La diplomatie en gazouillis

La ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland devait savoir qu’un gazouillis réclamant la « libération immédiate » de Raïf Badawi et de sa sœur Samar n’allait rien faire pour améliorer la cause des droits de la personne en Arabie saoudite. Tout au plus pouvait-elle espérer que cela ne nuise pas aux tentatives effectuées en coulisses pour libérer ce dissident saoudien, emprisonné depuis sept ans, et sa soeur militante des droits des femmes, récemment arrêtée.

Mais le régime saoudien n’était pas le destinataire principal du gazouillis de Mme Freeland. La ministre vedette du gouvernement du premier ministre Justin Trudeau s’adressait plutôt aux critiques du gouvernement qui trouvaient qu’Ottawa n’en faisait pas assez pour faire libérer M. Badawi, dont la femme est devenue citoyenne canadienne dernièrement. L’inaction du gouvernement Trudeau dans ce dossier agaçait d’autant plus les militants des droits de la personne que le Canada continuait de vendre des armes au régime saoudien, dont le bilan en matière de ces droits est parmi les pires au monde.

Tôt ou tard, ce dossier allait causer des ennuis au gouvernement Trudeau. Son double langage, faisant à la fois la promotion des « valeurs canadiennes » à travers le monde tout en défendant la vente des véhicules blindés fabriqués au Canada à l’Arabie saoudite, ne pouvait que se retourner contre lui. Finalement, c’est le régime saoudien lui-même, plutôt que les électeurs canadiens, qui a décidé qu’il en avait assez de cette hypocrisie flagrante.

On doit déplorer la réaction de Riyad, qui semble vouloir faire un exemple du Canada pour tout autre pays qui songerait à critiquer l’Arabie saoudite de façon aussi peu diplomate.

Mais il faut être bien naïf en matière d’affaires internationales pour considérer le geste de Mme Freeland autrement que comme une bavure qui témoigne à la fois de l’amateurisme et de la suffisance du gouvernement Trudeau. Certes, la plupart des experts en affaires internationales ne voudraient pas critiquer Mme Freeland en public.

Après une décennie sous le carcan du gouvernement de Stephen Harper, et après le court passage de l’inflexible Stéphane Dion aux Affaires étrangères, les fonctionnaires et diplomates canadiens vivent une période de véritable glasnost sous Mme Freeland. Sympathique et énergique, et féministe comme eux, elle est la patronne dont ils ont longtemps rêvé. Ils ne sont pas prêts à la désavouer pour cette seule incartade diplomatique.

D’autres sont moins indulgents. Pour sa part, l’ancien ambassadeur du Canada en Chine David Mulroney fut très cinglant à l’égard de Mme Freeland et de son gouvernement, écrivant cette semaine dans le Globe and Mail : « Le Canada est en train de créer la perception parmi les puissances émergentes que, lorsque nous parlons des droits de la personne, nous insistons avec arrogance sur l’adoption d’un programme qui reflète notre vision du monde et les biais de l’Occident laïque. Parmi nos alliés occidentaux, nous sommes de plus en plus perçus comme des amateurs, faisant la promotion de nos valeurs progressistes puisque nous n’avons pas de véritables intérêts à poursuivre. »

M. Mulroney disait tout haut ce que plusieurs experts dans les autres pays occidentaux pensaient tout bas. Le refus des États-Unis et de l’Union européenne de défendre les propos de Mme Freeland en public en disait long sur le malaise qu’elle a créé dans l’alliance occidentale. Ce refus a peu à voir avec une décision du gouvernement américain de Donald Trump de resserrer les liens avec l’Arabie saoudite, après que ceux-ci ont été quelque peu affaiblis sous la présidence de Barack Obama, dont l’accord nucléaire avec l’Iran fut critiqué par Riyad. Il s’inscrit dans des relations qu’entretiennent les pays de l’Occident avec l’Arabie saoudite depuis la révolution iranienne de 1979.

Qu’on le veuille ou non, l’Arabie saoudite est un allié de l’Occident dans sa tentative de limiter l’influence de l’Iran au Moyen-Orient.

Cette alliance est devenue plus importante au fur et à mesure que la Russie a resserré ses propres liens avec l’Iran pour étendre son influence dans la région. Lors du dernier sommet de l’OTAN, le mois dernier à Bruxelles, les 29 pays membres, dont le Canada, ont déclaré être « préoccupés par l’intensification des essais de missiles de l’Iran et par la portée et la précision de ses missiles balistiques, ainsi que par les activités de déstabilisation que ce pays mène dans la région du Moyen-Orient au sens large ».

Si le Canada et ses alliés continuent de vendre des armes à l’Arabie saoudite malgré son bilan en matière des droits de la personne, c’est pour envoyer un message à l’Iran qu’il y a une limite à ses avancées dans la région. Ce n’est guère réjouissant de savoir que cette alliance avec l’Arabie saoudite entraîne son lot d’inconvénients et de compromis.

Mais le Canada n’est pas la Suède, pays qui a lui aussi connu son lot de tensions avec Riyad en 2015. Nous faisons partie de la plus grande alliance militaire au monde, vouée à la protection de ses pays membres et des libertés dont jouissent leurs citoyens. Ni Mme Freeland ni M. Trudeau n’oseraient l’expliquer en ces termes, et c’est pourquoi ce contrat avec l’Arabie saoudite continuera de les vexer longtemps après qu’ils auront réparé les pots cassés diplomatiques avec Riyad.

7 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 août 2018 03 h 19

    Un écran de fumée

    M. Yakabuski doit être la dernière personne au monde à croire qu’il existe des négociations sérieuses en vue de la libération de Raïf Badawi.

    Au contraire, cessons de parler de lui et il recevra en secret les autres coups de fouet auxquels il a été condamné. C’est sa notoriété internationale qui le protège.

    De plus, la vieille rhétorique du chroniqueur relève de la guerre froide. La puissance militaire de la Russie est cinq à dix fois moindre que celle des Etats-Unis. La suprématie américaine incontestable est ce qui fait que les peuples anglo-saxons font maintenant ce qu’ils font très bien depuis des siècles; répandre la guerre et piller les autres peuples, principalement maintenant des pays producteurs de pétrole.

    Le danger au Moyen-Orient ne vient pas de l’influence croissante de l’alliance Russie-Iran, mais de la guerre que la dictature saoudienne prépare contre l’Iran. D’où la formidable armada qu’elle est en train de constituer par des achats massifs d’armements auprès des Etats-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne et du Canada.

    Les dépêches diplomatiques américaines révélées par WikiLeaks étaient à l’effet que l’Arabie saoudite était la plaque tournante du financement du terrorisme international.

    La crise migratoire en Europe tire sa source des millions de personnes qui ont fuit la Syrie en raison de la destructions systématique de ce pays par des mercenaires financés de 85% à 99% par la dictature saoudienne.

    Bref, cette dictature est le cancer du Moyen-Orient. La chronique de l’auteur n’est donc qu’un écran de fumée.

    • Gilles Théberge - Abonné 11 août 2018 11 h 44

      Raïf, c’est effectivement sa notoriété internationale, qui le protège. Ne cessons pas de réclamer sa libération.
      Mais personne n’en doute un instant, ce n’est pas l’intervention de madame Freeland qui le fera libérer.

      Et nous serons bientôt en guerre. Et il n’est pas dit que la Chine ne s’impliquera pas. C’est trop facile de dire que les USA vont mettre l’Iran à genoux avec leurs sanctions. Ça, c’est un point de vue occidental.

    • Gilbert Troutet - Abonné 11 août 2018 21 h 27

      M. Martel, je suis entièrement de votre avis. En effet, cette rhétorique semble relever d'un autre âge. Dire que l'Iran menace ses voisins, c'est comme dire que la Russie menace l'Europe. Mais il faut bien s'inventer de nouveaux ennemis pour justifier nos ventes d'armes. D'accord aussi avec vous pour dire que l'Arabie saoudite est un cancer au Moyen-Orient et que nos gouvernements occidentaux soutiennent cette dictature de façon cynique et éhontée.

  • Carl Tessier - Abonné 11 août 2018 09 h 02

    $$$

    Il n'y a aucune raison valable de maintenir des liens avec ce pays; à part l'argent.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 août 2018 14 h 23

      Le Canada est le deuxième plus grand exportateur d'armes au Moyen-Orient. Comment peut-il se prévaloir vertueux quand il vend des armes qui sème la répression et la mort parmi ces populations? La dictature théocratique saoudienne en a profité pour relever ce point. C’est comme dire que le Canada va respecter ses engagements lors du la Conférence de Paris sur le climat qu’il n’a jamais tenus auparavant et revenir au pays en annonçant la construction de nouveaux pipelines qui transportent le pétrole le plus sale de la planète. Les libéraux et Justin, notre petit prince, ont donné une nouvelle définition au mot « oxymore ». Oh ! Clarté obscure et intelligence militaire quand tu nous tiens !

  • Rejeanne Trempe - Inscrite 11 août 2018 11 h 06

    L'occident un déclin assuré

    Loin et très loin de l'idée principale , la détention de Badawi n'est même plus au coeur du sujet. L'idée de fond de la Ministre canadienne amateure ou maladroite, ne change rien au principe fondamental que les Nations Unis ont toujours proclamer en théorie. Les vieilles idées des d'ex ambassadeurs sont déprimantes. Badawi est emprisonné depuis 7 ans.. point a la ligne..
    C'est strictement sur ce point que devrait se faire le débat. Qui a t'il de si déplacé dans le ton de la Ministre ? En fait ça n'intéresse pas les dirigeants occidentaux au contraire ,cela derrange le confort et l'abondance établie.

  • Claude Saint-Laurent - Abonné 11 août 2018 12 h 01

    M. Martel a raison...

    de critiquer avec brio cette chronique déplorable de suffisance et de pseudo réalisme à trois sous!