Le mot de la campagne: «Tanné»

Toute imitation conséquente de François Legault met désormais l’accent sur ces mots cent fois tombés de sa bouche, sous la forme d’une plainte un peu nasillarde qui clôt souvent ses arguments, même lorsque ceux-ci sont énoncés sommairement : « Les Québécois sont tannés », répète à satiété François Legault.

Cette plainte qui tient lieu de constat, Manon Massé l’a reprise en fin de campagne, dans son cas pour se distancer des attaques de ses frères ennemis du Parti québécois : « La population est tannée », a-t-elle lancé.

« Être tanné », qu’est-ce que cela veut dire dans un pays où les tanneries, avec leurs tanins toxiques, ont longtemps contaminé rivières et ruisseaux ? En 2015, lors des travaux de réfection de l’échangeur Turcot, quand on a découvert les fondations du vieux village des tanneries de Saint-Henri, on s’est empressé de les raser pour continuer d’oublier les effluves de ce passé qui hante notre présent.

Au Moyen Âge, on trouve déjà le mot « tanné » chez Rutebeuf : « Pas besoin de tanin pour me tanner. » En 1755, l’année où la Couronne britannique préside à la déportation des Acadiens, le mot « tanné » est utilisé au pays des érables comme synonyme d’« ennuyé », comme en témoigne le lieutenant Jean-Baptiste d’Aleyrac, alors employé à ménager l’appui des Amérindiens et des Canadiens aux luttes françaises.

« Être tanné », le serait-on après tout depuis si longtemps ?

En 1930, la Société du parler français au Canada indique que le mot « tanné » était d’usage en Normandie et en Picardie ; qu’ici, il signifie être « fatigué, accablé », « dont la patience est à bout ».

Oscar Dunn, dans son glossaire de 1880 consacré au « vocabulaire de locutions vicieuses usitées au Canada », indique pour sa part que « tanner » est à envisager comme un synonyme de « bâdrer », de l’anglais « bother », prononcé avec un accent français. Bâdrer comme dans déranger, embarrasser, ennuyer, gêner, incommoder, fatiguer, importuner. Dunn recommande aussi d’aller voir du côté d’« achaler ». Comme dans être « achalé » par le maintien du Parti libéral au cours des quinze dernières années ?

Dans l’introduction qu’il signe au livre de Dunn, Louis Fréchette, moitié peuple, moitié Victor Hugo, affirme qu’une « des causes principales de la conservation » de cette société en Amérique tient à l’« originalité même » et au « cachet particulier » de sa langue.

Gilles Duceppe a beau clamer que Manon Massé parle mal, la dame parle tout de même la langue de ses devanciers, dans une société qui n’a jamais trop fait de cas de l’éducation, mais à laquelle on reproche volontiers, de quelques positions en surplomb, d’être restée là où on l’a laissée tomber. À critiquer la forme, doit-on en oublier le fond ? La faute de français ne témoigne pas a priori d’une maladie de l’esprit. Être à ce point tanné, même du mépris, est-ce une faute ?

Il s’en est trouvé pour pointer du doigt les accords fautifs de Richard Desjardins ou pour n’entendre dans la langue rocailleuse de Pierre Falardeau que ses jurons. Quand le sage pointe du doigt la lune, l’imbécile regarde le doigt, dit, je crois, un vieux proverbe chinois.

Être tanné indique peut-être moins l’envie de tout changer qu’il ne témoigne d’une fatigue lancinante constitutive d’une société qui, à l’occasion, croit hélas pouvoir s’échapper sans effort de sa condition en enfourchant les chevaux du vent.

7 commentaires
  • Geneviève Laplante - Abonnée 29 septembre 2018 12 h 25

    Superbe définition

    Votre premier paragraphe sur le mot « tanné » est plus que juste. Je n’y changerais pas une virgule. Bravo.

    • André Joyal - Abonné 30 septembre 2018 15 h 05

      On ne tardera pas à être tannés de Legault après quelques mois de pouvoir si...

  • Maryse Pellerin - Abonnée 29 septembre 2018 14 h 40

    Redondance

    Belle réflexion sur un mot surutilisé.

    La répétition du mot tanné dans la bouche de M. Legault relève de la redondance. A-t-il seulement assez d'imagination pour deviner que nous sommes tannés de nous faire dire que nous sommes tannés? Croit-il savoir ce que nous pensons?

    Pour ma part, je suis tannée des affiches électorales qui sont autant de nuisances visuelles sans effet sur le résultat du vote. Bien au contraire, Quand je vois toutes ces mauvaises images photoshopées envahir le quartier, ça me donne envie de ne pas aller voter.

    Suis-je la seule à être tannée de voir les candidats osciller de la tête derrière leur chef en signe d'approbation? Comme si chacune de ses paroles était irréfutable? C'est fascinant de constater à quel point le ridicule ne tue pas.

    Maryse Pellerin

  • Denis Carrier - Abonné 29 septembre 2018 17 h 22

    Pour ma part, je suis tanné de voir que la seule préocupation est l'économie. Et l'environnement alors? En plein début de la 6e extinction de masse provoquée par l'usage inconsidéré des combustibles fossiles que nous proposent les trois principaux partis? Rien de substantiel. Et les régimes marxistes comme nous propose QS ont démontré leur insouciance crasse pour la polution.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 septembre 2018 17 h 46

    Parlons-en de Pierre Falardeau

    Je ne sais pas ce qu'il penserait du français de «gars de bicyk» de Manon Massé, mais une chose est sûre, il ne voterait pas pour le parti des quésolistes.

    Le français de Manon Massé est à l'image de sa pensée, emboucané. Ce que j’ai trouvé ahurissant lors du premier débat, c’est qu’elle n’avait même pas écrit son allocution minutée de fin, alors que les trois autres, si. Cela était à prévoir, elle s’est piteusement emmêlée dans ses phrases. N’a-t-elle pas encore réalisé qu’elle n’a pas la facilité d’expression de Françoise David et qu’elle doit compenser?

    Bref, j’imagine mal Mme Massé première ministre discuter avec Emmanuel Macron. Au contraire, avec Justin Trudeau, je l'imagine bien.

  • Gilles Gagné - Abonné 29 septembre 2018 19 h 19

    Bonne chronique M. Nadeau

    Et votre dernier paragraphe on ne peut plus factuel, voyons lundi soir si l'on verra une vague ou si l'élection exprimera la lecture sensée de ce que les parties avaient à offrir.