En fumer du bon

Pendant quelques jours, au moins, le symbole national du Canada aux yeux du reste du monde n’a pas été la feuille d’érable, mais bien la feuille de cannabis. Comme l’a si délicieusement souligné Stéphane Baillargeon cette semaine dans Le Devoir, le Canada « est devenu une sorte d’agent psychoactif pour les médias du monde » avec la légalisation de la marijuana récréative.

On a dû rappeler aux journalistes étrangers, y compris ceux des grands réseaux de télévision américains qui ont atterri dans les villes du pays mercredi, que le Canada est loin d’être le premier à légaliser cette drogue à des fins récréatives. Plusieurs États américains, sans parler de l’Uruguay, nous ont montré la voie en légalisant la consommation de cannabis à ces fins sans pour autant devenir des sociétés sans foi ni loi. La Californie, avec une population qui dépasse celle du Canada tout entier, a dix mois d’avance sur nous.

N’empêche, on n’avait qu’à entendre les commentaires des enthousiastes qui avaient fait la queue à l’extérieur de l’une des rares succursales de la Société québécoise du cannabis pour constater qu’il s’agissait d’un événement historique à leurs yeux. Pour la première fois, ils pouvaient acheter en toute légalité un produit qu’ils s’étaient procuré jusque-là dans l’obscurité des ruelles ou des mains des revendeurs liés à des gangs de rue ou au crime organisé. « Et ce que j’aime, c’est qu’à partir d’aujourd’hui, ce n’est pas la pègre qui va profiter de ce commerce », a dit au Devoir l’un des clients de la SQDC, satisfait de son achat, au centre-ville de Montréal.

Décidément, en ce qui concerne le cannabis, les Québécois vivaient comme si rien n’avait changé depuis la Grande Noirceur. Alors qu’ailleurs au Canada, et surtout à Vancouver et à Toronto, des dizaines de magasins de cannabis ont pignon sur rue depuis quelques années déjà, la police québécoise a systématiquement empêché l’ouverture ici de tout magasin de la sorte. Si c’est vrai que ces magasins opéraient dans l’illégalité ailleurs au Canada, cela fait longtemps que la police avait cessé d’essayer de les fermer. C’est pourquoi le 17 octobre n’a pas été accueilli avec le même enthousiasme à Vancouver et à Toronto, où aucun magasin privé ou public légal n’a encore ouvert ses portes. Les magasins dans ces villes et ailleurs en Ontario et en Colombie-Britannique — à part un seul magasin à Kamloops — continueront d’opérer de manière illégale jusqu’à ce qu’ils obtiennent un permis de leur gouvernement provincial respectif.

Le contraste avec le Québec, où l’État sera le seul distributeur du cannabis légal, est particulièrement frappant. Ailleurs au Canada, le prétendu « ganjapreneurisme » fait en sorte que des milliers de Canadiens voient une occasion d’affaires dans la légalisation de la marijuana. Ailleurs au Canada, c’est le Klondike, où tout un chacun peut devenir riche grâce au « canna-capitalisme », alors qu’au Québec, on se contente des sacs bruns de la SQDC.

Si les retombées économiques peuvent varier d’une région à l’autre au Canada, la légalisation du cannabis aura des retombées politiques à peu près égales à travers le Canada. Et c’est le gouvernement Trudeau qui en profitera. L’ancien premier ministre progressiste conservateur Brian Mulroney, qui a toujours su flairer une bonne affaire politique, a mis ses collègues conservateurs dans l’embarras en louangeant le gouvernement Trudeau pour cette « importante avancée sociale ». Selon l’ancien premier ministre de 79 ans, qui s’est aussi joint cette semaine au conseil d’administration d’une entreprise américaine qui investit dans le secteur du cannabis, « le Canada joue un rôle de leadership majeur », que d’autres pays suivront. Pendant ce temps à Ottawa, le député conservateur Gérard Deltell martelait que « ce n’est pas une bonne journée pour le Canada ».

Les conservateurs se sont trompés en s’opposant à la légalisation du cannabis. Une fois que le train avait quitté la gare, il fallait vite se ranger au consensus canadien pour ainsi passer à autre chose. Dans les yeux des jeunes Canadiens, les conservateurs ont encore l’air de vouloir bloquer le progrès. Et si le nouveau gouvernement caquiste au Québec va de l’avant avec sa promesse de rehausser l’âge légal pour la consommation du cannabis à 21 ans, il risque de susciter une ruée de jeunes électeurs vers les libéraux de Justin Trudeau lors des élections fédérales de l’automne prochain. Comme l’a souligné cette semaine la ministre fédérale de la Justice, Jody Wilson-Raybould, toute loi caquiste voulant relever l’âge légal à 21 ans ferait véritablement l’objet d’une contestation judiciaire. Enlever un droit, même si celui-ci n’aurait existé que pendant quelques mois, est toujours une proposition douteuse.

Bien sûr, la légalisation du cannabis ne se fera pas sans heurts, et les craintes de la profession médicale doivent être prises au sérieux pour empêcher qu’elles se réalisent. Mais il faut en avoir fumé du bon pour prétendre que le gouvernement Trudeau fait fausse route.

6 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 20 octobre 2018 19 h 43

    Papa a raison, mais lequel?


    Il est intéressant d’observer qu’avec le débat sur la laïcité, la façon québécoise de gérer la légalisation du cannabis ajoutera un autre point de discorde avec le gouvernement fédéral en ce qui a trait à la liberté et l’autonomie des citoyens. Le gouvernement fédéral valorise la liberté et l’autonomie des individus qu’ils gouvernent en leur permettant de cultiver 4 plans à la maison alors que le Québec, cette nation distincte, revendiquant sa liberté et son autonomie de gouverner dans ce qu’il considère être son champ de compétences, interdit la culture privée de la marijuana et restreint ainsi cette autonomie et liberté individuelles chez «ses» gouvernés. On est donc en présence de deux visions différentes de ce que c’est «d’agir en bon père de famille.»

    Marc Therrien

  • Sylvie Paré - Inscrite 20 octobre 2018 23 h 46

    Lavage de cervelle

    Donc, ça continue l'entreprise de démolition de la société québécoise. C'est vrai que le Canada, c'est tellement mieux... Je n'ai rien contre la critique mais en ce moment le rouleau compresseur anti-québécois, et beaucoup au Devoir, que je ne peux m'empêcher cette montée de lait. J'en fait de même avec votre accolyte de «campagne miltitaire»; Francine Pelletier. «Wipés de la map» comme disait Josée Blanchette...

  • Anne-Marie Isabel - Abonnée 21 octobre 2018 11 h 31

    Quelle belle avancée!

    M. Trudeau se montre très humaniste et bon père de famille en passant cette loi, qui va par la même occasion développer notre économie et va contribuer à apporter plus de joie de vivre dans tout le Canada. Mais pourrait-on aller plus loin? Pourquoi ne pas étendre la récréation dans les foyers d’accueil et dans les hôpitaux . Les personnes âgées et les patients n’ont-ils pas le droit eux aussi de Vivre dans la joie? Et ne pourrait-on pas élargir ce droit au personnel soignant qui pourrait travailler dans la joie sans ressentir cette pression constante sur leurs épaules?

    Le Canada avance dans l’innovation pour le mieux-être du peuple.
    Non seulement, on lutte contre le crime organisé, mais on développe une nouvelle activité économique qui va générer beaucoup de profits.

    Et comme on va devenir plus riches avec cette nouvelle activité économique, notre gouvernement pourra peut-être s’attaquer à d’autres problèmes moins cruciaux, comme les paradis fiscaux, le réchauffement climatique, la pauvreté, la santé, l’éducation, les inégalités sociales, la lutte contre la délinquance, la toxicomanie et j’en passe.

  • Bernard Dupuis - Abonné 21 octobre 2018 11 h 40

    Des préjugés profondément enracinés

    Jusqu’à un certain point, je trouve intéressant que Le Devoir publie une chronique écrite par un nationaliste canadien qui porte encore une foule de préjugés à l’endroit de la société québécoise. Cela ne nous dispense pas de lire les journaux canadianistes, mais cela permet à ceux qui ne s’intéressent pas aux journaux anglophones de constater que les préjugés y sont profondément enracinés.

    Du point de vue du canadianisme, il existe une période de l’histoire du Québec qu’on appelle la grande noirceur. Mais de quelle période parle-t-on? Évidemment il s’agit uniquement et essentiellement de la période de Duplessis. Toutefois, au sujet de la période de la grande noirceur d’Elliot Trudeau incluant la mise en application de la loi des mesures de guerre et le référendum de 1980 c’est la conjuration du silence. En 1970, le gouvernement Trudeau a fait emprisonner près de six cents personnes sans aucune accusation. En 1980, les nationalistes canadiens remportaient un référendum sur la base de graves mensonges proférés par Elliot Trudeau : « Nous mettons notre siège en jeu »! Encore là, comment qualifier cette époque s’il ne s’agit pas de celle de la très grande noirceur?

    L’autre préjugé considère la supériorité du peuple canadien sur le peuple québécois relativement au sens des affaires. Au Canada, « c’est le Klondike où tout un chacun peut devenir riche grâce au « canna-capitalisme », alors qu’au Québec, on se contente des sacs bruns de la SQDC ». Il est vraiment pathétique qu’un tel préjugé demeure aussi profondément enraciné dans l'esprit canadianiste des années après la révolution tranquille.

    En ce qui concerne le risque de susciter une ruée des jeunes électeurs vers les libéraux de Justin Trudeau, on voit que certains Canadiens confondent les règles de leur propre constitution. Le gouvernement cacquiste ne risque rien puis qu’il ne s’agit pas du même niveau de gouvernement. En réalité, les élections fédérales ne menacent pas un gouvernement élu au Québec. Si le

  • Bernard Dupuis - Abonné 21 octobre 2018 11 h 43

    Des préjugé profondément enracinés (suite et fin)

    En réalité, les élections fédérales ne menacent pas un gouvernement élu au Québec. Si les jeunes veulent voter pour Trudeau, cela n’enlève rien à la CAQ.

    Les préjugés entre les peuples ont des racines extrêmement profondes surtout lorsqu'il s’agit des préjugés des nationalistes canadiens à l’endroit du peuple québécois. C'est vraiment pathétique. La chronique de Konrad Yakabuski en est la plus belle illustration.

    Bernard Dupuis, 21/10/2018