S.O.S. Hollywood

C’est mille fois pire que vous ne le croyez. Nous sommes au bord du gouffre et la fin de la Terre telle que nous la connaissions est devant nous. Non, ce n’est pas pour un autre siècle. C’est pour d’ici deux, trois décennies. Le réchauffement planétaire montera entre 5 °C et 8 °C d’ici 2050. Non, je n’exagère pas. Mon discours est cohérent avec notre course effrénée vers la croissance.

L’Accord de Paris, qui visait la barre du réchauffement sous 2 °C, est un conte de fées. Le pergélisol, cette surface gelée qui recouvre 20 % de la planète, est en train de fondre elle aussi et libérera au passage des milliards de tonnes de carbone alias méthane, en plus de tous les virus qui seront libérés eux aussi et dont on ne connaît même pas la nature.

Puis il y aura un manque de nourriture relié aux sécheresses et les guerres qui viendront avec, et voilà qu’il faudra donner raison à Claude Lévi-Strauss et aux Jared Diamond de ce monde : toutes les grandes civilisations se sont écroulées à la suite de la rupture de la chaîne alimentaire. On sera vivants, vous et moi, et on vivra de grandes catastrophes ensemble. Il faudra se tenir tricotés serrés, oublier les nœuds identitaires de repli sur soi, car nous serons dépliés et détricotés sur une bouée de sauvetage, comme les migrants ballottés d’une rive à l’autre.

Merci de nous laisser un monde de merde. C’est à nous, maintenant, de porter la responsabilité de vos conneries ! Silhouette mince et fantasmagorique disparue dans la brume comme le soldat inconnu. Était-ce un rêve ?

Le droit de rêver

Je suis restée plusieurs jours à me morfondre de culpabilité. Je lui ai dépeint un monde en écroulement sans rien lui proposer en retour, à part la nécessité d’être un citoyen responsable : recycler, réduire la durée de nos douches, ne pas gaspiller, ne pas surconsommer, puis quoi encore ?

Ah oui, je l’ai obligée à lire Edgar Morin : « Alors que la crise planétaire montre une communauté de destin pour tous les humains en péril, cette crise provoque non pas une prise de conscience de cette communauté, mais au contraire, la rétraction sur une identité particulière, ethnique, nationale ou religieuse » (Où est passé le peuple de gauche ?, Éditions de l’Aube).

« Oui, mais ça ne me dit toujours pas comment nous en sortir », chuchota-t-elle avant de disparaître, en me mettant devant un fait on ne peut plus ahurissant : notre consommation individuelle ne fait aucun poids à côté de la consommation globale et du pillage pathologique des ressources naturelles.

Comment stopper l’inévitable ? Et surtout comment ne pas nous faire porter le poids de vos irresponsabilités ? Telles sont les questions concrètes que les générations actuelles posent avec perspicacité et droit.

Renverser le récit

Puis, un fait réel me poursuit comme un mantra récurrent chaque fois que j’ouvre la radio au hasard, que je lis un livre sur l’état actuel du monde ou que j’entends une conversation anodine sur une terrasse en fleurs. Elle vient aussi de me surgir en pleine face dans le très juste ouvrage de Cyril Dion Petit manuel de la résistance contemporaine (Actes Sud, 2018).

L’auteur rapporte lui aussi un fait inquiétant dans lequel se love peut-être notre salut. À la question : quelle est selon vous la nation qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne en 1945 ? On relate que 57 % de la population en 1945 disait que c’était l’URSS et seulement 20 %, les Américains. En 2004, 59 ans plus tard, les proportions étaient renversées : 58 % disaient que c’était les Américains et 20 %, les Russes. À partir de 2015, la courbe est en ascension : près de 61 % des Français et 52 % des Allemands désignaient les Américains…

Attachez vos tuques tant qu’il fait encore froid et notez bien ce que précise Cyril Dion : l’industrie cinématographique américaine raconte incessamment depuis 60 ans un autre récit, une « fausse nouvelle », loin de la vérité historique factuelle (entre 9 et 12 millions de soldats russes ont trouvé la mort contre 415 000 soldats américains), afin de gagner la « bataille de l’imaginaire ».

Puisque nous sommes, comme l’a si bien démontré Nancy Huston, une espèce fabulatrice, nous avons un urgent besoin d’un nouveau récit pour donner sens à notre vie. Seul un récit fort, avec les moyens hollywoodiens, aidera nos cerveaux à ne plus faire l’autruche devant la fin immanente de notre monde.

« Il faut donner un visage à ce monde nouveau, le rendre profondément désirable pour que le génie créatif et la force de travail de centaines de millions d’Occidentaux (dopés aux énergies fossiles) se mettent au service de ce projet et lui donnent corps. » Notre survie n’est-elle pas suffisamment désirable ? À Hollywood maintenant de jouer, s’il veut sa propre survie.

Comment stopper l’inévitable ? Et ne pas porter le poids de vos irresponsabilités ?

4 commentaires
  • Guy Rivest - Abonné 11 août 2018 07 h 50

    !!!

    Bien dit !

  • Cyril Dionne - Abonné 11 août 2018 08 h 52

    « La Terre ne trompe jamais longtemps : ses avarices, tôt ou tard, écrasent les tentatives de l’individualiste, tout comme ses prodigalités bientôt comblent ceux qui la respectent. » (Abbé Pierre)

    C’est très difficile de voir que nous sommes responsables de léguer un monde de merde à nos descendants. Nous sommes victimes de notre propre succès parce qu’en apprivoisant la nature, nous nous sommes reproduit de façon démesurée. Les générations benjamines ne porteront pas le poids de cette responsabilité puisque qu’ils sont trop préoccupés à s’occuper du « moi » dans ce siècle de l’hyper-individualisme. Et c’est des cours de sciences qui devraient être mis de l’avant parce qu’il y en a encore qui pense que recycler, c’est devenir un citoyen responsable. Va pour réduire, mais nous utilisons plus d’énergie à recycler qu’à produire un produit tout neuf.

    C’est encore les autres qui sont responsables alors que vous viviez dans vos petits cocons, vos bulles personnelles que personne n’osait déranger tout en disant comment brillant vous étiez. Au lieu de vous en prendre à ceux qui ont cultivé votre « moi » et vos conneries, vous pourriez commencer à passer le message que la surpopulation nous dirige tout droit vers un mur. C’est la seule façon que nous allons éviter l’inévitable et cela aurait dû commencer hier et peut-être que vous ne seriez pas là.

    Tout en étant d’accord avec vous que c’est l’Union soviétique qui a détruit l’empire nazi après avoir essuyé des pertes militaires et civiles de 27 millions, on pourrait vous faire remarquer que ceux qui ne passent pas leur temps à perdre leur temps sur les réseaux sociaux comprennent cette équation. On peut nommer les chefs politiques et on connaît la géographie mondiale. Mais de là à utiliser la désinformation qu’est Hollywood et tous ces marchands de rêve, il y a une limite. C’est dans notre quotidien en tant qu’humain que nous pouvons faire la différence. Si tous les argents pour l’aide aux pays en voie de développement allaient pour l’éducation sexuelle des femmes avec des moyens de contraception disponibles et adéquats, nous n’en serions pas là.

    Cyril Dionne et non pas Cyril Dion

  • Jacques de Guise - Abonné 11 août 2018 11 h 32

    Pour un étayage du narratif

    Nous n’avons jamais été postmodernes et nous n’avons jamais réellement intégrés les ACQUIS postmodernistes. Ca paraît bien d’en faire état, dans les livres d’histoire qui relatent les grandes avancées de la pensée, mais, dans les faits, c’est notre habitus qui domine et l’on continue comme avant, la contre-attaque neutralisant toute sédimentation de cette nouvelle forme de pensée.

    À preuve, vous fondez vos espoirs sur un nouveau récit qui m’apparaît relever davantage du métarécit. Pourquoi? Parce que vous indiquez qu’il viendra donner sens à notre vie. J’y perçois encore les reliquats de la Vérité objective, de la Science, de la Technique, de la Raison, de la Transcendance qui sont et surtout qu'ils doivent être, ÉVIDEMMENT, selon ce mode de pensée dont il faut se déprendre, garante de nos conduites ??? J’entends encore, pas plus tard que la semaine dernière, un autre brillant scientifique affirmer, au canal Savoir, que l’Histoire montre que l’homme a toujours su inventer la technique dont il avait besoin pour résoudre le problème auquel il fait face. C’est sûr que l’on n’a pas lu la même histoire. Une chance!

    Ce n’est pas le récit qui donne sens à notre vie, c’est le sens que NOUS donnons à notre vie qui peut se constater dans le récit de notre vie qui est fondamental pour la construction de notre identité personnelle et sociale. Le sens s’articule dans l’acte même de dire ou d’écrire le récit. La direction du sens m’apparaît très importante.

    En terminant, permettez-moi de faire un souhait, les médias étant notamment fondés sur la diffusion de diverses histoires, un travail de base d’étayage du paradigme narratif serait certainement bénéfique pour recadrer le paradigme scientifique.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 12 août 2018 01 h 36

    Dommage, mais il vaut mieux être réaliste.

    Résumé assez juste de la situation, que je m'évertue moi-même comme je peux à essayer de faire passer.

    Malheureusement, l'heure est déjà passée où des interventions musclées des gouvernements de la planète auraient peut-être pu sauver la mise. Aujourd'hui, en 2018, c'est une révolution culturelle gigantesque à l'échelle de la planète que cela prendrait, et cela dépasse de très loin les capacités humaines d'adaptation. On a beau en parler, non seulement ça n'avance pas, mais ça ne cesse de reculer!

    Je ne dis pas qu'il faut cesser la lutte, mais simplement qu'il faut continuet à se battre en étant conscient que, de toute façon...