Être Canadien

Au lendemain de son élection à la direction du PLQ, en mars 2013, Philippe Couillard s’était donné pour objectif de célébrer le 150e anniversaire de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 par la conclusion d’une nouvelle entente qui permettrait au Québec d’adhérer à la Constitution.

S’il croyait réellement la chose possible, il n’a pas mis de temps à se rendre compte qu’il n’y avait aucun appétit pour une reprise des discussions au Canada anglais, ni à Ottawa. Cela intéresse encore moins Justin Trudeau que Stephen Harper, et on voit encore plus mal Doug Ford y consacrer plus de dix minutes.

Puisqu’il lui fallait bien donner l’impression de faire quelque chose, M. Couillard a commandé au spécialiste du surplace constitutionnel au PLQ, Jean-Marc Fournier, un document intitulé Québécois, notre façon d’être Canadiens, qui faisait essentiellement l’historique du dossier. À défaut de négociations, il recommandait simplement d’entretenir la « conversation ».

M. Couillard ne se fixe plus d’échéancier pour arriver à une nouvelle entente. Le Québec, ne disposant plus d’un rapport de force suffisant pour remettre le sujet à l’ordre du jour, il s’en remet maintenant à une éventuelle crise autochtone qui forcerait le reste du Canada à s’attabler.

Le Québec pourrait alors présenter ses propres revendications et exiger qu’on y réponde positivement, faute de quoi il utiliserait son droit de veto pour bloquer toute nouvelle entente. Bien entendu, nul ne peut dire quand une telle crise surviendra. En attendant, M. Couillard n’aura donc qu’à désigner un volontaire pour courir les colloques universitaires à la place de M. Fournier.


 

Lors de son passage à la table éditoriale du Devoir, lundi, le premier ministre a réitéré à quel point il tient à ce que le Québec soit à terme reconnu comme « société distincte » dans la Constitution, comme le prévoyaient l’accord du lac Meech (1987) et l’entente de Charlottetown (1992), même s’il semble plutôt rassuré par le peu d’intérêt de la jeune génération pour cette question.

À l’époque, personne n’était en mesure de dire quelles seraient les conséquences concrètes de cette clause interprétative qui guiderait les tribunaux. Dans une ultime tentative pour sauver l’accord du lac Meech, qui suscitait une opposition grandissante au Canada anglais, on lui avait annexé un avis juridique signé par six éminents constitutionnalistes assurant que Québec n’en tirerait aucun pouvoir supplémentaire.

Ce que réclame la CAQ en matière d’identité, de culture ou encore de langue est plus concret. Que M. Couillard estime avantageux pour le Québec de demeurer au sein de la fédération est une chose ; s’opposer à ce qu’il obtienne de nouveaux pouvoirs dans des domaines aussi intimement liés à son identité en est une autre. Si jamais un éventuel gouvernement caquiste décidait de solliciter l’appui des Québécois pour faire pression sur Ottawa, les libéraux recréeraient-ils le camp du Non ?


 

On peut comprendre que les propositions de la CAQ déplaisent à M. Couillard. Tous les autres partis ont dénoncé son intention d’expulser les immigrants qui échoueraient à un examen de français et à un « test des valeurs ». Il est cependant difficile de plaider que le contrôle des réfugiés et la réunification des familles doivent demeurer de compétence fédérale pour des raisons de compassion.

La menace d’expulsion brandie par le CAQ est sans doute inacceptable, mais le gouvernement fédéral a souvent fait preuve d’une même insensibilité. En décembre dernier, plusieurs ont été choqués par le traitement réservé à la jeune Leony Pavithra Lawrence, d’origine tamoule, dont la persévérance avait été honorée par la CSDM, et qui a été expulsée avec toute sa famille.

Désireux de retenir ces immigrants « modèles » qui avaient appris le français, le gouvernement du Québec avait délivré les certificats nécessaires et fait des démarches à Ottawa. Malgré le risque pour leur sécurité que pouvait présenter un retour au Sri Lanka, le gouvernement Trudeau était demeuré inflexible.

Il est encore plus désolant d’entendre M. Couillard s’opposer à ce que le Québec dispose des pleins pouvoirs en matière de développement culturel, sous prétexte qu’il reçoit présentement 35 % des sommes qu’Ottawa consacre à l’ensemble du Canada.

Il ne semble pas lui être venu à l’esprit que le Québec pourrait réclamer un transfert de points d’impôt correspondant à ce qui lui revient actuellement. Voir un premier ministre du Québec s’opposer à l’obtention de nouveaux pouvoirs est franchement navrant. Robert Bourassa, qui revendiquait la « souveraineté culturelle », a dû se retourner dans sa tombe.

Si c’est simplement une question d’argent, y a-t-il d’autres champs de compétence auxquels M. Couillard pourrait renoncer si le gouvernement fédéral était prêt à investir davantage ? Si M. Couillard veut reprendre les discussions constitutionnelles sur cette base, M. Trudeau pourrait soudainement devenir très réceptif. Tant qu’à chercher une nouvelle façon d’être Canadien…

17 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 25 septembre 2018 09 h 10

    Question préalable!

    Question préalable rarement posée: pourquoi avoir plus de pouvoirs? Est-ce réellement pour le bien commun ou tout simplement pour avoir plus de pouvoirs, sans plus de réflexion. Pour qui opte pour la souveraineté du Québec, la réponse a le mérite d'ëtre claire. Autrement... dans une fédération les pouvoirs sont nécessairement partagés.

    M.L.

    • Claude Bariteau - Abonné 25 septembre 2018 11 h 41

      Bien oui, la question préalable s'impose. Pourquoi plus de pouvoirs si ceux-ci consistent, selon le Devoir et les propos de M. David, une poussée d'adrénaline ethno-culturelle visant à relancer la démarche « nationaliste » du Québec des années 1960 à laquelle Pierre-Elliott Trudeau mit un terme en 1982 ?

      Je rapelle qu'il le fit en modifiant avec les provinces du ROC et les partis fédéralistes la constitution pour instituer tous les canadiens en ayants droit individuels pouvant alimenter leur groupe ethnoculturel dans les provinces à l'exception des peuples auochtones auxquels furent octroyés des droits cillectifs.

      Alors, relancer des revendications de quête identitaire recevra toujours une fin de non-réception au Canada et ce, d'autant plus que le PC de Mulroney associé au PLQ de Bourassa ne put constater que le rejet de sa proposition dans le ROC et au Québec.

      C'est ce que l'éditorialiste banalise parce que, comme le chef de la CAQ, il demeure foncièrement un ethnonationaliste tout en demeurant un canadien dans l'âme, mais un canadien qui a de moins en moins d'oxygène à respirer.

    • André Labelle - Abonné 25 septembre 2018 11 h 53

      Voilà bien l'expression typique du Tanguy québécois. Pourquoi s'embêter de prendre des responsabilités quand un autre peut le faire pour moi. C'est compliqué et surtout beaucoup moins fatiguant que d'être autonome et souverain.
      Il y a au Québec une méchante gang de tanguy. Rien à faire avec eux, Ils préfèrent se laisser mener par le bass.
      «Si tu te fais ver de terre, ne te surprend pas si l'on t'écrase d'un pied»
      [Emmanuel Kant]

    • Raymond Labelle - Abonné 25 septembre 2018 12 h 15

      Bonne question. On peut comprendre que le Québec ait ses propres critères pour les immigrants économiques. Mais pour les réfugiés? Pour la réunification familiale?

      M. David donne un exemple certes malheureux, mais il faut voir au-delà de cet exemple individuel.

      J'ai peine à imaginer des critères différents pour les réfugiés au Québec et dans le reste du Canada - il s'agit d'une notion à forte connotation internationale. Par exemple, imaginez que le Québec ait des critères plus sévères que le Canada pour accepter une personne comme réfugiée? De façon globale, les choses seraient pires que dans le malheureux cas relevé par M. David. Ou plus généreux - drôle de dichotomie.

      De même pour la réunification familiale qui a un aspect humanitaire aussi.

      Et si le Québec ne voulait qu'appliquer les critères d'Ottawa, aussi bien laisser Ottawa assumer les coûts d'administration.

    • Raymond Labelle - Abonné 25 septembre 2018 12 h 21

      J'ai donné des exemples précis M. Lebel, ceux invoqués par M. David pour l'immigration. Mais je comprends bien que votre question est plus générale. Et très bonne. Le but final devrait toujours de mieux exercer le pouvoir, pas en soi d'en avoir plus. D'appliquer les meilleures politique. On ne sait pas d'avance si en telle ou telle matière c'est Québec ou Ottawa qui aurait la meilleure politique.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 26 septembre 2018 10 h 44

      M.André Labelle,votre commentaire me rejoint parfaitement .
      Phillipe Couillard est le chef Tanguy par excellence,il laisse Justin nous diriger qui lui suit les directives de Bay
      Street .Libérons nous des Tanguy du PLQ,de ces "Watch me"vides du sauveur Couillard qui nous invente
      des belles histoires et donne des leçons à ceux qui veulent se tenir debout.

  • Paul Gagnon - Inscrit 25 septembre 2018 09 h 31

    « La menace d’expulsion brandie par le CAQ est sans doute inacceptable »
    Pourquoi?
    Ils ne remplissent pas les conditions du contrat pour "x" raisons, alors l'article 999 prévoit leur retour chez-eux. Point.

  • Jean-François Trottier - Abonné 25 septembre 2018 09 h 55

    À quand la suite, et surtout avec qui?

    M. David,

    le Devoir vient de passe Couillard en entrevue, ce qui je suppose veut dire qu'il en fera autant avec les autres chefs de parti.

    J'aimerais savoir si Manon-des-pov' (dixit votre journal), qui a déjà eu plus que sa place au cours de cette année électorale dans vos pages, aura le même traitement. Deux entrevues de fond juste avant une élection, ça suffit non ?

    Après tout, son programme ne tient pas debout. Sa plateforme électorale, une fois qu'on a constaté que son cadre financier est un non-sens complet, non plus. Que peut-elle dire de plus, sinon se lancer dans les "beaux sentiments" ? Pour ça pas besoin d'une entrevue il me semble.

    Lui reste son sourire ainsi que son "authenticié" (dixit vous-même) dans ce tissu de mensonges qu'est ce parti.

    Comment le journal pour lequel vous oeuvrez a l'intention de faire une place correspondante et tout aussi élogieuse aux autres chefs, et même à Couillard qui malgré cette entrevue a eu la part congrue dans vos pages ?

    D'autre part, vous dormez bien ?

    • Raymond Labelle - Abonné 25 septembre 2018 12 h 36

      Les entrevues de fond du Devoir sont très instructives - il y a eu Massée, Lisée et Couillard. J'imagine que Legault passera (je crois que l'ordre a été déterminé par tirage au sort, mais ne suis pas sûr). Et aussi, même, les chefs des plus gros petits partis: NPDQ, PVQ et PCQ.

      En fait, ces tables éditoriales sont de loin supérieures aux débats pour se faire une idée - à condition d'écouter tout le monde bien entendu. Poser des questions difficiles pendant près d'une heure en ayant le temps d'en parler. Plus instructif qu'un clip ou une réplique de débat.

      Je trouve les capsules vidéos sur les diverses questions très instructives et essentielles (genre: qu'est-ce que la réforme Barrette? Comment fonctionnerait une proportionnelle ?).

      Si cela peut vous consoler, JFL a eu l'avantage de passer après Massé - qui ne peut donc répliquer. La table l'a trouvé si intéressant qu'il a même eu 15 minutes de plus, mais je comprends pourquoi, ceci n'est pas une accusation de partisanerie du Devoir.

      De plus, j'ai trouvé le traitement du Devoir exemplaire après le premier débat. Au lieu d'experts en courses de chevaux, on avait invité des experts en environnement, en santé, en éducation et en immigration pour leur demander: que pensez-vous de ce qui a été dit sur ces sujets pendant le débat? Tellement, tellement, tellement mieux comme culture politique que l'analyse de courses de chevaux (genre: qui a gagné le débat). Les émissions après-débat devraient toujours être comme ça.

      Et aussi, la série sur les politiques de transport en commun - fondamental dans le contexte de réchauffement climatique. Que pensent des experts des programmes à ce sujet.

      Et j'en passe.

      Bref, je trouve que Le Devoir peut dormir la conscience tranquille, avec la satisfaction du travail accompli. Mais il en reste encore à faire, l'élection est le 1er octobre, comme vous savez.

  • Denis Paquette - Abonné 25 septembre 2018 10 h 53

    l'appat du gain quel défaut récurant

    c'est une question de contextes et de sagesses, ce qui est embètant ce sont les principes qui souvent animent nos dirigeants dommage que nous soyons pas capable arbitrairement ,de les corriger, enfin nous habitions un monde ou l'appat du gain est souvent important

  • Sophie Lassonde - Abonnée 25 septembre 2018 11 h 22

    M. Michel David: des munitions pour les troupes caquistes?

    Curieuse de voir ce que les caquistes mettent sur leurs réseaux sociaux, je tombe sur une citation de René Lévesque où, en gros, il plaidait qu'un parti ne devrait pas exister plus que quelques mandats (Lise Lavallée candidate de Repentigny 15 septembre). Ceci utilisé par madame Lavallée pour suggérer que la CAQ est l'option idéale contre deux vieux partis. M. Lévesque a dû se retourner dans sa tombe.

    Ensuite j'aperçois une citation tirée d'une chronique de M. David: " D'ici la fin de la campagne, M. François Legault aurait intérêt à clamer haut et fort qu'un vote pour le PQ est un vote pour les libéraux"(Lise Lavallée 15 septembre). Je relis votre texte, madame Lavallée ne vous a pas cité hors contexte.
    A l'opposé, dans votre article Frères Ennemis du 22 septembre, vous critiquez M.Lisée lorsqu'il fait appel au vote stratégique. Votre analyse contre le chef du PQ est très dure, comme si le drame québécois du refus de QS de s'allier avec le PQ en 2017 n'en était pas un et que M.Lisée ne devrait pas parler du manque de solidarité des solidaires.
    Ce matin, vous affirmez que la CAQ a des propositions plus concrètes sur l'immigration que les libéraux et une meilleure approche face au problème de la constitution.
    Je vous ai toujours aimé M. David. Vous êtes une des raisons pour lesquelles je lis religieusement le Devoir.
    Toutefois, vos dernières chroniques me procurent un certain malaise.