Le démon de l’immigration

Ce ressassement du thème de l’immigration en temps d’élections, comme s’il disait tout de la nation, a quelque chose de fascinant. Voit-on dans cette fixation sur l’Autre, sous le couvert de quelques principes vagues qui n’en sont pas moins brutaux, une solution toute faite pour endiguer l’érosion sociale ? La confusion dont François Legault se fait à cet égard le colporteur est symptomatique. Tout, dirait-on à l’entendre, passe par l’immigration. Et la maternelle pour les quatre ans.

Aucune discussion ou presque durant cette campagne sur les paradis fiscaux qui grèvent les finances de l’État et les moyens dont il dispose pour affirmer sa cohésion. Ainsi en est-on réduit à entendre un premier ministre justifier la déconfiture sociale en allant jusqu’à affirmer qu’il est possible pour une famille entière, à condition d’être créatif, de se nourrir avec 75 $ par semaine. Sur la foi de cette déclaration abracadabrante dont il ne sait plus comment se dépêtrer, on voit un millionnaire comme François Lambert, candidat pressenti pour les conservateurs, lui emboîter le pas et affirmer qu’il sait maintenant pour qui voter !

Depuis mars dernier, M. Lambert a affirmé plus d’une fois qu’il était facile de nourrir une famille avec si peu. S’érigeant volontiers en exemple, publiant ici et là sa liste d’épicerie, il oublie chemin faisant de compter le prix de tout ce qu’il tient par ailleurs à sa disposition, de sa ferme jusqu’à sa maison, sans penser non plus à effacer les photos des réseaux sociaux où on le voit partir en hélicoptère pour aller manger à Sacacomie ou bien bouteille à la main au milieu de sa cave à vin ou encore devant une montagne de homards qu’il s’apprête à déguster.

Pour les démunis qui vivent dans un autre pays que ceux de ces nantis, M. Couillard promet non pas une hausse de salaire, mais cette charité moderne renommée « plan de lutte contre la pauvreté ». Il ajoute, bon prince, la promesse de baisser les impôts, comme si cela ne profitait pas essentiellement à ceux qui sont déjà en haut.

Mais on préfère se tirer les cheveux au sujet de l’immigration, ce qui déplace la question de l’unité nationale sur un alibi porté tout entier par autrui. Voilà qui est bien commode quand vient le temps de s’éviter de parler de pauvreté.

Parlons donc pour une fois d’immigration. Faut-il parier sur le pouvoir de l’interdire, comme si cela était la promesse première d’un monde meilleur ? À quoi peut rimer une politique qui érige aussi fortement en principe général d’avenir une volonté d’endiguer ce qui a assuré précisément la constitution de son passé ?

« Le nombre des immigrants qui viennent au milieu de nous augmente constamment et dans des proportions considérables. » Ce n’est pas là le préambule d’une critique articulée par quelques nostalgiques d’une société fermée qui n’a d’ailleurs jamais existé que dans leur tête, mais bien le début d’un reportage paru en 1905, au temps où « la patrie » était aussi le nom d’un journal. « Bientôt, le travail et la bonne conduite aidant, ces pauvres gens dont, hier encore, l’estomac criait famine, auront des biens au soleil et contribueront à l’augmentation de la richesse du Canada », poursuit le journal.

L’immigration ne date pas d’hier. Les Québécois ne revendiquent pas pour rien, chaque fin d’hiver, des racines irlandaises lors des fêtes de la Saint-Patrick. Il est loin le temps où Lionel Groulx pouvait écrire, sans susciter l’ire, que les relations sexuelles avec les Autochtones n’avaient heureusement engendré que des enfants incapables de se reproduire à leur tour ! « En Amérique, on est tout’une gang de bâtards », rappelait en chanson Plume Latraverse.

Sur ces 117 271 personnes arrivées en 1905, « 491 seulement ont été renvoyées d’où elles venaient ». Elles n’avaient pas échoué à un test flou de valeurs à la François Legault, mais elles étaient atteintes de maladies contagieuses ou alors leur casier judiciaire était trop chargé.

Le Québec comptait alors 1,7 million d’habitants et le Canada, 5 millions. En comparaison, toutes proportions gardées, cela représente trois fois plus d’immigrants qu’aujourd’hui. Le nombre d’immigrants oscille désormais entre 250 000 et 300 000 par année pour… 38 millions d’habitants.

En 1913, le Canada reçoit 400 000 immigrants. Sa population n’est que de 8 millions d’habitants. Dans les années 1930, alors que les parfums nauséabonds de l’intolérance empestent l’air de l’Occident, l’immigration est stoppée quasi complètement. Mais beaucoup de discours insensés continuent d’expliquer que les immigrants, présents ou pas, expliquent le tout des malheurs du monde ! Voilà de tout temps un bouc émissaire commode. Il faut attendre 1957 pour que le nombre d’immigrants accueillis au Canada remonte à 280 000, c’est-à-dire à peu près celui de ces années-ci. Sauf que la population totale du pays est alors deux fois moins importante ! En proportion, nous jonglons désormais avec de petits chiffres.

En 1907, ce « journal du peuple » qu’est La Patrie défend un Montréal cosmopolite sur la base d’un constat : les temps étant ce qu’ils sont, « les transatlantiques et les chemins de fer vont continuer de verser parmi nous ces hommes parlant un autre idiome que le nôtre, ayant d’autres coutumes ». Si sur terre chacun peut trouver à manger autre chose que de la misère, pourquoi pas ?

14 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 24 septembre 2018 04 h 49

    Immigration et taux de natalité


    En 1905, à l'époque où selon le chroniqueur « la patrie » était aussi le nom d’un journal, le taux de natalité au Canada-français était le plus élevé au monde ou peu s'en faut. En outre, dirigé d'une main de fer par une agence impériale Romaine bien davantage que par une administration coloniale Britannique, le Canada-français présentait tous les aspects d’une masse conquérante en expansion, y compris au niveau territorial (expansions successives des frontières de la Province). Le taux de natalité exangue des Québécois d'aujourd'hui est bien loin de celui des Canadiens-français de naguère, ce qui infirme sérieusement les propos du chroniqueur au sujet de l’immigration actuelle, légale ou non.

    • Nadia Alexan - Abonnée 24 septembre 2018 11 h 22

      Il faut faire la part des choses, monsieur Nadeau. Les Québécois ne sont pas opposés à toute immigration. Ils s'opposent au communautarisme et au tribalisme de ces immigrants qui refusent de s'intégrer.
      Malheureusement, la Gauche mondiale s'est alliée à ce mouvement islamiste, intégriste, contre les valeurs des Lumières, diamétralement opposées aux croyances obscurantistes, identitaires, misogynes et fascistes des Sallafistes/wahhabites. Une contradiction flagrante!
      Comme le dit bien le professeur André Lamoureux politologue de l’Université du Québec à Montréal, dans le Devoir du 29 mai 2017: «Depuis les années 1980, les salafistes et wahhabites combattent le modèle démocratique des sociétés occidentales, leur mode de vie, la libre-pensée, les arts, la musique contemporaine, les libertés individuelles, la jeunesse trop libertine (comme on l’a vu à Manchester), les libertés sexuelles et l’égalité entre les hommes et les femmes, une valeur universelle totalement étrangère à leurs préceptes. Lorsque leurs dogmes « prémédiévaux » et ségrégationnistes sont dénoncés, ils chargent leurs opposants, les accusent d’islamophobie, les poursuivent ou les assassinent. Ces attaques visent tout autant les musulmans laïques que les « mécréants.»
      Ce qui est le plus choquant encore, c'est le fait que les islamistes cri haut et fort sur leurs propres sitewebs et sur toutes les tribunes, qu'ils haïssent les juifs, les chrétiens et les homosexuelles, qu'il ne faut pas socialiser avec les mécréants, qu'ils détestent notre démocratie, notre laïcité et notre liberté et surtout notre égalité homme/femme, et puis ils ont le culot de nous accuser de racisme et de xénophobie!

  • Jean-Yves Bigras - Abonné 24 septembre 2018 06 h 32

    Rectification...si je peux me permettre

    Dans le mandat actuel le gouvernement de M. Couillard a augmenté le salaire minimum, la hausse la plus importante de l’histoire du Québec.
    Cela dit, excellent texte sur l’immigration monsieur, mais après ça il faut être cohérent et dénoncer tous les partis qui instrumentalisent l’immigration à des fins électoralistes.

  • Gilbert Turp - Abonné 24 septembre 2018 09 h 08

    La césure montréalaise

    Il me semble entendre à travers les discours sur l'immigration qu'il y a une césure entre la réalité immigrante à Montréal et la réalité immigrante hors-Montréal.
    On dirait qu'il y a un déséquilibre quelque part.
    Ce n'est jamais confortable, un déséquilibre.

  • Jean Lapointe - Abonné 24 septembre 2018 09 h 10

    La différence entre hier et aujourd'hui.

    «Mais beaucoup de discours insensés continuent d’expliquer que les immigrants, présents ou pas, expliquent le tout des malheurs du monde !» (Jean-François Nadeau)

    A mon avis il y a une différence majeure entre hier et aujourd'hu. Hier les Québécois se savaient capables d'intégrer les immigrants et ils acceptaient de bon gré alors ceux qui sont venus vivre avec nous, comme par exemple les Vietnamiens à une certaine époque.

    Aujourd'hui beaucoup de Québécois ont l'impression, je pense fondée, que les immigrants leur sont imposés et qu' ils n'ont rien à dire. Au contraire ils se font reprocher le fait qu'ils ne sentent plus en mesure de bien les recevoir comme si c'était de leur faute.

    Les bonnes âmes semblent prêts à recevoir tout le monde ou presque mais ne semblent pas vouloir voir les problèmes que ça pose. Pour eux ce serait de la mauvaise volonté. Ils devraient être plus accueilants. Je ne suis pas d'accord avec ces bonnes âmes parce que, à mon avis, ils ne veulent pas voir la réalité.

    Ce n'est pas aussi simple qu'ils semblent le penser. Ce n'est pas en essayant de donner mauvaise conscience aux gens que le problèmes sera réglé. C'est s'illusionner complètement d'après moi.

  • Rino St-Amand - Abonné 24 septembre 2018 09 h 14

    Les bornes à ne pas dépasser

    Cet article démontre bien qu'il y a des bornes à ne pas dépasser sur le terrain de l'immigration. Les 400 000 immigrants en 1913 ont créé de tels remous qu'en 1930 on a dû pratiquement stopper les entrées. Mais plus que le nombre, il y a aussi la provenance (la culture que porte le nouvel arrivant). Il est bien évident qu'à nombre égale, ceux de culture musulmane crérons plus de remous dans notre société que ceux de culture chrétienne. Les chrétiens fréquentent les mêmes lieux de culte que nous, ont les mêmes congés fériés, etc. Alors si nous tenons à conserver un minimum de cohésion sociale, il faut d'abord choisir la provenance des immigrants d'une façon intelligente. Je veux bien que l'ouverture à l'autre soit une belle vertu, mais il faut aussi savoir observer les réactions sociales, comprendre ce qui crée des remous, et s'ajuster en conséquence. Bref, tenir contre de la nature humaine.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 24 septembre 2018 13 h 53

      Voilà un bon commentaire...à 09:14
      (M. Nadeau aurait dû prendre chaque exemple de sa chronique et le définir dans le temps. Il en a plutôt fait une tirade... sur instance supérieure.?)
      Bref, comme le dit Rino St-Amand, il faut «tenir (compte) de la nature humaine»...dans la réalité du moment.

      Aujourd'hui, l'immigration de masse, un va-tout ...à tout vent, se joue sur le dos de nations /de peuples, dont la pérennité, la survie sont plutôt fragiles,parfois vacillantes. Le Québec d'aujourd'hui en étant un exemple.

      La "bien pensance" de certains, le "conformisme" des uns et, le "plotitiquement correct" des politiciens-affairistes
      en sont les premiers fossoyeurs. Et les médias...les thanatologues de service.

      Je voudrais ajouter que cette "peur" que l'on fait circuler sur la rareté de la main d'oeuvre est farfelue...Les "manipulateurs de marionnettes", dont je parle dans le paragraphe précédant, sont à l'oeuvre présentement pour donner bon dos à l'immigration massive...bassin de main d'oeuvre à bas prix pour certains... alors qu'au Québec, présentement, il y a 600 000 personnes au bien-être social et/ou au chômage. Pourquoi ne pas les récupérer...les recycler...les "valoriser" surtout...? Ils sont déjà là...
      De plus, les technologies modernes: IA, la robotique, etc sont les avatars, les changements, l'incarnation de demain...et même d'aujourd'hui.! Déjà là aussi...(lcertains des plus grands cerveaux de l'IA... sont au Québec.)