Trump à mi-mandat

D’abord, il y eut la stupéfaction de voir un homme qui ne fait pas de secret de ses agressions sexuelles, ses évasions fiscales, son ignorance de l’histoire, du monde et de l’administration publique, un homme « qui ment comme il respire », prendre la tête des États-Unis. Et puis, il y a la stupeur, deux ans plus tard, de constater que l’improbable président, loin d’être vu comme une aberration, prend du galon.

Au moment où ces lignes étaient écrites, on ne savait toujours rien des résultats des élections de mi-mandat. On soupçonne, par contre, qu’il ne s’agira pas de la gifle retentissante que plusieurs, depuis la Women’s March en janvier 2017, auraient souhaitée. Donald Trump aura beau perdre le contrôle de la Chambre des représentants, comme prédisent les sondages, il aura quand même réussi à imposer une nouvelle vision de l’Amérique : brouillonne, mesquine, repliée sur elle-même, violente et plus divisée que jamais.

Trump a bien compris qui l’avait porté au pouvoir : l’homme blanc moyen, nostalgique d’une époque où les femmes, les immigrants, les changements climatiques et la mondialisation prenaient beaucoup moins de place. Tout son génie (si on peut dire) réside dans sa capacité d’attiser les ressentiments de cet électorat jusqu’ici largement invisible. On l’a vu défendre les manifestants antisémites de Charlottesville (« some very fine people »), applaudir le représentant républicain qui s’est attaqué physiquement à un journaliste (« my kind of guy »), tourner le dos à des ententes internationales cruciales (« America first ») et, surtout, se servir des dénonciations féministes de la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême pour faire des hommes les vraies victimes dans cette affaire (« scary time to be a man right now »).

Rendons à César : ce qui avait toutes les apparences d’un point culminant du mouvement #MeToo, le témoignage crédible de Christine Blasey Ford dénonçant le juge Kavanaugh pour agression sexuelle, est devenu l’occasion de déplorer non pas la vulnérabilité des femmes, mais bien celle des hommes. En se moquant du témoignage supposément flou de Mme Ford et en laissant croire que tout homme pourrait désormais être accusé de n’importe quoi, Trump a offert une planche de salut à son parti en lui fournissant une cause on ne peut plus rassembleuse. Soudainement, les privilèges de l’homme blanc étaient menacés ! « Si les démocrates réussissent moins bien que prévu au mi-mandat, écrit un commentateur, ils le devront aux auditions Kavanaugh. C’est à ce moment que les républicains ont retrouvé leur voix. »

La guerre de tranchées qui s’intensifie entre démocrates et républicains depuis l’arrivée de Donald Trump comporte donc à sa base une guerre des sexes. Dans le grand référendum sur l’acceptabilité même du 45e président, on trouve en premières lignes, d’un côté, des femmes blanches diplômées universitaires qui se battent corps et âme pour le détrôner et, de l’autre, des hommes sans diplôme qui se désâment pour le garder bien en selle. L’animosité est telle entre les défenseurs et opposants du président que 31 % des Américains, selon un récent sondage, croient une seconde guerre civile possible d’ici cinq ans. Un ex-agent de la CIA, Michael Scheuer, bloguait récemment que « le temps était venu de tuer » les anti-Trump. Depuis, un certain Cesar Sayoc Jr., avide défenseur du président, a tenté le pari en envoyant treize bombes artisanales à des personnalités associées aux démocrates, ouvrant un tout nouveau chapitre dans le terrorisme intérieur.

La tuerie à la synagogue de Pittsburgh quelques jours plus tard, la pire dans l’histoire juive américaine, est venue ensuite souligner à quel point il ne s’agit plus ici d’une simple guerre culturelle entre démocrates et républicains, des valeurs et un style de vie plus libéral d’un côté, ou plus conservateur de l’autre. Il s’agit plutôt de véritables campagnes de haine. Voilà l’autre grand exploit de Donald Trump. Non seulement a-t-il creusé l’écart entre les hommes et les femmes, les démocrates et les républicains, il a tracé une ligne dans le sable entre les citoyens légitimes et illégitimes, entre habitants de longue date et nouveaux venus. En 2017 seulement, 65 attentats ont fait 95 morts, motivés en majorité « par des sentiments racistes, antimusulmans, antisémites ou autres idéologies d’extrême droite ». Et c’est sans parler des 300 000 « citoyens souverains », des extrémistes antigouvernementaux qui ne répondent à aucune loi et fomentent de sombres complots contre les institutions étatiques.

Indépendamment de combien de démocrates, de femmes, de Latinos ou d’Afro-Américains seront élus cette semaine, l’Amérique demeure en guerre avec elle-même. Le chaos semé par Donald Trump ne se dissipera pas de sitôt.

20 commentaires
  • Christiane Paquet - Abonné 7 novembre 2018 07 h 35

    La désolation d'avoir raison

    Je crains que vous ayez tout à fait raison, ce qui est complètement déprimant. Du côté optimiste de la signification de ces résultats : - enfin une chambre qui pourra faire contrepoids aux égarements du président;
    - heureusement l'Obamacare devrait être sauvegardé; - beaucoup de femmes et de jeunes élus du côté des Démocrates, signe qu'il y a une relève de qualité chez les Démocrates. Mais deux années à entendre le discours haineux, mensonger et imbécile de Donald Trump, c'est déjà trop. Les Démocrates devront être très vigilants pour éviter d'alimenter une des armes favorites de Trump : le retournement des situations où il est l'abuseur en des situations où il se présente en victime de tout ce qui s'oppose à lui. Comme d'autres l'ont déjà dit, les USA peuvent se remettre d'un mandat présidentiel de Trump, mais pas de deux mandats de ce président attisant la haine et la violence. Et quand les USA ont froid, le Canada s'enrhume.

  • Gilles Bonin - Abonné 7 novembre 2018 08 h 12

    Comme je le pensais

    Trump aurait tryomphé s'il avait remporté Sénat et Chambre et allait fanfaronner s'il gardait au moins le Sénat. Et il fanfaronne: «tremendous victory» comme il l'a twitté. Et ses «surrogates» se répendent dès ce matin sur le succès remporté grâce à lui qui a été si mal traité... Du pareil au même, quoi! Et le pire, il garde toutes ses chances d'être élu en 2020.

  • Serge Grenier - Abonné 7 novembre 2018 08 h 28

    Il y a une autre version de cette histoire

    Je pense que les démocrates ont perdu aussi en partie à cause de toutes les accusations de corruption, de scandales sexuels, de contrôle des médias et autres méfaits dont ils sont soupçonnés (à tort ou à raison, peu importe).

    Une bonne partie de la population n'a pas voté pour Trump, mais contre les démocrates. Les journalistes ne veulent pas l'admettre publiquement, mais une portion significative de la population américaine croit que bien que Trump ne soit pas un cadeau, les démocrates sont encore bien pires.

    • Cyril Dionne - Abonné 7 novembre 2018 13 h 45

      Les démocrates ont perdu, point à la ligne. Il n’y a pas eu de vague bleue et c’est à se demander où sont passés les supposés 2,9 millions de votes de plus que les démocrates avaient eu en 2016. Et vous avez raison de dire qu’une bonne partie de la population ont voté contre les démocrates et leurs enquêtes perpétuelles qui ne vont nulle part. Les gens veulent un Congrès fonctionnel et non pas des gens qui passent leur temps à essayer de se venger. Et si la Chambre des représentants passe presque tout leur temps à faire obstacle à la bonne marche du gouvernement, les démocrates vont se faire massacrer à la prochaine élection en 2020. Seulement un Américain sur cinq approuve du travail fait au Congrès. Il y a de quoi à faire réfléchir.

  • Denis Paquette - Abonné 7 novembre 2018 09 h 10

    vous posséder vraiment un bel esprit et surtout un esprit rare

    bonjour madame que j'apprécie que vous osiez dire ce que la plupart des gens n'arrive pas a dire ou n'ose pas dire , quel regatd juste vous portez sur cette hommes, votre texte est une étude de moeurs qui ne laisse pas grand chose dans l'inconnu, que j'apprécie votre perspicacité , que j'aimerais avoir ce talent

  • Gilles Laflamme - Inscrit 7 novembre 2018 09 h 14

    Quel torchon

    Comment se fait-il que l’on vous laisse le droit à cette plume. Je crois que vous écrivez que pour vous, ça transparait dans votre signature. N’essayez pas du duper les gens de la sorte en gauchisant au maximum vos textes politiques appuyés sur fond de mépris. L’establishment que vous tentez de représenter est la raison première pourquoi les gens sont de plus en plus tourner vers la droite. Sérieusement, vous êtes complètement déconnecté de la réalité. Je n’appuie en rien les agissements du président américain et son mode communicationnel mais il réussit quand à sauver son économie pendant que nous au Canada, nous stagnions dans notre latence absolue parce que nous écoutons tout le monde et davantage les gens comme vous!

    Bonne réflexion!

    • Alain Pérusse - Abonné 7 novembre 2018 11 h 12

      La présidence Trump a bénéficié de l'ordre économique maintenu par l'administration précédente et d'une situation économique mondiale idéale. Le départ à la retraite de votre génération permet de souffler un peu, en attendant la montée de l'inflation que votre président préféré va causer d'ici la fin de son (seul) mandat.

    • Micheline Gagnon - Abonnée 7 novembre 2018 11 h 23

      ... après avoir accordé des baisses d'impôt aux plus riches, augmenté le déficit à un niveau astronomique à tel point que les républicains annonçaient déjà devoir annuler/diminuer des programmes sociaux pour l'éliminer.