L’héritier de Philippe Couillard

Tant qu’à y être, ajoutons le nom de Philippe Couillard à la liste de tous ceux qui pourraient se réclamer d’être l’héritier politique de René Lévesque. Au risque de susciter l’indignation de certains de ses anciens collaborateurs, il faut reconnaître que le fondateur du Parti québécois se fit un devoir d’éviter de faire de la politique sur le dos des minorités linguistiques et religieuses.

Or, à l’occasion de l’annonce de son départ de la politique après la cuisante défaite du Parti libéral lors des élections de lundi, le premier ministre sortant tenait à rappeler aux 125 députés qui prendront bientôt leurs sièges à Québec la lourdeur de leurs responsabilités envers les minorités. « Notre Assemblée nationale, comme tous les parlements, a dit M. Couillard, se doit de protéger leurs droits plutôt que de les restreindre, si elle veut conserver sa légitimité. »

Le contraste avec les propos qu’avait tenus mardi François Legault, lors de sa première conférence de presse postvictoire, ne pouvait qu’être plus frappant. Celui qui remplacera maintenant M. Couillard à la tête du gouvernement n’a pas tardé à manifester son manque de compréhension d’un principe aussi fondamental en démocratie que celui de la protection des droits des minorités en invoquant l’appui de la majorité québécoise pour justifier sa promesse d’interdire le port de signes religieux par certains employés de l’État. « Et si nous devons avoir recours à la clause dérogatoire [de la Constitution canadienne] pour appliquer ce que la majorité des Québécois veut, on le fera », de dire M. Legault, faisant ainsi les manchettes à travers le Canada et se lançant d’une manière pour le moins prématurée dans un débat qui risque de lui coûter cher.

Comme première impression, disons qu’elle n’inspirait pas beaucoup confiance. M. Legault ne semble pas encore saisir en quoi ses propos ont maintenant une portée plus large que ceux du chef du troisième parti à l’Assemblée nationale. S’il veut éviter de replonger le Québec dans les débats déchirants qu’il a lui-même invoqués pour justifier la création de sa Coalition avenir Québec, M. Legault devrait vite apprendre à moduler son discours selon les circonstances.

On a beau invoquer l’exemple du premier ministre ontarien Doug Ford, qui tire sur tout ce qui bouge, le recours à sa clause dérogatoire n’est pas le genre de menace qu’on devrait brandir à la légère. D’ailleurs, M. Ford a renoncé à invoquer ladite clause après que la Cour d’appel de l’Ontario eut validé sa loi visant à réduire la taille du conseil municipal de Toronto. Il n’en avait tout simplement plus besoin, puisque la constitutionnalité de sa démarche n’était plus en question. Les municipalités étant les créatures des provinces selon la Constitution canadienne, les provinces peuvent en disposer comme bon leur semble.

Et si d’aventure M. Ford devait avoir recours à la clause dérogatoire pour instaurer quelque réforme municipale que ce soit, il ne s’agirait pas d’une abrogation des droits fondamentaux apte à susciter l’indignation d’Amnistie internationale. Tout au plus, il s’agirait de la politique interne d’une province.

L’interdiction du port des signes religieux est d’un tout autre ordre. Elle serait susceptible d’attirer l’attention du monde entier. On a beau citer l’exemple des pays européens qui interdisent le port du voile islamique dans certains établissements publics, le Québec devrait apprendre de leurs erreurs plutôt que de les répéter. En France, l’interdiction du voile et de la burqa n’a en rien renforcé la cohésion sociale de la République ni servi à l’intégration de la population musulmane pratiquante. Cette dernière est devenue encore plus marginalisée et se sent d’autant plus exclue.

Bien sûr, on ne devrait pas bannir au nom de la rectitude politique le débat sur les défis que pose la diversité religieuse pour la laïcité de l’État. Mais de là à offrir des réponses irréfléchies à des questions plus qu’hypothétiques comme l’a fait M. Legault cette semaine, cela n’augure rien de bon pour un premier ministre qui se veut rassembleur. Non seulement a-t-il plongé dès le début le nouveau gouvernement dans la controverse, mais M. Legault a fait fi de son engagement, lors de son discours de lundi soir, à gouverner au nom de tous les Québécois. En mettant vite à dos une bonne partie d’entre eux, il n’a fait que prouver qu’il faut plus qu’une pluralité de sièges à l’Assemblée nationale pour accéder à la stature d’un premier ministre.

Quoi qu’on dise de M. Couillard, lui, il l’avait, cette stature. Et son discours de départ devrait guider tous ceux et toutes celles qui lui succéderont. « Ayons confiance en nous. Ne craignons surtout pas l’autre ou l’avenir. Écoutons notre belle jeunesse, qui nous dit de rester confiants et ouverts. » M. Legault saurait-il en ce sens être l’héritier de M. Couillard ?

30 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 6 octobre 2018 05 h 58

    Le Québec n’est pas le Canada : un agglomérat de ghettos

    Même si le concept ethno-racial de « communautés culturelles » est maintenant mis en pièces partout, y compris dans sa mère-patrie l'Angleterre, le chroniqueur Torontois défend l’existence au Québec de ghettos ethniques, raciaux, religieux ou linguistiques. L'Ethnie ou la Race plutôt que la Citoyenneté, la Croyance plutôt que la Raison, l'Anglais plutôt que le Français, les liens du Sang sacralisés prévalant sur l’Égalité citoyenne au sein d'une même communauté nationale.

    Cependant, en dehors de ces pays qui ont fait autrefois partie du très anglo-saxon Empire britannique, y compris les États-Unis et le Canada anglais, existe-t-il une juridiction nationale sur la planète qui ne soit ni Anglophone ni Protestante, et où l’État lui-même partage une telle idéologie raciale porteuse de divisions et de querelles sans fin, voire de conflits civils ?

    Au Québec, l’immense majorité de la population y compris les néo-Québécois partage plutôt l’approche exprimée par le Premier ministre Jean Charest lors du Discours inaugural à l’Assemblée nationale, le 9 mai 2007 : « Il n'y a qu'un seul Québec, une seule nation ».

    • Pierre Grandchamp - Abonné 6 octobre 2018 15 h 06

      Absolument d’accord avec votre argumentation. Le chroniqueur ne semble pas comprendre la spécificité québécoise. Ce que propose Legault, c’est ce que suggérait Bouchard Taylor, il y a 10 ans; sauf qu’il ajoute les enseignants.

      Je suis convaincu que la majorité des Québécois sont d’accord. Nous avons réglé le cas des signes religieux catholiques en situation d’autorité, il y a plus ou moins 40 ans.

    • Léonce Naud - Abonné 7 octobre 2018 05 h 12

      Spécificité québécoise ? Je suis Normal et c'est les Autres, les Spécifiques !

  • Claude Bariteau - Abonné 6 octobre 2018 06 h 16

    Soyons d'abord précis.

    Dans la constitution de 1982, les seules minorités détenant des droits sont les peuples autochtones. Il n'existe pas de droits des minorités linguistiques ou religieuses car elles n'existent pas dans la constitution.

    Existe par contre, dans cette constitution, des ayants droit que sont les citoyens et les citoyennes. Ces ayants droit sont protégés à titre individuel par la constitution non parce qu'ils font partie d'une minorité linguistiques ou religieuses, mais parce qu'ils peuvent s'exprimer dans les deux langues officielles sans contrainte et pratiquer leur religion.

    Concernant les pratiques religieuses, celles-ci impliquent des droits seulement sur la base de la sincérité des ayants droit qui se sentiraient opprimés s'ils ne pouvaient pas exiber leurs prariques religieuses par des signes visibles.

    Je me permets ces précision parce que votre analyse recoure à des droits collectifs. Ces droits collectifs existent hors de la zone des institutions politiques. Des tenants d'une religion peuvent s'associer pour se doter des services, mais ces services, s'ils interfèrent avec ceux de l'État, notamment en santé et en éducation, ne peuvent pas échapper aux règles collectives à moins d'entente particulière. Dans ce cas, il ne s'agit pas de droit mais de gestion décnetralisée reconnue qui doit respecter les exigences de l'entente.

    Le point soulevé par une députée de la CAQ concernant les règles dans l'enseignement et les garderies à la maternelle, au primaire et au secondaire est différent. Il existe des pratiques reconnues dans les institutions.

    Il m'apparaît impensable de contraindre les personnes qui les réalisent. Une clause grand-père s'impose. Par contre, rien n'empêche un gouvernement provincial de préciser des règles pour les nouveaux employés. Si elles vont au-delà des droits reconnus aux ayants droit de 1982, elles risquent de soulever des problèmes. C'est pour cette raison qu'il y a la clause dérogatoire, qui est de portée limitée.

  • René Bourgouin - Inscrit 6 octobre 2018 06 h 26

    Propagande canadienne anglaise

    Concentré de propagande des élites canadiennes anglaises interchangeable avec n'importe quel chronique de n'importe quel chroniqueur du Globe and Mail dont M. Yakabuski est issu. Rien d'original.

    Avec toujours une petite pique contre le modèle français... Soooo canadian...

    On peut toujours parler du Danemark si vous voulez? Pays scandinave plus petit que le Québec qui niaise pas avec la puck sur ces questions...

    Il n'y a que dans le Canada disjonctée des élites torontoises que l'idée que les personnes EN POSITION D'AUTORITÉ ne doivent pas porter de signes religieux soit radicale et extrémiste... Je suis sûr que la majorité de vos lecteurs du Globe and Mail sont en faveur de ce principe de bon sens...

    • André Joyal - Abonné 6 octobre 2018 11 h 49

      Comment ne pas etre d’accord avec vous M. Bourgoin! Que fait ce chroniqueur dans nos pages? Sa seule utilité consiste à nous rappeler comment on nous voit à Toronto. Moi qui ai vécu quelques années en France, je me demande ce qu’il connait de ce pays. Il ne lit meme pas Christian Rioux, j’en suis certain.

    • Michel Thériault - Inscrit 7 octobre 2018 13 h 09

      Messieurs Bourgoin et Joyal,

      merci de remettre ce chroniqueur Canadian à sa place. Je lis quelquefois le "Journal de Mourial" (pratiquement le seul journal disponible dans les restaurants) et, quoique ce journal est assez "entrée de gamme" merci, leurs chroniques sont très souvent supérieures à ce qu'on trouve de plus en plus ici. Ça ne vole pas haut en ce moment au Devoir...

      M. Antoine Robitaille, on s'ennuie de vous.

  • Gilles Racette - Inscrit 6 octobre 2018 06 h 27

    Vous avez certainement

    droit a vos opinions politiques mais mis à part la corruption, une des principales raisons pour laquelle le peuple qui semble maintenant redevenu canadien-français, à majoritairement voté pour expulser 'filou' Couillard et le 'liberal party', était justement ce manque de sensibilité envers un des peuples fondateurs qui comme Trudeau and sons, considèrent ces derniers comme une minorité parmi tant d'autres, alors même si vous rabaissez Legault et ses troupes au rang des frères Ford dans le but d'intimider ou d'influencer l'opinion publique et mettre de la pression, ce serait sans doute une bonne idée de lui donner la moitié d'une chance d'appliquer le programme pour lequel il a été élu, pour les donneurs de leçons, ça pourrait attendre un petit peu.

    • André Joyal - Abonné 6 octobre 2018 11 h 51

      Bien dit à votre tour M.Racette.Heureusement que je me suis gardé de lire notre Torontois en me levant...

  • Daniel Gagnon - Abonné 6 octobre 2018 06 h 34

    Monsieur Legault trahit effectivement notre belle réputation d'accueil québécois

    Comment concilier notre souci d’accueil traditionnel et notre esprit québécois d’ouverture aux autres avec cette peur irraisonnée de l’immigrant chez François Legault. Monsieur Legault trahit effectivement notre belle réputation d'accueil.
    Recevoir les félicitations de Marine Le Pen, chef du parti extrémiste RN (ex-front national fondé par son père Jean-Marie Le Pen et niant l'existence des camps de concentration), islamophobe et antisémite, ou les deux à la fois, est plutôt gênant pour François Legault. Mais surprise! Le Premier ministre québécois Legault ne semble pas en être troublé, ni dérangé, ni embarrassé!
    « Faire plus, faire mieux », dit le Premier ministre François Legault, slogan inquiétant si on se souvient d’un autre slogan cacquiste scandé par monsieur Legault et activant la peur de l’immigrant: « En prendre moins, mais en prendre soin », visant à réduire le nombre d’immigrants et jouant sur la peur, si rentable au point de vue électoral comme basse corde démagogique à faire vibrer chez l'électeur.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 6 octobre 2018 12 h 15

      Allez donc lire Marois et Dubreuil : « Le remède imaginaire » et vous comprendrez le sous-titre «pourquoi l'immigration ne sauvera pas le Qc».
      Bref, l'mmigration, comme n'importe quel outil, est un moyen pour obtenir une fin, pas une fin en soi. Ceux qui la promeuvent me font penser à une charpentier qui fétichiserait son marteau pour me convaincre de l'embaucher plutôt que ses réalisation. Eu égard à la fin, si c'est de faire prospérer le Québec (société distincte, nation, minorité culturelle dans le Canada, vous choisissez), c'est évident que face à la puissance anglo-saxonne de nos voisins et à l'attraction de leur culture, notre immigration doit consolider le Qc français et être soluble dans ses valeurs. Il ne sert à rien de faire venir des gens pour les enfermer dans des ghetto et de gérer le tout dans une approche communautariste où elles deviennent des clientèles, et ce juste pour plaire aux vertueux. Une fois que l'on a dit cela, on a détruit le mythe de l'immigration bonne en elle-même ou de la diversité bonne en elle-même. Nous constatons que l'immigration telle que nous la pratiquons ne marche pas : culturellement la francisation se fait mal. Économiquement, des immigrants sont coincés dans le rôle de bénéficiaires plutôt que contributeurs et politiquement, leur assimilation au parti libéral permettait à la minorité anglophone de voir son poids augmenter, au détriment, du moins, des francophones de Montréal. Dans les années 2000, on recevait 35 000 immigrants, et en 70, autour de 20 000, cela a suffit pour que l'on crée la loi 101. En ce moment, c'est 53 000 , légaux, et il faut ajouter les 13 000 interceptions de la GRC, pour la pluparts des clandestins amériains, donc anglophone. Il n'y a pas de peur, mais un désir de ne pas être submergé, hier encore au Centre Rockland, un commerçant m'a interperlé en anglais seulement, même plus de «bojour hi», son français était pitoyable.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 6 octobre 2018 19 h 04

      La CAQ ne fait qu'appliquer ce que Bouchard Taylor proposait, il y a 10 ans; sauf qu'elle ajoute, avec raison, les enseignants.

    • Daniel Gagnon - Abonné 7 octobre 2018 07 h 14

      Comme il est triste et honteux ce repli identitaire du populiste Premier ministre François Legault au sujet de des immigrants (« En recevoir moins, mais en prendre soin »)!
      Ce qui peine dans cette attitude frileuse de retranchement identitaire, attitude qui nous déshonore comme Québécois, c’est ce refus de reconnaître notre capacité de défendre les humains dont nous sommes, à partager l’humanité de notre planète si souffrante.
      Ce comportement pusillanime et égoïste nous faire perdre des trésors et des richesses culturelles, sans parler des retombées économiques. Prenons par exemple le seul cas de notre cher Charles Aznavour, (Shahnourrh Varinag Aznavourian), devenu français, et qui adorait le Québec, qui a chanté les chansons du grand Félix Leclerc, et qui a embrassé de tout coeur la vie française : quelle perte cela aurait été si nous n’avions pas été heureux qu’il soit des nôtres!