La reine des sous

À l’âge de quatre ou cinq ans, au moment où les enfants commencent à distinguer les valeurs nominales des pièces de monnaie, ils parlent volontiers, pour les reconnaître, du « caribou », du « voilier » ou du « castor ». Côté face, cependant, se pose toujours la question de l’identité de cette tête de femme parfois couronnée. « La reine des sous », concluent souvent les p’tits loups.

Frapper monnaie, c’est d’abord frapper l’imagination. L’image du souverain sur les pièces, de tout temps, en fait un des principaux lieux de l’expression du pouvoir, contenu ainsi jusque dans la répétition quasi infinie de son effigie. Ce pouvoir, qui va chez nous tremper ses origines dans l’attirail symbolique du passé de la monarchie britannique, contribue à avaliser aujourd’hui un vaste réseau de paradis fiscaux.

Tous issus du creuset du Commonwealth, tenus ensemble par la même laisse de l’argent, l’Irlande, le Bélize, les Seychelles, Anguilla, les Bahamas, les îles Vierges, pour ne nommer que ceux-là, comptent pour beaucoup au royaume de l’évasion fiscale. Ce centre financier qu’est la City de Londres continue de tenir lieu de tête pensante en partie parce que l’emprise de cette monarchie pèse encore de tout son poids sur quinze États.

Appelés à prêter serment à cette même couronne, les députés de Québec solidaire ont refusé, autrement qu’en privé, d’être confirmés dans leur fonction par le traditionnel serment à Sa Majesté. Un « rituel archaïque et franchement désagréable », a dénoncé Manon Massé. Les péquistes, que je sache, ont déjà prêté serment à l’écart du lieutenant-gouverneur, cette potiche royale provinciale, mais sans pour autant accrocher à ce geste symbolique les grelots d’une autopublicité.

Reste qu’on se demande bien en quoi en effet nous pourrions encore être liés à cette famille royale, dont le principal mérite, à en juger par une actualité qui ne trouve qu’à bégayer des banalités à son sujet, consiste à continuer d’exister. On comprend vite que l’évolution de ce pouvoir se limite à accepter dans ses rangs une roturière, telle Meghan Markle, dont l’action réformatrice se résume à ouvrir elle-même la portière de sa voiture.

Il n’en demeure pas moins qu’en vertu de la Constitution, la reine et ses représentants directs restent investis du pouvoir au Canada. La constitution continue de l’affirmer : « À la Reine continueront d’être et sont par la présente attribués le gouvernement et le pouvoir exécutifs du Canada. » Élisabeth II est le chef de l’État. Et son ombre, toute coloniale, se glisse comme un souffle dans la personne du gouverneur général et de ses lieutenants-gouverneurs.

Dans la prestation de serment de François Legault et de son nouveau cabinet, on a vu Michel Doyon, le lieutenant-gouverneur, régner sur la cérémonie de passation de pouvoir dont il détient les clés par procuration. Dans ce théâtre du pouvoir, on ritualise des avertissements moraux, en une image quasi pieuse. Consentir de la sorte à exercer le pouvoir, c’est aussi accepter d’obéir à ce cadre royal. Comment croire dès lors que cela soit absolument sans conséquence ?

Au Québec, cette couronne fait pourtant l’unanimité contre elle, toutes tendances politiques confondues. Il faut dire que le comportement de ses représentants — train de vie fastueux de Michaëlle Jean, arrogance princière de Lise Thibault — n’aide en rien à recouvrir ne serait-ce que d’un mince vernis de respectabilité ces fonctions héritées des guerres de conquête. On se souvient de surcroît des désagréables élans royalistes du gouvernement Harper. En 2012, Ottawa avait dépensé plus de 7,5 millions pour célébrer le « jubilé de diamant » de la reine, tout en remplaçant ici et là dans ses bureaux des oeuvres d’art par des portraits de Sa Majesté.

Pétri d’un idéal national aux forts accents conservateurs, lesquels suffisent déjà à le tenir à bonne distance de Québec solidaire, l’ancien ministre péquiste Joseph Facal ne s’en trouve pas moins à rejoindre Manon Massé sur cette question de la royauté. Quand il ne se laisse pas emporter à croire que tout ce qui ne pense pas comme lui, au Devoir comme ailleurs, ne peut qu’être le fait d’« une rectitude politique pseudo-progressiste » de mauvais aloi, cet ancien ministre de Lucien Bouchard devenu chroniqueur au Journal de Montréal prend au moins le temps de préfacer fort dignement un livre comme celui que le juriste André Binette consacre à La fin de la monarchie au Québec. Dans ce livre inattendu, le juriste rappelle à raison que la majorité de la population voit d’un fort bon oeil l’idée de se débarrasser de ce trône aussi inutile qu’archaïque. Plus de 80 % des Québécois sont favorables à son abolition. Et André Binette va jusqu’à envisager que les Québécois puissent se débarrasser de la monarchie sans pour autant quitter le Canada !

Personne ou presque ne parle de cette monarchie qui, dans l’histoire, ne cesse de se décolorer à la clarté de l’astre de la liberté. Cela a fini par faire de nous des monarchistes par habitude ou par résignation. Bien des petits pouvoirs ont tenu en estime la monarchie britannique parce qu’elle leur permettait tout bonnement de poursuivre l’exercice du leur. Par exemple, les évêques. Pour récompenser leur loyauté et leur bonne conduite, dans les premiers temps du régime britannique, les évêques touchent une pension annualisée. Allez savoir pourquoi il s’en trouve encore aujourd’hui pour bien vouloir croire que le crucifix, tout comme la monarchie, appartient à un patrimoine dont il ne faudrait pas décrocher.

37 commentaires
  • Yolande Chagnon - Inscrite 22 octobre 2018 00 h 58

    Les Québécois n'ont jamais choisi la monarchie ? ? ?

    Lorsque Jacques Cartier planta sa croix à Gaspé en 1534, il prit possession de ces nouveaux territoires dont il ignotait l'immensité au nom du Roy de France.

    En 1763, par le Traité de Paris, le Roi de Grande-Bretagne devenait le souverain du Canada.

    La monarchie britannique, avec les très longs règnes de Victoria et d'Élisabeth II a été jusqu'ici un élément de stabilité bien inoffensif.

    Le Québec aurait pu le 20 mai 1980 et le 30 octobre 1995 faire le choix de la République; il ne l'a pas fait.

    D'ailleurs, au cours des deux campagnes référendaires, il ne fut à peu près pas question de la monarchie tellement il était évident qu'avec un OUI, la république s'imposerait.

    Maintenant, qu'un juriste nous serve comme argument le renvoi sur la sécession du Québec et la Loi donnant effet à l’exigence de clarté formulée par la Cour suprême du Canada dans son avis sur le Renvoi sur la sécession du Québec comme étant le moyen de disposer du régime monarchique, donne carrémemt dans le surréel.

    https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/c-31.8/page-1.html

    Il est bon de rappeler que lors de ce renvoi, le gouvernement du Québec jugea inapproprié de se faire représenter devant la Cour suprême, jugeant cette loi illégitime et contraire au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

    La Cour suprême dut se résoudre à désigner un amicus curiae, Me André Joli-Coeur, qui ne représentait rien d'autre que lui-même.

    L'Assemblée nationale du Québec alla même plus loin et adopta le projet de loi n°99 : Loi sur l'exercice des droits fondamentaux et des prérogatives du peuple québécois et de l'État du Québec.

    http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/

    Reniant tous ses engagements passés, il faudrait maintenant que l'Assemblée nationale du Québec se mette à genoux devant le fédéral et toutes les provinces pour leur demander d'abolir la monarchie au Canada.

    La lutte pour plus de pouvoirs est autrement plus importante.

  • Clermont Domingue - Abonné 22 octobre 2018 07 h 01

    Brillant.

    Brillant tant par la forme que par le contenu; vous expliquez bien comment on attache le colonisé avec deux cordes plutôt qu'une. Merci.

  • Julien Thériault - Abonné 22 octobre 2018 07 h 40

    Un premier pas timide

    Un premier pas,timide, serait de réduire à 0 $ à cette fonction dans le budget du Québec. Le lieutenant-gouverneur est le représentant de la reine, il est donc un fonctionnaire fédéral. Alors que la reine elle-même le paie, ou alors le gouvernement fédéral. On devrait aussi laisser la reine, ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants payer leurs voyages, s'ils daignent venir visiter leur province : pas de galas, pas de dîners protocolaires, pas de sécurité.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 22 octobre 2018 07 h 46

    Absurdistan

    En Absurdistan tout est possible. Rapatrier la Constitution et en même temps garder la face du monarque sur nos pièces de monnaie, qui sont d'ailleurs de moins en moins utilisées.

  • Denis Paquette - Abonné 22 octobre 2018 07 h 59

    et oui nous sommes une espèce qui peut être facilement conditionnée

    N'avons nous pas toujours été sous le jourg de ses pouvoir , peut être y a-t-il beaucoup de gens qui voient a ce que nous y restions, dans ces conditions il est difficile qu'il en soit autrement , enfin c'est mon opinion, ne dit-on pas soumis un jour soumis toujours , malgré ce que plusieurs croient ne sommes nous pas une espèce qui peut être facilement conditionnée