Le mystère des jeunes

C’est la seule grande révélation après 14 jours de campagne : les jeunes, la cohorte des 18-34 ans qui, depuis 50 ans, ont été à l’avant-plan de toutes les « révolutions », les joyeux drilles de tous nos grands bouleversements, ce bataillon-là ne serait plus enclin à voter à gauche. Pire, il démontrerait un net penchant à droite, selon un dernier sondage Léger.

Admettez que la surprise est bien plus musclée que le jeu de saute-mouton de Gertrude Bourdon (dont on parle effectivement beaucoup trop) ou les jurons en ligne de Michelle Blanc (idem). Si on additionne les appuis des jeunes au PLQ (35 %) et à la CAQ (26 %), on obtient près de deux fois le score du PQ (16 %), de QS (8 %) et du Parti vert (9 %) réunis. Misère et boule de gomme.

On sait, évidemment, ce qui a achevé la popularité du Parti québécois auprès de la génération Y : la charte des valeurs, qui a plombé la notion d’un Québec pluraliste, ouvert sur le monde et aux immigrants. Des jeunes qui carburent à Arcade Fire et le rappeur Webster n’ont que faire d’un monde suspicieux à l’égard des Autres. On s’imagine que ce ne sont pas ceux-là, d’ailleurs, qui gonflent les rangs de la Coalition avenir Québec. Mais pourquoi ces brebis égarées lorgneraient-elles le PLQ plutôt que le parti qui affiche tous les jours (sur un podium !) la diversité sexuelle et la jeunesse ? Et j’ai nommé notre petit parti de gauche bien-aimé, de plus en plus respecté, écouté même, mais qui peine toujours à gravir les échelons : Québec solidaire.

Un seul sondage, bien sûr, ne fait pas une élection. Un second sondeur accorderait d’ailleurs la palme à QS auprès des 18-34 ans : 21,7 %. Mais même en voulant davantage boire à la fontaine Mainstreet — qui croit également dans le potentiel de mobilisation des solidaires —, il reste que l’attrait de QS auprès des jeunes demeure assez bas, à plus forte raison si on le compare avec le palmé d’or du sondage Léger, le PLQ (35 %). Serait-ce donc le prix à payer pour s’être aventuré là où le PQ n’osait plus tellement frayer ?

D’emblée, les solidaires misaient sur l’indépendance pour susciter plus de faveur auprès des électeurs, du moins ceux pour qui un « projet de pays » rime encore à quelque chose. Visiblement, l’appât n’a pas séduit les plus jeunes qui, on le sait, ont peu d’appétit à cet égard. Mais, à la lumière du sondage toujours, il faut bien conclure qu’on fait face ici à un phénomène qui ne se résume pas simplement à l’indifférence des millénariaux face à l’indépendance et/ou aux questions identitaires. Ni à leur supposé individualisme pur et dur, très de cette époque, où les projets collectifs ne font plus le poids devant les cotes en Bourse.

Et si c’était tout simplement la politique qui ne les intéressait pas ?

Après la démission fracassante du ministre français de l’Environnement, Nicolas Hulot, comment d’ailleurs ne pas sentir un certain dégoût face à la politique telle qu’on la connaît ? À plus forte raison si on est d’âge à rêver de changer le monde. On aura beau tenter de minimiser cette sortie de piste, il reste que M. Hulot a donné à toute démocratie digne de ce nom une leçon de maître. Non seulement a-t-il exposé comme jamais l’indolence crasse face aux questions environnementales, il a mis en lumière cette marche inexorable des « petits pas » qu’emboîte, sitôt le micro trouvé, la classe politique, où qu’elle se trouve. Il a démontré comment aucun politicien, à droite comme à gauche, n’a su résister à « la pression du court terme », reléguant toujours aux calendes grecques les solutions aux horizons lointains. On a collectivement tourné le dos devant la maison qui brûle, la nôtre, dit-il, par manque de courage de s’attaquer au « modèle économique qui est la cause de tous ces désordres ». Mine de rien, au nom des « résultats du prochain trimestre », on a abandonné notre capacité de changer le monde.

Et on se demande pourquoi les jeunes ne rêvent plus de projet de société ? À force de siffler dans le cimetière, de changer de politique comme on change de chemise, de piquer sans vergogne les idées (quand ce ne sont pas les candidats) de ses adversaires, on se lasse à la longue de cette politique qu’on égrène comme un chapelet. Pourquoi même aller voter ? À plus forte raison dans le contexte actuel où les propositions se déboublent et s’entremêlent et où aucun enjeu majeur ne se démarque. Québec solidaire, qui se distingue par sa cohérence et des principes beaucoup mieux définis, aurait intérêt à cesser de rivaliser avec ses adversaires dans cette grande kermesse de propositions et à miser davantage sur les longues vues, en commençant par arrimer ses perspectives économiques, qui font encore beaucoup trop peur, à la sauvegarde de la planète.

La nuit, tous les chats sont gris. C’est l’impression malheureuse qui se dégage de la présente campagne.

36 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 5 septembre 2018 06 h 15

    Il y a pourtant eu cette...

    ..fort vivante rencontre des 18 - 35 organisée conjointement par Le Devoir et l'INM à l'Université Concordia le 17 août dernier. Rencontre fort intéressante meublée de questions intelligentes. Un ensemble de celles-ci pouvant même se métamorphoser en projet de société. Pour exemple cette question sur la « relation » d'un.e politicien.ne avec l'existence du bonheur.
    À vous lire, madame Pelletier, cette question, parmi d'autres, m'est montée : « Est-ce que voter PLQ ou CAQ est un vote pour le néolibéralisme ? » Le « politique ». au fond, est au service de qui, de quelles valeurs ? Ça dit quoi à un.e politicien.ne les mots : « Justice sociale, bien commun, projet de société » ?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux au Bas Saint-Laurent.

    • Nadia Alexan - Abonnée 5 septembre 2018 11 h 46

      À madame Pelletier: Ça fait des années que les mieux nantis et les entrepreneurs ont investies beaucoup d'argent en finançant les universités, les médias et les institutions, telles que le Fraser Institute et l'Institut économique de Montréal pour promouvoir les idées néolibérales au seine de la population. Cet endoctrinement a apporté des fruits dans l'esprit des jeunes qui considèrent que le succès se traduit pas la richesse et l'individualisme et «après moi le déluge». Ce n'est pas le service public qui anime les jeunes ces jours-si.
      Par ailleurs, vous avez raison que QS englobe les politiques progressistes sociales et environnementales que nous voulant. Par contre, je suis furieuse que cette formation ait rejeté la main tendue du Parti Québécois, pour une alliance stratégique à fin de gagner les élections prochaines. QS a préféré s'allier avec l'intégrisme islamiste que d'avancer le sort des Québécois avec une alliance stratégique qui aurait assuré une victoire de la gauche. À quoi bon d'avoir des principes progressistes si l'on ne peut jamais aspirer au pouvoir?
      Plus important aussi, l'inclusion et l'ouverture ne veut pas dire céder à l'intégrisme et à la misogynie de l'Islam politique.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 septembre 2018 12 h 09

      Une hirondelle ne fait pas le printemps M. Bourdages. C’est beau les rencontres avec les jeunes meublées de questions intelligentes, mais dans les faits, rien n’a changé.

      Cela dit, nos générations d’enfants rois 1.0 et 2.0 cultivent l’hyper-individualisme tout en se disant ouvert aux autres dans une société multiculturelle. Encore ici, c’est beau en théorie mais lorsque les besoins de l’un empiètent sur les besoins de l’autre, tous les beaux mots et les belles paroles s’envolent au vent. Nous vivons dans une société où les désirs deviennent souvent des droits acquis. Dans ce malstrom de relations humaines, les idées préconçues des uns et des autres s’entrechoquent comme dans appropriation culturelle.

      Ils s’inquiètent du sort de la planète et en même temps, ils sont les plus grands consommateurs de biens et services alimentés par les produits fossiles, camions et 4x4 obligent. Ils veulent changer le monde et du même coup, ne participent pas aux élections et ne votent pas. Ils veulent l’éducation gratuite, de la maternelle au doctorat, sans penser qui va payer l’addition et que cela nous conduira vers l’effritement de la valeur des diplômes.

      Les grands projets de société appellent à l’effacement de l’individu pour un mieux vivre collectif. Alors, bonne chance pour traduire cela en réalité avec les générations de téléphones intelligents. Nous les avons dorloté et nous avons leur avons dit que leurs idées étaient géniales sans que l’effort et le travail de leur part soit au rendez-vous. Nous récoltons ce que nous avons semé. Quel contraste avec les jeunes venant de pays en voie développement.

    • Raymond Labelle - Abonné 5 septembre 2018 20 h 24

      En fait, même d'après ce sondage cité par Mme Pelletier (et encore plus avec d'autres), les 18-34 votent sensiblement plus à gauche que le reste de la population. Voir la démonstration chiffrée dans mon intervention du 5 septembre 2018 11 h 58 ci-dessous. Et merci à M. Montmarquette d'avoir mis sur la piste de d'autres sondages - référé avec détails ci-dessous également.

  • Hélène Gervais - Abonnée 5 septembre 2018 06 h 58

    Il y a longtemps déjà .....

    Il y eut un parti politique qui a su faire rêver le peuple kébécois. Les jeunes, les moins jeunes aussi, du moins une partie de ces derniers, ont embarqué dans un projet extraordinaire qui a fait du Kébek un presque pays. Malheureusement aujourd’hui il n’y a plus rien pour attirer les jeunes, pour les intéresser à la politique. Ils ne sont pas fous vous savez, ils s’aperçoivent bien que tous les partis sont quasiment uniformes, sans projet d’avenir pour le Kébek, ni de place pour eux. Alors ils laissent tomber pour s’intéresser à autre chose.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 5 septembre 2018 09 h 29

      La génération dont vous parlez ne s'intéressait pas plus à la politique que les jeunes. Elle éprouvait seulement de façon plus urgente la nécessité d'échapper à des souffrances pas mal plus grandes. Il faut bien le dire aussi : elle rêvait d'autant plus qu'elle était impuissante à changer la vie. Pour les jeunes d'aujourd'hui, la société dans laquelle ils vivent n'est pas si mauvaise et ils ont plus confiance de pouvoir y tirer leur épingle du jeu (ce qui leur vaut une suspicion d'individualisme forcené dont les plus altruistes des militants des années soixante-dix ne se seraient défendus très souvent que parce qu'ils n'en avaient pas les moyens), de sorte que choisir qui «administrera» les programmes gouvernementaux est assez indifférent. Par ailleurs, quand ils s'inquiètent du sort de la planète, ils croient que les gouvernements n'y peuvent pas grand chose de toute façon, confirmés en cela par la démission récente de Hulot.

  • Jacques Lamarche - Abonné 5 septembre 2018 08 h 18

    Quel mystère! La droite règne partout!

    Que l'explication est courte! Ici encore, une phénomène global et est analysé au moyen d'une grille des considérations locales! Le cynisme, par contre, si bien entretenu par le sensasionnalisme des médias, exerce une influence majeure sur les jeunes électeurs. Puique tous sont crétins, pourquoi chercher de nouvelles têtes et de nouvelles voies?

    Le vote des jeunes va à droite autant aux USA qu'au Canada! Ils baignent dans un tel confort! Le divertissement inonde leur vie, les asservit à l'ordre établi et les conditionne au conservatisme et au rejet du changement! Seul leur petit intérêt finit par peser dans la balance de leurs opinions et de leur jugement!

    • Jean Jacques Roy - Abonné 5 septembre 2018 14 h 11

      « Le vote des jeunes va à droite autant aux USA qu'au Canada! Ils baignent dans un tel confort! Le divertissement inonde leur vie, les asservit à l'ordre établi et les conditionne au conservatisme et au rejet du changement!« J. Lamarche

      Je partage votre point de vue concernant que la génération des plus jeunne suit la tendance conservatrice dominante de la génération de leurs parents... Là où je diverge par rapport à votre appréciation, comme si l’ensemble de la génération des jeunes vivaient dans « le confort »! Et non, une grande partie de la population du Québec, donc de familles, vit et vivent pauvrement autant dans les grandes régions que des grandes villes comme Montréal.

      Les racines du « conservatisme » des classes aisées et scolarisées ne sont pas les mêmes que celles des classes et/ou des groupes sociaux asservies et socialement marginalisés. Les premières n’ont pas intérêt à changer l’ordre des choses qui globalement lui convient... Quant aux classes et groupes qui subissent les conséquences d’une société inégalitare, par définition elles sont « marginalisées » (ou sans poids ni économique, ni politique et ni sociale). De sorte qu’on doit se demander, dans le cadre restreint d’une élection, comment est-ce possible pour les classes exploitées et marginalisées d’arriver à « se souder » et à faire bloc pour ouvrir de nouvelles avenues et « changer » l’ordre des choses.

      On demande aux jeunes de prendre en main l’avenir de la société. Oui, je veux bien. Mais soyons conscients que cette interpellation manquera d’écho et d’efficacité tant qu’une grande partie de la génération de leurs parents (toutes classes confondues) ne prenne partie et partis en vue de poser les bases pour des changements structurels.

  • Bernard Terreault - Abonné 5 septembre 2018 08 h 33

    le 5%

    Bien sûr, il existe toujours, comme dans toute génération, un 5% d'idéalistes et de convaincus. Mais pour la majorité des jeunes gavés de culture pop et de gadgets, les écouteurs aux oreilles, les yeux rivés sur leur téléphone, il n'y a que leur petit monde narcissique. Une cause citoyenne, collective, n'a aucun sens pour eux.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 septembre 2018 15 h 52

      Et tout ceci combiné à une ignorance crasse de l'histore et le désintéret de la connaitre,à un manque de
      fierté de la langue francaise ,le laisser-aller des médias et des libéraux provinciaux en éducation fait qu'un peuple
      ardent devient rapidement mou et sans réactions.
      Que c'est triste ...
      Que dire en passant de ces mensonges de la droite enrobés de bonbons de piètre qualité et nocifs :
      le salut par le Veau d'Or.
      Triste et pénible.

  • Denis Paquette - Abonné 5 septembre 2018 08 h 44

    la bombe atomique sur Hyroshima n'a-t-il pas convaincu les incertains pour tres tres longtemps

    peut-être n'ont-ils plus envies de changer le monde mais d'en faire parti , nos enfants ne sont-ils pas nos copies conformes en plus spontanés que dire deplus sinon que depuis la deuxieme guerre les humains ont compris que le monde est une affaire de pouvoirs, la bombe atomique sur Hiroshima n'a t'il pas fini par convaincre les incertains d'un tel monde, certains pays ne possedent-ils pas la bombe atomique pour s'en servir un jour et ce n'est certainement pas comme décorations