«Wipés» de la «map»

Deux rappeurs de la scène montréalaise à la langue bien pendue, Tracy et Koffee K.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Deux rappeurs de la scène montréalaise à la langue bien pendue, Tracy et Koffee K.

La veille du jour J, il m’a demandé : « Tu regardes quoi, maman ? » « Oh, c’est un film sur Pauline Julien, une chanteuse populaire de ma jeunesse. Elle était venue dans ma classe à ton âge. »

« Hein ? ! Comme si Céline Dion venait dans mon cours de français ! » Pas tout à fait, non. On est loin de Vegas, ici, c’est même exactement l’inverse, je le crains. J’ai eu un pincement au coeur en constatant que je n’ai pas réussi à être une passeuse, à lui transmettre mon attachement profond à la langue, à nos racines, à notre identité, à notre histoire si récente. Il n’en a plus rien à foutre. Il s’en « bat les couilles », j’te fuckin niaise pas. Il a 15 ans et le monde lui appartient à travers un écran, sans frontières, sans drapeau.

Le lendemain, la CAQ d’un Québec inc. comptable, rassurant pour le CELI, terrassait la carte électorale après une occupation de la confrérie médicale qui nous a laissé des finances « en santé ». Une bonne nouvelle pour les investisseurs. Nous sommes redevenus Canadiens français comme l’a souligné, sans amertume, l’ex-péquiste Pierre Curzi.

J’ai vibré en me replongeant dans le documentaire Pauline, intime et politique, me suis rappelé cette fierté galvanisée de 1976, de 1980, propulsée par les artistes québécois. Le constat n’en est que plus troublant face à la rupture entre mes référents de French pea soup— mon arrière-grand-père ayant lancé la marque Habitant, à l’origine du sobriquet — et ceux de mon ado. La France n’est pas sa mère patrie ni les Anglos ses « ennemis ». Aznavour et sa bande m’ont appris à écrire, à aimer, à penser. Pauline et sa fratrie, à me tenir droite, à m’aimer, à me respecter.

N’en déplaise à M. Legault, si ses petits-enfants ne parlent plus le français après-demain, les immigrants n’y seront pour à peu près rien. Le nouveau premier ministre devrait plutôt songer à restreindre l’accès à YouTube et à Netflix. Mon B de 15 ans parle la langue de la mondialisation, celle des dominants. Il sera peut-être un Canadien franglais. Son écoute assidue du rap et du hip-hop a fait de lui l’adepte d’un dialecte de cour d’école mâtiné de créole et d’arabe.

 

Alors que mes parents nous faisaient écouter du Béart, du Ferrat, du Aznavour et du Reggiani sur le tourne-disque du salon, mon fils a des écouteurs greffés dans les oreilles et je n’ai pas accès à sa culture, sauf en auto où je découvre ses chanteurs « explicites » qui abusent des mots bitch, fuck et weed. C’est relou.

You are the one for me, for me, for me, formidable / You are my love very, very, very, véritable.

 

Sont nice tes shoes

Le plus drôle, c’est que mon B utilise désormais à peu près le même patois — version urbaine — que mon grand-père gaspésien. Alban me disait : « Mets la grocery su’a pantry » et parlait un langage du métier (de bûcheron à plombier, avec une 4e année), où les mots cope, washer, team (de chevaux), jobeur et se shaver faisaient partie du quotidien.

Quand mon B complimente : « Sont nice tes shoes », il ne fait que répéter une langue apprise avec des rappeurs qui font du cob (fric) en se la jouant « racaille ». Ils sont « posés », relaxes, all in ou down (partants), gone wild, font la moombaï, s’envoient niquer leur mère ou leur race, font des shits avec leur styfe (blonde).

Il m’appelle « la mère » comme les vieux d’autrefois, en roulant des mécaniques, mais avec des trémolos dans le coeur. Leur mère, c’est une réplique de la Sainte Vierge qui leur achète des condoms à la pharmacie et avec qui ils peuvent pleurer sur leurs mauvais coups. « La game est tough, faut’tu wake up. » Il sait que j’irais lui porter des Q-Tips en prison, mais il ne saisit pas trop ce qu’une langue maternelle veut dire.

Je lui ai fait lire un glossaire publié dans La Presse +, le mois dernier, sur le slang montréalais chez les jeunes, issu d’influences maghrébine, créole haïtien et anglophone. Il connaissait le sens de tous ces mots en provenance de ruelles où tu ne laisses pas ton matou traîner, sans compter le labyrinthe du Web, ce vaste fourre-tout culturel. Qu’un ado de banlieue blanche et proprette de la Rive-Sud comprenne la langue des ghettos parisiens n’est qu’un symptôme du grand égalisateur qui fait d’eux des citoyens du monde avant tout.

Rappelle-toi qu’on est partis de nothing / Pis que ma moms work à l’usine sur le nightshiftSo, si c’était pas du weed pis de la musique / I might justroll up dans une caisse sur Saint-Laurent

 

Speak White

« Parlez-nous production profits et pourcentages

speak white
c’est une langue riche
pour acheter,
mais pour se vendre,
mais pour se vendre à perte d’âme », écrivait Michèle Lalonde dans son superbe Speak White que j’ai lu à l’âge de mon B en écoutant du Harmonium, du Beau Dommage et Garolou. 
 

Je speak white moéssi, metoo. Cet été, sur une terrasse de la rue Saint-Denis, celle en face du club de danseuses L’Axe, j’ai eu l’outrecuidance de commander une bière de microbrasserie… en français. La serveuse m’a répondu : « Sorry, I don’t know what you mean. » Le mot « bière », elle catchait le meaning, mais pas « microbrasserie ».

J’ai callé l’hôtesse bilingue, jouquée sur ses talons longs, les tatouages à fleur de short, un joli minois (si tu t’imagines, fillette, fillette) ; elle nous a gratifiées d’un mépris digne des vendeuses de jadis chez Eaton. Je désirais être servie en français et c’était trop demander même si c’est « notre » langue officielle.

Nous n’étions pas rue Crescent, pourtant. Saint-Denis, un samedi soir d’été — j’y étais serveuse, jadis, pour payer mes études en journalisme à l’UQAM —, est devenue le royaume du douchebag en décapotable qui n’a rien à cirer des caquistes, des solidaires ou du PQ wipé de la map sur l’île. Va-t-il même voter ? Il speak white. He wants to pogne, estie.

Parler français est devenu synonyme de petit pain, de moins-que-nothing ou d’élite franco-snob et de péquiste. Nous sommes dus pour une autre Révolution tranquille, mais je doute qu’elle se fasse au Caquistan (le joli mot de Brian Myles). Nous sommes un petit peuple de Gaulois de moins en moins irréductibles, de Latins de plus en plus perméables et colonisés.

Nous irons rejoindre les Acadiens et les Cajuns au royaume des incompris de la mother tongue. Je me console ; c’est pas la grosseur qui compte, c’est la way que tu le handle.

Pauline, l'amoureuse

Elle aimait le Québec, elle aimait le chanter, elle aimait Gérald, elle aimait la liberté. Le film documentaire d’archives de l’ONF et de témoignages qu’a réalisé Pascale Ferland débute avec cette phrase : « Je me sens tellement seule. Peut-être que j’ai trop aimé. »

Le pays du Québec, elle l’avait chevillé au coeur et au corps. Avec son éternel complice, l’ex-député du Parti québécois Gérald Godin, de dix ans son cadet, elle a vécu intensément la montée de la souveraineté, la crise d’Octobre, la défaite du référendum de 1980.

Trente-deux années d’amour qui ne furent pas assez longues, dira-t-elle à son décès. Il a écrit, du temps où il était journaliste au Nouvelliste : « Pauline Julien est un petit arbre dur. Entêté, tout à la fois noueux et fragile qui s’impose par sa volonté et cet entêtement qui sont ce que l’on appelle, la présence. » Et on ne s’en lasse pas.

La version originale du film est encore en salle et une mouture de 60 minutes (17 min de moins) sera présentée le dimanche 7 octobre à 22 h 50 (à vos enregistreuses !) à ICI Radio-Canada Télé. L’intégrale sera diffusée ultérieurement et en rattrapage dès le 6 novembre. 


Écouté Le sens des paroles, le dernier disque d’Alaclair ensemble, un groupe hip-hop local, « troupe de postrigodon bas-canadienne » ou « entreprise familiale composée d’une bunch de humble french-canadians », au choix. On fait dans le franglais. Projet de char avec l’ado. On verra si ça le branche. Moi, si.

Extrait de De partout :

« Amène la tirelire, on fill it up beautiful
Tout le monde doit payer ses dues
Tout le monde est juste dans ses shoes
J’ai pas terminé le school
J’ai dit : « Maman, m’en va rapper for food »
« On arrive de plein de places. On débarque de partout. Tu nous aimes pas. That’s cool. »
 

Trouvé un cours en ligne pour apprendre le québécois. À ajouter à un cours de francisation qui se voudrait plus complet en incluant le joual. Les contractions, le vocabulaire du travail, les « pas » (comme dans « pas pantoute » ou « avec pas d’casque »), la façon de poser des questions et une mise en contexte dans une dizaine de lieux, au chalet comme dans le taxi. Ne manque que le franglais et on est en business

Relu avec autant de plaisir le Speak white de Michèle Lalonde. Vidéo incluse ici.

« Speak white / tell us again about Freedom and Democracy /nous savons que liberté est un mot noir / comme la misère est nègre / et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger ou de Little Rock »

23 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 5 octobre 2018 02 h 57

    les grandes prophéties sont en train de disparaitre

    Wypé de la mape,n'est ce pas la preuve qu'il y a encore de la place, a de nouvelle facon de faire, ce n'est ni anglais ni francais, c'est autre chose, de nouvels univers dont nous ignorons les aboutissants, le monde n'est il pas toujours,en pleine révolution, je ne vous dirai pas pourquoi ,ce serais trop complexe, aujourd'hui nous savons que chaque hormone , que chaque gene , a son mot a dire, il est loin le temps ou nous étions capables de définir notre destin

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 octobre 2018 06 h 50

    Mme Josée,texte tant triste

    que je l'ai envoyé à mes proches pour diviser ma peine....

  • Guy Rivest - Abonné 5 octobre 2018 07 h 45

    Merci !

    Merci, Mme Blanchette pour ce superbe texte teinté d'ironie et peut-être de nostalgie, en tout cas tristement réaliste, et pour m'avoir procuré ce pur plaisir de réentendre «Speak White».

  • Yves Côté - Abonné 5 octobre 2018 08 h 10

    A force de valoriser...

    La faute qui donne le résultat que vous décrivez sur une partie non-négligable de nos jeunes n'est selon moi, pas de votre responsabilité exclusive, Madame.
    Loin de là d'ailleurs.
    A force de valoriser dans nos institutions l'ignorance de la résistance séculière de nos Anciens, résistance souvent maladroite mais toujours sincère, on ne peut récolter rien d'autre un mode de vie et d'expression que la médiocrité des sentiments envers nos particularismes culturels.
    L'évitement et la fuite plutôt que le combat et l'acharnement ne sont au fond qu'une forme de suicide collectif. A force de donner tout combat québécois comme haïssable et condamnable, on génère un peuple qui ne rêve que de devenir et être autre que ce qu'il est fondamentalement. C'est faire le choix d'avouer qu'au fond, l'idée coloniale de notre inadaptation sociale et du passéisme de nos valeurs étant dorénavant acquise pour nous, ceux qui se sont imposés par la guerre et les armes chez nous ont eu raison d'incendier notre pays et de tuer ceux et celles qui s'opposanient à leur injustice institutionnelle et étrangère.
    Faire au quotidien du banissement de "la chicane politique" pour s'installer dans le confortable conformisme "canadian" qu'on nous donne comme idéal de vie, n'est qu'une forme d'abandon de ce que nous sommes au profit de ce que nos maîtres nous commandent d'être.
    C'est donc dire adieu à la liberté et à la fierté de notre histoire pour choisir de dire "Hi !"par facilité, à qui considère depuis des siècles que nous ne sommes que des imitations d'humains.

    Mais ceci-dit, au fond de la boîte de Pandore, lorsque tout en est sortie, que le pire est advenu et advient encore, et que plus rien n'y cache le dernier des sentiments, il reste toujours en forme de force et d'énergie ultimes, l'espérance.
    Elle qui donne à toute vie, possibilité de renaître...

    Vive le Québec libre !

  • Robert Bernier - Abonné 5 octobre 2018 08 h 15

    Douloureux constat

    Vous écrivez: "Nous irons rejoindre les Acadiens et les Cajuns au royaume des incompris de la mother tongue. "

    Et je le crois (crains) aussi. Le problème, c'est que le petit canayen français ne veut pas le voir. Il préfère continuer de penser que tout va bien, et retourner à la pêche. Quelques fois, je me dis que le PQ de René Lévesque et de Camille Laurin a trop bien réussi. Et nous nous sommes réendormis. Quelle tristesse.