Avec le temps

L’autre soir, je suis allée voir, au Théâtre d’Aujourd’hui, Neuf [titre provisoire] de l’auteur québécois d’origine iranienne Mani Soleymanlou, par admiration pour son œuvre. Il avait si bien abordé, dans Un, Deux et Trois — et autres pièces à tête de chiffre — les questionnements identitaires et le choc des cultures, en laissant ses jeunes interprètes (ou lui-même) manier les matériaux de leurs vies.

Neuf a ceci de particulier qu’il offre la parole à des baby-boomers québécois, lesquels n’expriment pas souvent leurs doléances, espoirs et regrets quant aux mutations de la société. Voici Henri Chassé, Pierre Lebeau, Marc Messier, MireilleMétellus et Monique Spaziani presque à nu sous les profils endossés.

La pièce a quelque chose d’échevelé où le mouvement d’ensemble s’égare. Quant aux cinq personnages en quête d’auteur, ils semblent pour la plupart trop prisonniers de leur nostalgie, effrayés par les spectres de la décrépitude et de la mort, mais des salves d’humour, des éclairs de poésie colorent leurs propos.

On voudrait davantage, tant on parle ici d’une génération qui offrit sa modernité au Québec avec ses rêves de changer le monde, de pousser la roue d’un État souverain, semant les artistes sur toutes les scènes. Plusieurs ex-militants politiques et enfants-fleurs se sont rangés, faut dire, là où d’autres n’ont jamais remisé leurs convictions.

Fallait-il vraiment les enterrer, à l’heure où les liens intergénérationnels ont tant besoin d’un tissage étroit ? Le jeunisme, comme tous les « ismes », comporte ses verrous d’enfermement. « Le temps ne fait rien à l’affaire », chantait Brassens… La bêtise comme la clairvoyance n’ont pas d’âge.

Le décor de Neuf dans un salon mortuaire, face au cercueil d’un ami sous une croix lumineuse, donne le ton funèbre, alors que la mort sera celle aussi des anciens idéaux, sur dénouement tenant d’une pelletée de fossoyeur.

Reste que cette tragicomédie offre des pistes à méditer. Dans le paysage, Mireille Métellus, ayant fui jadis (comme Dany Laferrière) le Haïti des Duvalier pour atterrir dans un Québec d’effervescence, montre le visage le plus sage et serein du quintette, même si, comme l’explique à sa place Monique Spaziani, elle préférerait être appelée Noire plutôt qu’« issue de la diversité », des termes insignifiants de prudence.

Pierre Lebeau expose le profil le plus coloré du lot à travers sa révolte contre les maisons sans livres où seuls les manuels de cuisine ont droit de cité. Ses réjouissantes explosions de colère secouent l’engourdissement du jour. « Je suis écœuré de parler sur la pointe des pieds, pour ne pas réveiller les gardiens de son bien-être », tonne-t-il.

De Marc Messier viennent les regrets du rêve d’indépendance avorté et d’une jeunesse bohème et engagée, mais aussi un parti pris d’humilité après les années de gloire et le bal des ego, sur tonnes d’autodérision. Monique Spaziani voit ses rêves de rebondissement raillés, mais refuse d’abdiquer ; Henri Chassé, plus désenchanté et grinçant, fait le pont entre tous. La question du statut de l’artiste flotte entre les personnages, sans trouver ses pleins repères.

La pièce offre de jolies tirades sur les regrets inhérents à toute vie adulte en retour de conscience : si j’avais fait, si j’avais su. Mais qui peut saisir où les chemins de traverse auraient tourné ?

Le besoin de modèles

Il y a tant de façons de vieillir, au mieux en beauté. Je viens de terminer la biographie de Monique Miller par Pierre Audet, publiée chez Libre Expression. Cette grande et brûlante comédienne qui vécut l’aventure des radioromans, les débuts de la télé et l’épanouissement chez nous d’un théâtre de qualité regarde droit avant, jeune à jamais quoique riche de connaissances et de souvenirs, curieuse et active, en perfectionnement perpétuel, entourée d’amis de toutes générations. Les deuils ont parsemé sa route et chaque chapitre en sonne le glas, mais ses morts vivent en elle pour l’aiguillonner.

Par-delà un passionnant voyage à travers l’histoire du Québec artistique, social et politique depuis l’aube de la Révolution tranquille, sa bio nous donne rendez-vous avec une figure lumineuse et inspirante qui n’a pas fini de rayonner. Les gens ont aussi besoin de modèles.

Charles Aznavour, par exemple, ce nonagénaire qui vient de quitter la piste musicale après l’avoir occupée si longuement, si ardemment. Et il m’a semblé que la mélancolie émanant en général des personnages de Neuf n’était pas partagée par l’ensemble de leurs contemporains ou de leurs aînés. À tout le moins insérée dans une mosaïque de sentiments et d’attitudes contradictoires que la société aurait intérêt à décrypter.

J’ai vu surtout en eux les otages d’un monde qui rejette la mémoire, égarant d’un même souffle l’occasion de se connaître un peu mieux.

2 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 6 octobre 2018 13 h 42

    Merci.

    Une autre chronique pleine d'intelligence,de beauté et de sagesse.( Qui peut savoir où les chemins de traverse auraient tourné? J'ai vu surtout en eux les otages d'un monde qui rejette la mémoire égarant d'un même souffle l'occasion de se connaître un peu mieux) Sans mémoire, point de modèle!

  • Iolande Cadrin-Rossignol - Abonnée 7 octobre 2018 11 h 52

    Nostalgie, quand tu nous tient !

    Magnifique analyse, non seulement d'une pièce, mais d'une génération. Tout était donc 'plus beau et meilleur avant ' ? Avant quoi ? Avant d'avoir veilli sans doute. En ce qui me concerne, cette attitude n'est pas très éloignée de celle qui serait de dire : après moi le déluge. Il n'y a ni 'avant' ni 'après' mais un ressac constant de l'océan de la vie. Ce ne sont pas tous ceux qui vieillissent qui ont oublié les aléas d'il y a trente ans, les difficultés, les combats, toujours à refaire, toujours recommencés, avec lucidité.