charge émotionnelle et autres trucs invisibles, d’Emma, une bédé qui aborde notamment ce sujet après avoir mis au goût du jour la fameuse charge mentale. La charge émotionnelle, c’est feindre l’orgasme, c’est s’assurer qu’il ne rate pas son rendez-vous chez le dermato, c’est le lubrifiant social (invitations à faire et à rendre), penser au cadeau, aux anniversaires, à mettre un petit mot dans la boîte à lunch, c’est faire sa Simone doublée d’une Germaine. Et au final, il vous prend pour sa mère… Emma aborde aussi plusieurs sujets féministes, comme le travail invisible ou non rémunéré, le consentement. Une lecture toujours intelligente.

Décidé de m’éclipser une semaine en adolistan. De retour le 23 novembre.

2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 9 novembre 2018 05 h 26

    « Se réfugier dans l'absolu....»

    Ouf ! Que je fais. Vous avez une recette pour y arriver ? De me rappeler alors James Dean,, « La Fureur de vivre, Giant, À l'est d'Eden » Sal Mineo, Audrey Hepburn, Serge Regiani » et surtout « Theme of a summer place » et je souris de contentement. Oups ! J'oubliais Paul Verlaine et son « Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur cette ville, quelle est cette langueur qui pénètre mon coeur ? Oh doux bruit de la pluie, par terre et sur les toits, pour un coeur qui s'ennuie oh le chant de la pluie. Il pleure sans raison dans ce coeur qui s'écoeure, quoi, nulle trahison, ce deuil est sans raison. C'est bien la pire peine de ne savoir pourquoi sans amour et sans haine mon coeur a tant de peine »
    Merci madame Josée de me faire ce rappel que je suis parce que j'ai été, condition essentielle à mon ici et maintenant. Dans une minute, eh bien, je verrai si j'y suis. Je souhaite y être.
    Un excellent séjour à vous dans votre « adolistan »
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Denis Paquette - Abonné 9 novembre 2018 07 h 42

    les nouvelles approches misent de l'avant vont-elles survivret a tous les bouleversements

    les femmes ont-elle s trouvées une nouvelles facon de faire et d'être, les notions d'égalité misent de l'avent sont-elles réalistes ou seulement présentés autrement , pour être franc et sincère vont elles survivrent a tous les bouleversements