Le débat des autres

La présentation d’un premier débat télévisé en anglais entre les chefs de parti, lundi soir prochain, a provoqué une levée de boucliers dans les milieux nationalistes. Le président du Mouvement Québec français (MQF) et de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, Maxime Laporte, y voit un précédent « irresponsable » susceptible d’envoyer un message négatif aux allophones, déjà largement anglicisés.

Le groupe ultranationaliste Horizon Québec actuel a accusé Jean-François Lisée de trahison envers le Québec français pour avoir pris l’initiative d’inviter ses trois adversaires à y participer, devançant même le consortium de médias — CTV, CBC, CJAD — qui l’organisent. Il y voit l’illustration de « la formidable régression du Parti québécois sur la question linguistique » au cours des dernières années.

Selon M. Laporte, les quatre chefs de parti devraient reconsidérer leur position, ne serait-ce que par solidarité pour les Acadiens, qui n’auront pas droit à un débat en français au cours de la campagne qui se déroule présentement au Nouveau-Brunswick. Il nous a habitués à plus d’élévation. Si choquant que cela puisse être dans une province officiellement bilingue, il serait injuste de faire payer les Anglo-Québécois pour l’imbécillité du Parti conservateur, qui n’a pas été foutu de choisir un chef capable de s’exprimer en français.

L’accusation de sacrifier le statut du français comme langue commune au Québec sur l’autel du clientélisme politique est plus sérieuse. Même si la tenue d’un débat en anglais n’a absolument rien d’illégal, M. Laporte y voit une violation de l’esprit de la Charte de la langue française.

   

Il est vrai que cela peut envoyer un message ambigu aux allophones, qui en reçoivent déjà beaucoup. L’esprit de la loi 101, concrétisé dans plusieurs de ses dispositions, était pourtant d’assurer aux anglophones de souche un espace de vie et un réseau d’institutions où ils se sentiraient à l’aise. Exclure l’anglais du débat public contreviendrait à cet esprit.

Il ne fait aucun doute que des immigrants vont aussi écouter le débat des chefs en anglais, mais est-ce une raison pour en priver la communauté anglo-québécoise ? Il y a tellement d’autres domaines, infiniment plus importants pour l’avenir du français, dans lesquels l’État et la société québécoise tout entière font preuve d’une négligence coupable depuis des décennies, qu’il s’agisse de la langue de travail ou celle qu’utilise l’État lui-même dans ses relations avec les immigrants ou les entreprises. Voilà qui est nuisible au français. Reprocher aux chefs de parti de débattre en anglais rappelle le pauvre baudet de la fable.

D’ailleurs, les partis politiques ne sont pas des créatures de l’État ni ses représentants, et ils n’en ont pas les obligations. Ce sont des regroupements de gens qui tentent de vendre leurs idées à d’autres. Qu’ils le fassent dans leur langue est parfaitement normal. Tout le monde se pâmait quand Gérald Godin s’adressait en grec à ses électeurs de Mercier.

   

Il n’est pas surprenant que le chef du PQ se soit fait le promoteur d’un débat en anglais ni qu’on lui en fasse le reproche. Depuis qu’il a inspiré à Lucien Bouchard son célèbre discours du théâtre Centaur, Jean-François Lisée a toujours été perçu comme trop complaisant envers la communauté anglophone. Quand il avait suggéré qu’un plus grand nombre d’employés de la Société de transport de Montréal (STM) soient bilingues, Jacques Parizeau avait dénoncé la « dérive » de son ancien conseiller, qu’il avait qualifié de « bonne-ententiste ».

Dans son livre Sortie de secours, M. Lisée avait expliqué qu’un Québec indépendant aurait intérêt à maintenir une communauté anglophone dynamique, dans la mesure où elle lui servirait d’interface avec le reste de l’Amérique du Nord. Le comportement des souverainistes devait donc préfigurer la façon dont elle y serait traitée.

Lors d’un conseil national du PQ, Lucien Bouchard n’en était pas revenu d’entendre un délégué lui reprocher de répondre en anglais aux questions des journalistes anglophones. M. Parizeau le faisait lui-même avec une délectation évidente. Il n’aurait certainement pas refusé l’occasion d’exhiber son accent d’Oxford dans un débat en anglais.

Les francophones ont d’ailleurs tout intérêt à savoir ce que disent les chefs de parti quand ils s’adressent aux électeurs anglophones. Au printemps dernier, le ministre des Finances, Carlos Leitão, ne souhaitait sans doute pas que ses remarques sur « nationalisme ethnique » de la CAQ fassent le tour du Québec.

Sans le livre d’Akos Verboczy, Rhapsodie québécoise, on n’aurait jamais su que le premier ministre Couillard s’était levé pour applaudir un rabbin qui avait fait un parallèle entre la charte de la laïcité du PQ et la Nuit de cristal du 9 novembre 1938, quand des milliers de commerces appartenant à des juifs et quelque 200 synagogues avaient été saccagés en Allemagne. Le débat des « autres » peut aussi nous concerner.

20 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 15 septembre 2018 04 h 17

    On blablate

    sur le blablat du débat et pendant ce temps de moins en moins d'auditeurs/spectateurs pour s'ennuyer sur cette formule désormais convenue et sans effet réel. MM et MMes des média trouvez autre chose.

  • Daniel Ouellette - Abonné 15 septembre 2018 06 h 57

    Notre seule personne ne comprend pas tout l'univers...

    La position du MQF concernant le débat en anglais est non seulement irresponsable sur le plan sociétale, le Québec n'étant pas composé que de francophone, mais il est suicidaire sur le plan politique et nul sur la plan tactique et stratégique. Ne pas vouloir débattre en anglais, signifie une ghettoïsation pour les partis politique autre que libéral et nous condamne, nous nationaliste, à une ''louisianisation'' dans le futur. Ce n'est pas la vision que j'ai d'un Québec qui serait indépendant et fier de ses composantes citoyennes.

    Vouloir se parler entre seul francophone, c'est condamné les partis politique à une sectarisation et réserver une partie non négligeable de l'électorat au seuls stratèges et politiciens libéraux. Nous avons besoin de la participation des anglophones et des allophones au projet de d'un Québec qui se prend en main pour un meilleur avenir.

    Il suffit de côtoyer ces communautés pour mieux comprendre leur désir d'avoir accès à une autre vision politique que celle des libéraux. La présence au sein du Parti Québécois de membres de ses communautés nous confirme ce désir. La candidate du Parti Québécois dans le comté de Sainte-Marie-Saint-Jacques Jennifer Drouin nous le rappel bien.

    Elle articule d'une excellente façon tous les aspects du programme du Parti Québécois pour un projet inclusif du vivre ensemble. Jennifer désire rassembler tous les Québécois, peu importe leur langue maternelle ou leur origine ethnique, autour du projet d’indépendance. Elle a démontré concrètement le réalisme de son désir en créant l’association « Anglophones pour un Québec indépendant (AQI) ».

    Le projet d’un Québec plus fort et en contrôle de ses moyens politique se doit d’être construit par tous les citoyens qui le compose. Le repli sur soi (réservé aux seuls francophones) est suicidaire. Suggestion aux dirigeants du MQF et la SSJB, lire au moins un des deux livres écrit par Nicolas Machiavel, Le Prince ou le Discours sur la première décade de Tite-Live

  • Jean Lapointe - Abonné 15 septembre 2018 07 h 45

    Le moins quon puisse dire c'est qu'ils ne sont pas polis..

    Ce qui est pour moi à déplorer c'est le fait que les anglophones dont plusieurs se targuent d'être bilingues veuillent avoir un débat en anglais.S'ils étaient sincères en disant qu' ils veulent nous respecter ils ne feraient pas une telle demande et ne poseraient pas leurs questions en anglais lors du débat en français.Le moins qu'on puisse dire c'est qu' ils font preuve d'impolitesse en se comportant comme ils le font.

    Ils savent pourtant très bien que la langue officielle au Québec c'est le français mais la majorité d'entre eux n'ont manifestement jamais accepté la loi 101 et ils continuent sans cesse d'imposer leur langue partout où ils le peuvent.Eux ils vivent au Canada alors que la plupart des Québécois de langue française vivent au Québec. Nous nous côtoyons mais dans nos têtes nous vivons dans deux pays différents C'est la raison pour laquelle ils s'attendent à ce que le Québec soit une province bilingue et non pas une province française.

    Parler en français pour eux et accepter que le Québec soit une province de langue française c'est s'abaisser, c'est s'humilier parce qu' ils se sentent toujours supérieurs à nous et ils nous considèrent comme des vaincus et ils s'attendent à ce que nous nou comportions comme des vaincus c'est-à-dire comme des gens soumis à leur autorité.

    Je ne suis pas opposé pour autant à un débat en anglais. Et je ne suis pas d'accord avec ceux qui s'y opposent. Comme nous sommes toujours dans le Canada nous n'avons pas beaucoup le choix et nous devons donc profiter de l'occcasion pour soulever le problème. Au lieu de tenir à tout prix à ce que tout se fasse uniquement en français dans une province du Canada il m'apparaît préférable de travailler surtout à convainncre nos compatriotes que la vraie solution à tous ces problèmes c'est l'indépendance du Québec. Nous serons alors majoritaires et ils nous sera plus facile de faire en sorte que le Québec soit véritablement un pays libre de langue française membre de l'ONU..

  • Gilles Bousquet - Abonné 15 septembre 2018 07 h 49

    Comme disait Elvis Gratton

    Le bilingue, je le parle très bien ou comme Deschamps, l'anglais, je le parle mais, je ne le comprend pas.

  • François Beaulne - Abonné 15 septembre 2018 07 h 59

    Justifications stratégiques

    Comparer la tenue d'un débat en anglais dans une élection 'provinciale' au Québec à la tenue d'un débat en Français au Nouveau Brunswick est un exercice boiteux. Le Québec est une 'province' où seul le Français est la langue officielle, tandis que le Nouveau Brunswick est la seule province canadienne officiellement 'bilingue'. En principe, nous ne sommes donc pas tenus d'organiser un débat des chefs en Anglais.
    Toutefois, outre les considérations d'ordre symbolique tout à fait légitimes et pertinentes que soulèvent ceux que préoccupe le message ambigu que la tenue d'un tel débat puisse envoyer aux allophones québécois, il peut être avantageux de le tenir pour des raisons stratégiques. D'abord il y a, bien sûr, comme le souligne Michel David, la possibilité de vérifier si les chefs parlent des deux côtés de la bouche en même temps, comme ça s'est passé récemment. Mais il y a une autre raison stratégique, du moins pour les souverainistes et les nationalists Québécois. Les électeurs québécois ne sont pas les seuls à suivre cette élection: les observateurs étrangers, au premier plan les diplomates et consuls en poste à Ottawa, Montréal et Québec, puis les représentants de la communauté d'affaires et ceux des organismes internationaux et de nombreuses ONG internationales, dont bon nombre parlent surtout l'anglais. Depuis l'effondrement du Bloc Québécois à Ottawa, lieu privilégié pour entretenir des contacts avec ces gens, et la présence à Québec depuis 15 ans d'un gouvernement fédéraliste guère enclin à exposer à l'international les enjeux souverainistes, ce débat offre au PQ et à son chef l'occasion de remettre les pendules à l'heure sur les tenants et les aboutissants de l'option souverainiste et une occasion exceptionnelle de s'adresser aux parlants anglais d'ici et d'ailleurs sans le prisme déformateur de la vision officielle exclusivement fédéraliste des gouvernements actuels tant à Ottawa qu'à Québec. Cet éclairage transparent sur les motivations, les politiques