Un homme pragmatique

Plusieurs, dont lui-même, n’ont jamais compris pourquoi Bernard Landry avait soudainement démissionné en juin 2005. Un vote de confiance de 76,2 % était sans doute décevant, mais il y aurait survécu sans grande difficulté. Qui sait ce qui serait arrivé à l’élection de mars 2007 s’il avait été chef à la place d’André Boisclair ?

Son départ était d’autant plus étonnant qu’on avait rarement vu un politicien afficher ses ambitions aussi ouvertement et depuis si longtemps. Dès 1984, il avait déclaré sans détour qu’il visait la succession de René Lévesque, alors que le père fondateur du PQ n’avait encore manifesté aucune intention de prendre sa retraite.

La course à la chefferie de 1985 avait constitué une véritable humiliation. Quand un sondage l’avait placé au troisième rang, derrière Pierre Marc Johnson et surtout Pauline Marois, il avait tout plaqué sans même avertir ses adjoints. Il aura fallu 16 longues années pour que le grand vizir qu’il était devenu par la suite réussisse enfin à devenir calife. Cela rendait sa démission d’autant plus incompréhensible.

 
 

De son bref mandat de premier ministre, on retiendra surtout la « Paix des Braves », qui demeure à ce jour le meilleur modèle de coopération avec les nations autochtones, et la douloureuse campagne électorale de 2003, immortalisée par le film de Jean-Claude Labrecque À hauteur d’homme.

C’est plutôt en qualité de vice-premier ministre et de tout-puissant ministre de l’Économie et des Finances dans le gouvernement de Lucien Bouchard qu’il a donné toute sa mesure : le déficit zéro, la venue d’Ubisoft, le sauvetage de Kenworth, etc.

Alors que le poste de vice-premier ministre est quasi honorifique dans notre système politique, M. Landry jouait véritablement le rôle de numéro 2 du gouvernement. Il était habilité à commenter n’importe quel dossier et il ne s’en privait pas.

Quand il est devenu premier ministre, il a été un peu étonnant de découvrir un homme apparemment si sûr de lui avoir autant de mal à trancher, le plus bel exemple étant peut-être le Conseil des ministres éléphantesque de 36 membres qu’il avait formé en janvier 2002.

 
 

En entendant François Legault lui rendre hommage, il était difficile d’oublier l’époque où il pressait son chef de précipiter la tenue d’un référendum, alors que M. Landry insistait sur la nécessité d’avoir « l’assurance morale » de pouvoir le gagner.

Il se décrivait lui-même comme « un patriote », ce qu’il était indéniablement, sans être pour autant un « pur et dur ». Sa rhétorique n’excluait pas le pragmatisme. Il n’a jamais remis en question la nécessité de l’indépendance, mais il n’a pas quitté le gouvernement de René Lévesque pour protester contre le « beau risque » en 1984, comme l’ont fait Jacques Parizeau, Camille Laurin, Jacques Léonard et d’autres.

En 1995, il était de ceux qui, avec Lucien Bouchard, s’étaient employés à freiner les ardeurs référendaires de M. Parizeau, se refusant à être « le commandant en second de la Brigade légère » et de courir à l’abattoir.

Cela ne l’empêchait pas de monter aux barricades avec férocité quand il le jugeait nécessaire. En février 1995, sur un plateau de Radio-Canada, il s’était jeté tel un fauve sur l’ancien président de la Banque Nationale Michel Bélanger, alors haut dirigeant du camp fédéraliste.

Avec lui, c’est un acteur de premier plan des grandes années du PQ et de l’histoire récente du Québec qui disparaît.

17 commentaires
  • Gilles Bousquet - Abonné 7 novembre 2018 06 h 29

    Landry a prouvé par ses réalisations...

    Que le Québec pouvait réaliser plein de choses À L'INTÉRIEUR DU CANADA, ce qui a été bon pour rassurer les Québécois sur leur appartenance, à long terme, à la fédération canadienne. Plusieurs Fédéralistes l'ont salui, avec raison, hier.

    • Claude Bariteau - Abonné 7 novembre 2018 12 h 05

      Et, comme Lévesque et bien d'autres, il a servi le Canada plus que le Québec, et ce, même en s'affichant, depuis sa démission en 2005 comme chef du PQ, en indépendantiste nationaliste à la sauce Bock-Côté plutôt que de valoriser l'indépendance pour tous les Québécois et toutes les Québécoises.

      En cela, il a contribué à renforcer l'idée de l'existence d'une nation imaginaire et ne s'est pas investi à promouvoir la création du pays du Québec pour tous les Québécois et toutes les Québécoises, comme l'envisageait Jacques Parizeau. Voillà pourquoi il est salué par plusieurs fédéralistes, y compris le PM Trudeau qui valorise le cloisonnement au Québec de la diversité de la population en promouvant les vues canadiennes au Québec avec la Cour suprême.

      C'était clair hier. Ça le sera moins demain.

    • Hermel Cyr - Abonné 7 novembre 2018 19 h 53

      Ce que vous êtes injustes vous, Bousquet et Bariteau. Ce que vous êtes décevants ! Landry n’a jamais renié l’objectif de l’indépendance du Québec.
      Il était simplement plus intelligent, il avait plus d’ampleur que vous n’en avez ! Il savait, lui, qu’en donnant aux Québécois, aux jeunes surtout, la confiance « maintenant » en leur capacité, ils allaient projeter dans l'avenir, le désir de se libérer des entraves de la soumission. C’est là où réside la clé de l’avenir du Québec … dans les jeunes !

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 7 novembre 2018 20 h 30

      Aujourd'hui, et hier encore, je me demandais si j'avais eu tort dans, le passé de me méfier de l'image que
      Bernard Landry nous renvoyait... Il y avait aussi le fait que je voulais tellement ...un Pays à Nous... que j'arrivais à me fermer les yeux, me boucher les oreilles et, à la boucler. Un homme...aimable...il le fut certainement,comme le sont tous les carriéristes qui veulent arriver à leurs fins. Aujourd'hui, rétrospectivement, que penser de tout ce baratin qu'on entend maintenant de la part de tous ceux et celles...qui nagent encore dans ce monde fluide du "mutual admiration society"... qui n'a d'admiratif que l'image bien reformatée des selfies... d'un jour!

  • Bernard LEIFFET - Inscrit 7 novembre 2018 08 h 43

    Monsieur Bernard Landry

    Il est difficile d'exprimer en quelques mots, les yeux embués, ce que fut votre passion pour le Québec. C'est comme immigrant, et non comme Québécois de souche, que j'ai découvert et appris l'Histoire de ce pays auquel vous avez donné un souffle nouveau. Au fil des ans, j'ai parcouru tout le Canada, d'ouest en est, pour constater combien les francophones du Québec sont menacés sur leur propre territoire et que ladite nation qu'on lui accorda n'est que de la poudre aux yeux, pour calmer les ardeurs. Pourtant, vous avez toujours gardé cette conviction que bien des personnes partagent encore, en soulignant également le souvenir des Patriotes...ce qui n'a rien du folklore. Oui, la Patrie est en danger et c'est avec de grands hommes comme vous que le Québec n'a pas encore été réduit à néant. Le pays du Québec est grand et votre attachement aux régions, comme la Gaspésie, fut remarquable! Merci Monsieur le Premier Ministre de votre affection pour les Québécois!

  • Bernard Dupuis - Abonné 7 novembre 2018 10 h 46

    À l'image de l'histoire des Québécois et des Acadiens

    Charles Taylor a déjà affirmé que les valeurs québécoises n’existaient pas. C’est un peu comme dire que les valeurs sont universelles. Mais, c’est aussi comme si les valeurs ne peuvent être définies en fonction de conditions humaines particulières par exemple les valeurs africaines, orientales ou amérindiennes.

    Bernard Landry incarnait bien ce que l’on pourrait appeler des valeurs typiquement québécoises qui contrastent avec les valeurs de Canadiens. Celle de la protection de la langue française en est un des meilleurs exemples. Si dans plusieurs situations il est vrai que Landry s’est montré pragmatique, ce ne fut pas le cas dans la défense de la langue française.

    Chez les canadianistes, la langue française peut apparaître comme quelque chose d’anormal dans le contexte de l’Amérique du Nord. Pourtant, les Québécois ont été jusqu’ici les grands porte-étendards de son affirmation au Canada. Pour ces nationalistes canadiens que sont les canadianistes la langue française peut même apparaître nuisible au développement économique et culturel de ceux qui l’utilisent. Dès sa prime jeunesse, Bernard Landry organisa la protestation contre les propos du président Donald Gordon du Canadien National qui affirmait qu’aucun Québécois francophone ne pouvait devenir vice- président du Canadien Nationnal parce qu’il n’en avait pas les capacités à cause de sa langue.

    Encore aujourd’hui, plusieurs émigrants abandonnent en grand nombre les cours de francisation parce que leur dit-on du côté canadianiste qu’apprendre le français n’en vaut vraiment pas la peine, car cette langue n’a pas d’avenir en Amérique du Nord.

    Bernard Landry pouvait faire preuve de modération, mais cela ne l’empêchait pas de promouvoir de grands idéaux propres aux Québécois comme l’amour de la langue française. On pourrait aussi ajouter ses convictions sociales-démocrates comme seuls les Québécois les conçoivent et les mettent en pratique en Amérique du Nord et au Canada évidemment.

    Bernard Dupuis, 7

  • Bernard Dupuis - Abonné 7 novembre 2018 11 h 06

    L'horrible déficit zéro su PQ

    Aujourd’hui, c’est un concert d’éloge à l’endroit de Landry et de ses grandes réalisations. L’une d’entre elles concerne l’atteinte du déficit zéro. Sans doute que ce déficit zéro fut réalisé au prix de grands sacrifices de la part des professeurs, des infirmières et des employés du secteur public. Mais, contrairement à M. Leatao, ce ne fut pas dans le but de se construire une caisse électorale et de diminuer les impôts des grandes banques. C’est la raison pour laquelle on ne peut tenir rigueur à M. Landry pour son « austérité » en son temps.

    À la moindre occasion, Québec solidaire ne manque pas son coup pour pourfendre le PQ à cause de cette réalisation que fut le déficit zéro. Il faudrait peut-être en revenir et faire preuve d’une peu plus de pragmatisme et de modération pour reconnaître que les réalisations du PQ ne furent pas que des imbécilités. J’espère que l’on ne reprendra pas cette tarte à la crème de l’horrible déficit zéro du PQ indéfiniment.

    Bernard Dupuis, 07/11/2018

    • Gilles Bousquet - Abonné 7 novembre 2018 15 h 06

      Pour résumer, le PLQ avait tort avec son déficit zéro tantis que Landry avait raison avec son déficit zéro ? Wow !

    • Bernard Dupuis - Abonné 7 novembre 2018 17 h 18

      À Gilles Bousquet

      Attention! Vous faites une fausse comparaison.

      Ce que vous ne comprenez pas c’est que M. Landry arriva au déficit zéro après de multiples consultations auprès de nombreux intervenants de la société y compris les centrales syndicales. Personne n’a parlé d’austérité à l’époque.

      Par contre, les libéraux décidèrent soudainement et unilatéralement des mesures d’austérités que l’on connait. De plus, M. Couillard n’en avait même pas parlé en campagne électorale. Non seulement M. Leatao et M. Coiteux ont atteint le déficit zéro, mais ils ont engrangé des surplus exorbitants de près de deux milliards de dollars dont il ne savait plus quoi faire. Nos bons libéraux, sous les bons conseils de M. Coiteux, trouvaient qu’il y avait trop de services sociaux au Québec.

      M. Landry au lieu de détruire l’État du Québec, qu’il avait lui-même contribué à construire auparavant, a permis au Québec d’arrêter de faire des déficits récurrents des cinquante années précédentes.

  • Michel Lebel - Abonné 7 novembre 2018 11 h 11

    Une absence... et la Paix des Braves


    Je pense qu'il aurait été de mise que le Directeur du Devoir souligne lui-même le départ de Bernard Landry. Bernard Landry demeure un homme fort important dans l'histoire politique du Québec. Je crois que son principal legs sera la Paix des Braves avec la nation crie.

    M.L.

    • Gilles Bousquet - Abonné 7 novembre 2018 15 h 09

      Oui, le déficit zéro, la paix des Braves et l'économie électronique àèa Montréal mais pas, le Québec un pays, qui est rendu, pas loin de zéro.

    • Claude Bariteau - Abonné 7 novembre 2018 16 h 03

      La Paix des Braves est le fruit du travail de Lucien Bouchard qui l'a conçue et négociée. Bernard Landry ne fut que le signataire. Il faut rendre à César ce qui revient à César. Par contre, le secteur informatique, dont Ubisoft et CGI, de même que les lieux où il se trouve (Griffintown, Miles End à Montréal et St-Roch à Québec) bénéficient d'un support majeur.

      De ces entreprises, Ubisoft reçoit 90,000,000 en subventions diverses par année. Par ailleurs, les lieux sont depuis longtemps bien développés et reçoivent toujours une attention privilégiée. Le motif serait associé à une lutte pour éviter la concurrence vennant de l'Ontario. Alors, si ce legs est important, la pérennité des appuis financiers du Gouvernement du Québec est une aberration, car ils se transforment en un financement démesuré d'un secteur avec l'argent des contribuables du Québec.

      Il fallait prévoir de fermer le robinet. Ça ne semble pas avoir été dans les plans.

    • Bernard Dupuis - Abonné 7 novembre 2018 18 h 59

      À Gilles Bousquet

      Attribuer à Bernard Landry le fait que la souveraineté du Québec semble déplaire de plus en plus à nombre de Québécois m'apparaît comme une absurdité de plus. Si les nouvelles générations de Québécois acceptent la soumission à Ottawa, cela représente un phénomène très complexe et très mystérieux. Toutefois, chose certaine nous ne pouvons attribuer cette soumission à Bernard Landry dont le vie est exactement l'illustration du contraire de cette soumission.

      Ce n'est pas parce qu'il se voulait le plus rationnel possible et qu'il apparaissait modéré dans son langage et ses actions qu'on peut l'accuser de nationalisme canadien. Un des politiciens canadianiste qui détestait le plus Bernard fut Jean Chrétien. Le journal The Gazette ne pouvait pas le sentir à un mile à la ronde...