L’hirondelle et la hache

En 1889, en décembre, Tchekhov porte à la scène, malgré les misères de la censure, une pièce qu’il vient de terminer. Elle s’intitule, selon les titres des diverses traductions françaises, L’homme des bois ou L’esprit des bois ou encore Le sauvage. En ce temps des Fêtes, le public s’attend à une comédie légère. Il s’agit bien d’une comédie, mais elle n’a rien de léger.

La pièce, en tout cas, est mal comprise. L’accueil est grinçant. Après cinq représentations seulement, elle est retirée de la scène. On va la considérer tout au plus, dans la postérité resplendissante de l’écrivain, comme une sorte d’exercice préalable, un raté oublié qui conduit à l’écriture d’Oncle Vania. Tchekhov s’efforça d’oublier cette pièce de jeunesse créée pourtant dans la joie. Pris sous le poids de cet échec, il trouve à s’en dégager en refusant à jamais d’intégrer la pièce au répertoire de ses oeuvres complètes.

Ce n’est pas pour autant une pièce ratée. Elle nous parle de notre condition humaine. Un homme un peu rustre, l’homme de la forêt, prend la parole. Dans la traduction de Georges Perros et Génia Cannac, il dit : « Vous, mes amis, vous m’appelez l’Homme des bois, mais, enfin, je ne suis pas le seul : cet homme des bois, il vit en chacun de vous, c’est vous tous qui errez dans une forêt obscure et qui vivez à tâtons. Le peu d’intelligence, de savoir et de coeur que nous avons, chacun de nous, il ne nous sert qu’à nous gâcher mutuellement la vie. »

Tchekhov poursuit : « Qu’on abatte les arbres quand c’est nécessaire, mais qu’on cesse d’anéantir les forêts. Toutes les forêts russes gémissent sous les coups de hache, des millions d’arbres sont perdus, les bêtes et les oiseaux quittent leurs refuges, les rivières baissent et se dessèchent, les plus beaux paysages disparaissent à jamais ? tout cela parce que l’homme paresseux n’a pas le courage de se baisser pour ramasser le combustible qui traîne. »

Les forêts ont été rasées depuis longtemps pour faire place aux routes. Et on est prêt désormais, sans réfléchir plus loin que le bout de son nez, à défigurer l’incroyable point de vue qu’offre Québec sur le fleuve, en direction de l’île d’Orléans, pour y installer un pont géant, une « troisième voie », au mépris de tout bon sens.

Tchekhov encore : « Il y a de moins en moins de forêt, les cours d’eau se tarissent, le gibier disparaît, le climat est détérioré et, tous les jours, la terre s’appauvrit et s’enlaidit. »

La préoccupation écologiste dont fait preuve Tchekhov dans ce texte semble a priori étonnante, pour ne pas dire prémonitoire à ce qui désormais assourdi notre présent. Mais Tchekhov, au XIXe siècle, n’est pas le seul à montrer ainsi, très tôt, une conscience écologique. Dans Les misérables, Hugo souligne l’importance de la propreté de l’air et de l’eau comme conditions préalables à tout progrès social. Un monde plus sain pour tous entraînera, insiste Hugo dans un long développement sur les égouts, « diminution de misère et augmentation de santé ».

Encore cette année, des eaux usées sont jetées dans le fleuve comme s’il n’y avait pas enfin moyen que cela ne se produise plus. Entre le 15 et le 22 novembre, la Ville de Longueuil prévoit déverser 150 millions de litres d’eaux usées dans le Saint-Laurent. En 2015, à pareille période de l’année, la Ville de Montréal avait envoyé dans le fleuve 8 milliards de litres d’eaux usées. Sans parler de toutes les municipalités qui continuent en douce, envers et contre tous, de se débarrasser ainsi de leurs eaux usées.

Dans son rapport pour l’année 2018, le World Wide Fund constate que mammifères, oiseaux, poissons, reptiles et amphibiens sont en régression. Leur population a fléchi de 60 % depuis 1970. Où sont passées les hirondelles qui annonçaient le printemps en virevoltant au-dessus des granges de mon enfance ? L’hirondelle, fidèle pendant des millénaires à ses habitudes de migration, a à peu près disparu de notre paysage. Pour elle comme pour les autres espèces, les explications sont connues : surexploitation, pression sur les forêts, urbanisation, destruction des habitats naturels.

Chez Tchekhov, le thème de la forêt correspond à une métaphore de l’humanité. Ainsi, être ami de la nature, c’est lutter contre la tendance autodestructrice de l’homme, seul animal capable de souiller son nid, d’abattre les arbres nécessaires à sa survie. Dans la pièce, le Sauvage fait peur à ceux qui sont pétris par ces habitudes destructrices.

Traducteur de Tchekhov avec sa complice Françoise Morvan, André Markowicz publie chaque jour ou presque un blogue où il est question d’écrivains, de littérature, de traduction, d’actualité, de société. J’ai pris l’habitude, depuis un moment, de le suivre fidèlement sur Facebook. Dans un billet récent, Markowicz écrit ceci : « Cette fois, et pour la première fois, je pense, depuis le commencement de l’histoire et c’est peut-être cela, finalement, la marque de notre temps, nous avons pris conscience de notre finitude non pas en tant que civilisation, mais en tant qu’espèce sur une planète donnée. » Comme le modèle libéral qui préside à la dévastation des ressources, écrit Markowicz, « n’a pas l’air modifiable juste amendable, et encore ! puisqu’il est planétaire, on fait comme les enfants qui espèrent échapper à la piqûre du vaccin en fermant les yeux pour que le monde disparaisse ».

Seulement, nous ne sommes plus des enfants. Et il est trop tard pour jouer encore et toujours à faire semblant d’ignorer la réalité tandis que l’économie préside à cette opération d’extermination.

11 commentaires
  • Gaétan Cloutier - Abonné 5 novembre 2018 05 h 19

    J'ai hâte de vous lire les lundi

    et ne vous l'écris pas à chaque lecture de vos chronicles. Cette fois-ci cependant, je ne pouvais m'empêcher.

    Beau à lire, triste constat.

    • Nadia Alexan - Abonnée 5 novembre 2018 11 h 10

      Moi aussi, j'ai hâte de lire la chronique de monsieur Nadeau chaque lundi. Cette fois-ci, il nous prévient que l'économie avant l'environnement nous amène directement à notre extermination comme espèce. La folie humaine n'a pas de fin.
      Je suggère que chaque un de nous écrit une lettre, à la main, à nos députés en leur demandons de cesser la folie de pipelines et de grandes routes pour plus d'autos. Il faut faire son devoir citoyen pour changer les choses. «La plume est plus forte que l'épée.»

  • Brigitte Garneau - Abonnée 5 novembre 2018 06 h 10

    Le temps a beau passer...

    L'humain n'a toujours pas compris son rôle et sa responsabilité face la planète. L'aveuglement volontaire, la bêtise et l'ignorance sont malheureusement encore trop présents. La prévention ne fait pas encore partie de nos priorités. Merci M. Nadeau pour ce texte.

  • Raynald Blais - Abonné 5 novembre 2018 06 h 17

    Finitude

    « Cette fois, et pour la première fois, je pense, ... nous avons pris conscience de notre finitude non pas en tant que civilisation, mais en tant qu’espèce sur une planète donnée. Comme le modèle libéral qui préside à la dévastation des ressources n’a pas l’air modifiable juste amendable, et encore ! » (André Markowicz rapporté par Jean-François Nadeau)

    L’humanité n’aurait plus de temps pour s’épanouir,
    si les capitalistes n’avaient plus de place pour s’enrichir.

    Quels intérêts, cette prise de conscience de la finitude de l’espèce humaine cache-t-elle? Ce sont assurément les intérêts de ceux qui profitent de la civilisation, à la tête du “modèle libéral qui préside à la dévastation”. Pour eux, il n’y a pas d’autres mondes possibles que celui qui les a pourvus des privilèges indispensables à l’exploitation de la nature et de l’humanité pour leur profit personnel.

    Et dire que la seule validation de cette prise de conscience bourgeoise sont les victoires du capitalisme sur le socialisme au XXe siècle.

  • David Huggins Daines - Abonné 5 novembre 2018 07 h 59

    le cycle du carbone

    Selon une thèse avancée il y a dix ans, l'anthropocène n'a pas commencé avec la révolution industrielle mais plutôt avec la grande déforestation de l'Europe et du bassin méditerranéen. Cela a été suffisant pour engendrer l'optimum climatique médiéval, et, en revanche, le petit âge glacière aurait été intensifié par le réboisement qui a suivi la peste noire et l'holocauste qui fut la conquète des Amériques.

    Tout ça se regroupe sous la rubrique de "UTCATF" (Utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie) dans les modèles des changements climatiques et je crois qu'on sous-estime largement son impact. On sait déjà que la décarbonisation de notre mode de vie ne sera suffisante pour freiner le catastrophe annoncé que dans des scénarios les plus extrêmes. Il nous faudra aussi une afforestation inédite pour résorber tout ce carbone au moyen et long terme. Des deux tâches je ne sais pas laquelle est plus difficile...

    Tout ça pour dire que l'avenir de l'humanité sera dans la forêt, ou il ne sera pas.

  • Jacques Morissette - Abonné 5 novembre 2018 08 h 25

    Votre texte est intéressant. Il me rappelle un peu Henri-David Taureau, aux États-Unis, à peu près à la même époque. C'était un professeur d'université, relativement politisé, il s'était construit une maison au bord d'un lac avec simplement ce que la nature lui permettait de prendre. Il a écrit quelques livres sur le sujet, dont Walden II. C'était un homme avec des convictions politiques.