Élections, pièges abscons

Après avoir coupé les foins à la petite faux, il fallait les rapailler, les rassembler, le plus souvent en de grandes meules à l’allure de champignons, afin qu’ils sèchent vite pour que les bêtes s’en nourrissent au mieux et que, grâce à elles, l’humanité obtienne les moyens de conquérir l’hiver pour connaître à nouveau le soleil de l’été. Faire les foins, longtemps, rythma ainsi la vie, assura la survie.

Au champ, on essayait de ne rien perdre de la récolte. En témoigne Des glaneuses, le célèbre tableau de Millet : trois paysannes, penchées avec déférence vers le sol, en relèvent le moindre épi tombé. Ces temps, où, agenouillé au sol, on quêtait son droit de vivre debout, ne sont pas si lointains.

Au contraire de ce qu’avance en douce la fable des trois petits cochons, tout le monde ne peut pas se payer de la pierre pour assurer son existence. La culture du foin a, en quelque sorte, longtemps tenu debout bien des maisons. La pauvreté ne s’explique pas que par le degré d’engagement dans le travail. Au XIXe siècle encore, un grand marché au foin se trouve au coeur de Montréal, tout comme dans d’autres grandes villes. Le commerce du fourrage va même profiter au chemin de fer naissant. Le rail en fait une matière à exporter vers le lucratif marché étasunien. Le foin sec a rendu bien gras quelques barons, tandis que la plupart des fermiers n’arrivaient qu’à survivre. Mais tout cela est à peu près oublié.

Dans les campagnes, nous en sommes, ces jours-ci, à la fin de la dernière récolte des foins. Sur les routes de l’arrière-pays qui nous nourrit, les automobilistes croisent ici et là, entre quelques rares affiches électorales, des tracteurs harassés par la charge de charrettes où l’empilement des bottes de foin défie souvent l’entendement.

Certains agriculteurs font encore commerce du foin jusqu’aux États-Unis pour leur profit. Quarante-cinq livres bien tassées de foin se négocient autour de quatre dollars sur les marchés locaux. Mais au-delà des limites de Boston, la balle de foin du Québec se vend près de dix dollars.

Le foin pousse bien. Mais il ne tombe pas du ciel. Il faut travailler fort, l’engraisser, le récolter.

Du temps des foins, nous avons conservé, dans le langage courant, l’idée qu’il convenait d’en avoir, d’en faire, d’en couper. En Europe, l’expression « faire du foin » signifie faire du tapage. En Amérique, elle renvoie plutôt à l’idée de gagner de l’argent. L’expression « faire du foin » témoigne d’un rapport ancien à la campagne et au capitalisme, tout en laissant entendre que l’argent a quelque chose de naturel, qu’il pousse pour ainsi dire dans des prés, où il suffit de l’y cueillir pour s’enrichir.

En Amérique, on a fétichisé, politisé et idéologisé cette idée de gagner de l’argent à tout prix. Toute cette ennuyeuse campagne électorale ne cesse d’agiter ce fétiche tel un hochet. Chaque avancée supposée est déclinée dans une suite inouïe de prévisions chiffrées dont l’horizon dépasse rarement le bout du nez de celui qui les prononce au milieu des discours rituels d’élections, ces pièges abscons.

« Faire du foin », voilà désormais l’alpha et l’oméga. Le commencement et la fin. Ce qui est, ce qui était, et ce qui vient. L’argent est le fumier dans lequel pousse l’humanité, veut-on nous faire croire.

Tout le monde rêve de faire du foin. C’est l’étalon du jour, celui dont on ne cesse de nourrir nos espérances. Tout le monde ne cavale pourtant pas tel un Jeff Bezos, le grand patron d’Amazon, qui engrange à lui seul 260 millions de foin chaque jour tandis que le monde entier risque de se retrouver sur la paille. Pourquoi, voyant autant de ces chevaux fous cavaler et piétiner sans gêne les prés communs, n’y a-t-il pas plus de gens allergiques au foin ?

Ce Tout-Puissant d’entre les Puissants qu’est l’argent règne. Nous connaissons désormais le prix de toute chose, mais la valeur d’aucune. Cela donne lieu de plus en plus à des discours obscurantistes, ouvertement décomplexés, comme celui déployé il y a quelques jours par un chroniqueur de La Presse, Patrick Lagacé, qui nous expliquait du haut de sa renommée, sans rougir, qu’il ne croit pas qu’on puisse faire quoi que ce soit désormais pour changer ce mode de vie qui conduit pourtant la planète à sa perte.

Le pire est devenu une banalité que certains se plaisent à conforter. Sous le couvert qu’ils ne croient pas pouvoir eux-mêmes changer, gavés comme des oies par la satisfaction qu’ils éprouvent d’eux-mêmes, ils ne trouvent rien de mieux à faire que de nous donner en exemple leur sommeil sans rêve.

La résignation se donne désormais des allures de respectabilité. Elle est même élevée en principe de gouvernement. Augmenter les revenus de l’État pour qu’il puisse enfin servir de bouclier et d’arme offensive à toute la société ? Des fabulations, dit-on. Il vaut mieux continuer comme avant, croire gaiement qu’il suffit de couper quelques employés dans le champ du présent pour tout changer du futur. Comment mettre en avant un monde différent quand tout n’est affaire que d’argent ? Nous vivons dans une maison de paille de plus en plus soumise aux grands vents de notre temps. Les élections, dans ces circonstances, sont devenues un simple alibi de la démocratie.

Pour éviter de finir tous fauchés, il faudra bien finir par regarder l’horizon au-delà des élections et cesser de se dérober devant les obligations qui s’y dessinent.

21 commentaires
  • Benoit Léger - Abonné 4 septembre 2018 06 h 01

    Il faudra bien...

    Cette injonction que vous lancez ce matin M. Nadeau, en forme de déterminisme ou de voeu pieux, constitue-t-elle l'essentiel de ce que vous avez à offrir contre le sommeil sans rêve de M. Lagacé? Je conçois que le désespoir ne sois pas une posture très confortable, mais il est plus noble et courageux que l'aveuglement volontaire dont font preuve tous les apôtres de l'environnement qui croient encore qu'il suffira de trouver l'aiguille dans la botte de foin. Il me semble que le fond du problème auquel personne ne s'attaque, est qu'il y aura bientôt 8 milliards d'aiguilles et plus beaucoup de foin.

    • Cyril Dionne - Abonné 4 septembre 2018 08 h 29

      Vous touchez le cœur du problème M. Léger. Ah! Ces « 8 milliards d'aiguilles et plus beaucoup de foin ». C’est cela le dilemme de l’humanité. Les changements climatiques, les gaz à effet de serre, la fonte des glaciers, la disparition des écosystèmes biologiques, ne sont pas le problème, mais bien les conséquences de la multiplication des activités humaines engendrées par la surpopulation.

      Cette résignation de ceux qui sont pragmatiques découle du fait que la plupart ne veulent pas admettre que c’est la surpopulation qui est le véritable problème. Comment y pallier? C’est la question à 100 millions. Personne n’ose y toucher de peur pour passer pour xénophobe ou bien un raciste. Et que dire des religions avec leur : « Fructifiez, et multipliez, et remplissez la terre et l'assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, et sur tout être vivant qui se meut sur la terre » ?

      Et en cela, la Terre a des mécanismes très précis pour régler cette anomalie biologique. L’homme ne peut pas continuer de tricher la nature éternellement. Isaac Newton avait prédit la fin de l’humanité en 2060. On espère tous que le père de la gravité, de la physique et des mathématiques modernes c’est trompé.

    • Jacques de Guise - Abonné 4 septembre 2018 10 h 13

      Messieurs Léger et Dionne vous avez tout à fait raison, il est là le problème : la surpopulation. Il est urgent d'établir un droit qui autorise à se reproduire. On peut facilement imaginer la période de calme et de sérénité qui nous attend lorsque viendra le moment de déterminer les critères qui autoriseront le ou la privilégiée à se reproduire, et surtout leur mise en application!!!

    • Jacques de Guise - Abonné 4 septembre 2018 10 h 13

      Messieurs Léger et Dionne vous avez tout à fait raison, il est là le problème : la surpopulation. Il est urgent d'établir un droit qui autorise à se reproduire. On peut facilement imaginer la période de calme et de sérénité qui nous attend lorsque viendra le moment de déterminer les critères qui autoriseront le ou la privilégiée à se reproduire, et surtout leur mise en application!!!

    • Cyril Dionne - Abonné 4 septembre 2018 15 h 52

      Cher M. de Guise,

      La moyenne d’enfant par famille est de 1,6 au Canada. Elle est de l’ordre de 5,7 en Angola, 5,0 au Bénin, 5,4 au Burkina Faso, 5,7 au Burundi, 6,0 au Congo et ainsi de suite. Pour le Niger, c’est de l’ordre de 7,0. En fait, la population d’Afrique doublera en moins de 40 ans. Ce ne sont pas les populations des pays occidentaux qui sont en cause si on parle de surpopulation, mais surtout celles d’Asie et d’Afrique.

      Vous voyez où on veut en venir. Les pays dont la croissance de population est la plus sentie sont les pays les plus pauvres de la planète. Et que veulent les populations de ces pays? Ils aimeraient tous immigrer en Occident et consommer de la même façon que nous le faisons. Grâce à l’amélioration socio-économique de ces pays durant les 50 dernières années en conjugaison avec les coutumes, la culture et le machisme bourgeonnant là-bas, engendrer plusieurs enfants est un signe de fertilité et bien vue chez la population mâle.

      Il n’y a pas de miracle avec les changements climatiques. Ce sont les activités humaines qui ne sont la cause. Trois pays seulement, soit la Chine, les États-Unis et l’Inde sont responsables des deux tiers des gaz à effet de serre. Et qu’ont-ils en commun? Ils sont des pays populeux. En défense des États-Unis des dernières 50 années, c’est surtout à cause de l’immigration légale et illégale. Il y avait 175 millions d’Américains en 1960. Aujourd’hui ils sont plus de 340 millions sans parler des illégaux. Tous les gens de la planète veulent devenir un consommateur américain.

      Malheureusement pour nous, la Terre est une entité vivante et ne connaît pas les divisions géopolitiques. Donc, les changements climatiques engendrés par l’effet de la surpopulation se fait sentir partout sur la planète. Il semble que la réponse est évidente…

  • Robert Morin - Abonné 4 septembre 2018 06 h 34

    Merveilleux texte...

    ...qui touche la cible dans le mille! Votre texte me rappelle cette chanson de Dutronc => https://www.youtube.com/watch?v=x5pjMGcEcqM

    et je la dédie à tous ces résignés, désabusés à courte vue qui, en fait, sous des allures de démission malgré eux, témoignent d'une vision à courte vue, tout pour moi, rien pour ceux qui suivent...«Take the money and run!»

    «Ah, que c'est bon d'être un homme de paille
    Car on peut se rouler dans le foin
    Je suis un homme de paille
    J'ai épousé une femme à blé
    On m'a fauché ma femme à blé
    Bien qu'étant sur la paille
    Je n'en ai pas fait tout un foin
    Je me suis laissé acheter
    Par une gro$$e $ociété ...

    • Jean-Marc Simard - Abonné 4 septembre 2018 08 h 51

      https://youtu.be/x5pjMGcEcqM

  • Jean Lacoursière - Abonné 4 septembre 2018 06 h 34

    Nadeau sait dire


    L'avant avant-dernier paragraphe, qui commence par "Le pire...", décrit bien certaines personnes qui, il y a quelques années à peine, ne croyaient pas que l'augmentation de la concentration du CO2 et des autres gaz à effet de serre issue des activités humaines soit la cause du réchauffement du climat. Très souvent, mais pas toujours, ce sont aujourd'hui ces mêmes personnes qui disent qu'il n'y a de toute façon rien à faire.

    "La résignation se donne désormais des allures de respectabilité." [J.-F. Nadeau]

    • Louis Fortin - Abonné 4 septembre 2018 08 h 16

      Bonjour M. Lacoursière,
      Il existe un joli mot pour parler de «l'avant, avant dernier». En effet, vous pourez désormais parler de: l'antépénultième.
      Un bien joli n'est-ce pas?

      Au plaisir!

    • Jean Lacoursière - Abonné 4 septembre 2018 11 h 25

      Merci monsieur Fortin!

    • Marie Nobert - Abonnée 5 septembre 2018 02 h 42

      Je me suis relu le préantépénultième. Elle est belle cette langue... (!)

      JHS Baril

  • Nathalie Jean - Abonnée 4 septembre 2018 08 h 25

    Le foin, un bien précieux

    Bonjour monsieur Nadeau.

    Je peux vous confirmer que le foin est toujours aussi recherché, car il est essentiel à la production laitière et bovine, entre autres, et il se vend à prix d’or, de surcroît. Prenez cette entreprise familiale sur mon rang, qui fait exclusivement dans le foin, le vendant localement mais également, outre-mer, jusqu’au Moyen-Orient! C’est une denrée recherchée! Concernant la chronique de Patrick Lagacé, j’ai aussi été très agacée par son dangereux défaitisme, mais je ne lui prête aucune attitude arrogante, toutefois. Il est simplement désillusionné sur la capacité de l’humanité à opérer un changement suffisamment important pour renverser la tendance actuelle. Nous sommes tous désillusionnés sur certains sujets, à différents degrés. Vous en êtes sûrement aussi! Sinon, je croirai que vous êtes bien naïf. Je conviens toutefois que cette chronique allait trop loin, considérant la grande diffusion de La Presse et de son influence. Le même commentaire vaudrait si la même chronique avait été publiée dans Le Devoir. Mais est-ce à dire que les journalistes et chroniqueurs devraient s’autocensurer?

  • Gaston Bourdages - Abonné 4 septembre 2018 08 h 48

    C'est un choix personnel que celui de « faire du foin » est....

    ...mon alpha et oméga. Je présume que monsieur Lagacé a fait ce choix. Être pauvre ( $$$ ) et heureux et/ou heureux et pauvre ( $$$ ), c'est possible. Cela ne signifie pas être « heureux d'être pauvre »
    Parlant de bonheur, vous lire en est un, monsieur Nadeau.
    Votre prose qui peut aussi inviter à se poser une question sur la vie, ses sens.
    Grande question que celle de la finalité du dollar et des possibles usages que j'en fais.
    Que d'éphémère, de fugace et d'illusoire dans la pensée et l'action que « faire du foin » est l'alpha et l'oméga.
    Merci à vous.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux au Bas Saint-Laurent.