La culture souveraine de Bernard Landry

On le croisait souvent à des premières de films, de spectacles, présent aussi à l’ouverture de festivals, lors de lancements littéraires. N’avait-il pas pour compagne l’actrice et chanteuse Chantal Renaud ? Homme de culture, Bernard Landry ? Et comment !

Mélomane, grand lecteur, collectionneur d’art québécois dans sa propriété patrimoniale de Verchères restaurée avec amour, féru d’histoire et passionné de Napoléon, fou de la poésie de Gaston Miron que ce souverainiste convaincu adorait citer : « Je n’ai jamais voyagé vers autre pays que toi mon pays. »

Bernard Landry goûtait la résonance des mots accrochés à son rêve jamais remisé d’une patrie à bâtir, projet culturel suprême du Québec, à ses yeux.

Il m’avait demandé en 2002 de le rencontrer pour causer culture. « Parce que les journalistes m’interviewent trop peu sur la question », de préciser alors le premier ministre. Rendez-vous avait été pris au Café Méliès du défunt Excentris, entre les dîneurs curieux et des gardes du corps essaimés dans les coins.

« Je suis par nécessité un homme d’économie, m’assurait-il. René Lévesque m’a condamné à ça, mais j’ai toujours pensé que, dans un pays avancé, la culture arrivait en premier. » Il voyait celle-ci flotter au-dessus des lois du marché, en des zones où un peuple s’identifie et se définit.

Sa vision romantique du Québec cachée sous le pragmatisme, nourrie par sa fierté de voir des artistes comme Robert Lepage, Céline Dion, Luc Plamondon ou le Cirque du Soleil porter haut la fleur de lys, se teintait d’inquiétude, tant il jugeait démesurée l’importance de l’humour dans l’arène culturelle. Cet admirateur d’Yvon Deschamps trouvait bien courte la voie du comique à tout prix. « Mais s’il y a un domaine où le public est roi, c’est bien dans celui de ses choix culturels », ajoutait le grand démocrate, en soulignant l’importance de l’art populaire.

Ce qui ne l’empêchait pas de rêver à un éventail élargi de propositions artistiques : plus d’orchestres symphoniques et de jazz, plus de films d’auteur. C’était avant que la révolution numérique ne change la donne en multipliant les plateformes du chacun-pour-soi.

Bernard Landry avait fait ses humanités, comme on dit. Dommage, au fait, que le cours classique, qui offrit aux « élites » une formation si poussée, n’ait pas servi en partie de modèle aux différentes réformes de l’éducation, lesquelles ont bien abaissé leurs critères par la suite. Il s’en montrait conscient : « Autrefois, les collèges classiques possédaient chacun leur orchestre, leur chorale, leur ciné-club… Mieux vaudrait revenir un peu à cette formule-là. L’école secondaire doit être une voie universelle au sens profond du terme. »

L’érudition paraît suspecte à bien des électeurs dans la bouche de leurs dirigeants, ce qui contribue à une marginalisation de la culture, ouvre la porte à tous les populismes et n’aide au fond personne. La difficile fonction exige d’être au-dessus de la mêlée. Trump, sans conscience ni hauteur de vue, fait la joie de ses partisans tandis que les grands chefs d’État se voient tassés vite fait faute de tendre un parfait miroir à leur société.

Bernard Landry, qui parlait français, anglais et espagnol, au langage châtié, aurait eu intérêt à ne pas trop montrer son savoir, il est vrai parfois pesant. Sauf que les références historiques ou autres sortaient de sa bouche sans prévenir, en bribes intimes de lui-même. Fallait-il les renier ? Euh… oui.

Pourtant, sa fameuse phrase latine tant décriée, Audi alteram partem (Entendre l’autre partie), au même titre que les termes casus belli et habeas corpus, est une locution juridique courante. Après tout, Bernard Landry avait fait son droit. Mais elle n’aura suscité que railleries sur son passage. Notre caricaturiste Garnotte la lui remit en bouche mercredi face à saint Pierre sur son nuage. Drôle !

Après l’annonce de sa mort, j’ai revu À hauteur d’homme, le documentaire de Jean-Claude Labrecque sur les dessous de la campagne électorale de Landry en 2003. Y explosent de nombreux « Audi alteram partem » invitant les journalistes à écouter ce que Jacques Parizeau avait à dire sur son ancienne déclaration postréférendaire.

En tant qu’acteur, pour ainsi dire, Bernard Landry n’avait guère aimé sa prestation dans ce film-là, où il pestait contre les médias devant sa garde rapprochée et où son caractère bouillant jaillissait comme un geyser, mais le public y sentit vibrer un homme qui lui semblait au départ trop distant. Soudain humain, sacres y compris, vulnérable, loyal, doté d’une éthique comme de courage. Et cette élection qu’il avait perdue lui aura ouvert le coeur de son peuple après coup, par la grâce de l’art, grand compagnon de sa vie.