Le train des illusions

J’avoue avoir pleuré lorsque l’arbitre a sifflé la fin du match entre la France et la Croatie. Plutôt de soulagement que de joie. La bêtise du gardien Hugo Lloris permettant le deuxième but par la Croatie m’avait paru suicidaire, évoquant l’acte narcissique et autodestructeur de Zinedine Zidane lors de la finale de la Coupe du monde de 2006 quand il avait agressé Marco Materazzi, le joueur italien censé avoir insulté la star française. Y avait-il quelque chose d’inconscient chez les Bleus qui ne voulait pas que la France gagne une deuxième étoile ?

Dieu merci, ce n’était pas le cas, et les centaines de spectateurs qui m’entouraient sur la place du Champ-de-Mars à Autun, dans le Morvan, ont pu exprimer leur bonheur à grand renfort de décibels. J’ai vécu en personne plusieurs événements sportifs d’envergure, mais aucun n’a produit chez moi l’émotion que j’ai ressentie devant l’écran géant, en compagnie d’inconnus, dans cette petite ville de la France profonde. Toutes mes prétentions intello-gauchistes, toutes mes idées au sujet des agitations artificielles et de la manipulation de la foule qui font si grandement partie du sport avaient disparu. Devant les visages extasiés et multiethniques de l’équipe de France, ma fierté d’être citoyen français était à son comble. De pair avec la revue Marianne, je pouvais partager l’idée que Didier Deschamps, « petit homme à l’accent du terroir basque », était devenu « le plus grand rassembleur des Français », qu’il incarnait les meilleures valeurs de la France pluraliste et républicaine — comme l’écrivait Éric Decouty, « le joueur puis l’entraîneur courageux, laborieux, l’antihéros, ni beau gosse, ni artiste… Une sorte d’anti-Macron », moralement supérieur au « président des riches ». Liberté, égalité, diversité ! La France sans division de classe, tous sur la même voie.

Et voilà que la vie réelle a repris le dessus. Le lendemain, après un déjeuner chez des amis dans la campagne mâconnaise, je suis parti à destination du Var. Conscient, grâce au reportage du Monde diplomatique, que les villes moyennes souffrent d’une réduction de service ferroviaire qui favorise le TGV (en prenant des trains TER, j’aurais mis plus de quatre heures pour aller d’Autun à Lyon, avec deux correspondances), j’ai fini par me faire conduire en voiture à Lyon afin de prendre le TGV vers Marseille et Toulon. Tout s’est passé tranquillement dans mon wagon, la seule ombre étant que le Breton d’en face trouvait qu’un journaliste du Télégramme avait surestimé la performance du Mâconnais Antoine Griezmann.

Cependant, à l’arrivée à Marseille, le TGV a ralenti subitement sans atteindre la voie de la gare. « Mesure de sécurité », a annoncé le conducteur. Là, le temps pour attraper ma correspondance à destination de Toulon — soit le TGV 6177, départ à 17 h 31 — s’est écoulé sans explication supplémentaire. Enfin débarqué, je me suis précipité pour trouver la pancarte des départs, mais nulle part n’était affiché le TGV 6177. Dans la billetterie surchargée, on m’a dirigé au pas de course vers une voie lointaine, où je me suis retrouvé devant un TER à destination de Toulon, bondé comme un convoi de réfugiés. « Faut aller trouver le TGV, Monsieur », m’a dit le conducteur. J’ai juré qu’il n’y en avait pas et le type, par pitié, m’a indiqué une petite ouverture dans le mur humain qui bloquait l’entrée du wagon le plus proche.

J’ai foncé et je me suis retrouvé le dos plaqué contre la porte des toilettes. Décidément, la « solidarité » française s’affichait moins solidaire que le jour précédent. Une dame d’un certain âge, coincée entre enfants pleurants et adultes épuisés, a profité du chaos pour décharger sa colère contre les grévistes de la SNCF, les politiciens, et surtout la nouvelle génération des jeunes, dont plusieurs adolescentes qui n’avaient pas cédé leur siège : « Je ne l’aurais pas accepté, mais c’est le principe. » Elle ne m’a pas épargné son mépris : « Vous auriez dû prendre le TGV, a-t-elle constaté avec un sourire amer. Il y a 10 arrêts avant Toulon. » En effet, j’allais perdre une bonne demi-heure par rapport au TGV (retardé, j’ai appris plus tard, par des orages violents, qui avaient fait tomber un arbre sur une caténaire à l’est de Toulon).

En route, le calme et la politesse se sont doucement rétablis, quoiqu’avec une atmosphère de résignation. Une fois assis, enfin, j’ai demandé à la passagère d’à côté pourquoi on ne bougeait pas de la gare d’Aubagne. « Normalement, c’est ici qu’on permet au TGV de dépasser le TER », m’a-t-elle expliqué. En effet, après un quart d’heure d’attente, un TGV, peut-être celui que j’avais manqué, nous a dépassés avec un énorme fracas sur une autre voie. Ma concitoyenne, habituée à une France littéralement à deux vitesses, à deux niveaux économiques, m’avait présenté la métaphore parfaite pour un pays qui reste dominé par Emmanuel Macron, malgré mes rêves égalitaires.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

4 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 6 août 2018 07 h 00

    L'humanité...


    Bref, une histoire de trains sans grand intérêt. Quant à Macron, il n'est plus Jupiter, mais tout simplement, depuis l'affaire Benalla, un homme, donc faillible. Quant à la France, elle demeure toujours un très beau pays, avec quelques laideurs. Quant aux Français, il y en a de toutes les sortes, sympas et moins sympas, comme les Québécois, les Américains, les Italiens, etc. C'est l'humanité réelle, toujours à plusieurs vitesses et tableaux.

    M.L.

  • Cyril Dionne - Abonné 6 août 2018 08 h 21

    L’égalité appartient au monde des mathématiques

    C’est toujours un plaisir de lire M. MacArthur. Ceci étant dit, l’égalité des hommes telle que cité par M. MacArthur dans son billet appartient plutôt au monde abstrait des mathématiques que de celui d’Emmanuel Macron. L’égalité n’est pas une loi naturelle parce qu’il existe de la subordination et de la dépendance partout dans le monde. À part peut-être de la naissance, de la mort, de l’école où il y a un minimum d’égalité, les élites aux souliers cirés dominent le monde. Et l’establishment ne veut pas la parité sociale parce que ce nivellement par le bas assure qu’ils ne deviendront jamais des grands hommes. Misère.

    • Richard Swain - Inscrit 6 août 2018 10 h 39

      « C’est toujours un plaisir de lire M. MacArthur. » Oui, tout à fait !

  • Donald Thomas - Abonné 6 août 2018 23 h 32

    Cependant...

    Je vous lis toujours avec grand intérêt, M. MacArthur mais cette fois vous me laissez perplexe. :-)
    Victoire au mondial, fierté, bon, pourquoi pas. Mais est-ce à cause de vos "prétentions intello-gauchistes" que vous n'avez soufflé mot de ce qui a suivi cette victoire: émeutes, saccages, pillages, feux. Ça mérite qu'on en parle aussi, il me semble. Les images / vidéos montrant les Champs-Elysées sous l'émeute sont éloquentes. Ceci se passe non seulement à Paris mais à Nantes, à Grenoble, à Lyon, à Rouen, à Marseille, à Mulhouse... Près de 300 gardes à vue, dit-on. Moi, j'aurais orienté ma rubrique de ce côté-là.