Nos chênes

« Il y a un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre », écrit Albert Camus dans Noces.

Au pays des origines, là où s’attachent les souvenirs de l’enfance, j’ai passé mes étés entre des ombres et des lumières filtrées doucement par les branches d’un immense chêne rouge dont les verts scintillaient au-dessus de nous en des miroitements argentés. Cet arbre majestueux, plus de deux fois centenaire, a enveloppé longtemps mes jours de sa présence.

Mais voici que cet arbre est mort, ai-je appris cette semaine, tout pourri du dedans par le temps. Pas tout à fait mort encore, mais plus très fort. Au coeur de l’été, il faudra le couper tant il représente désormais un danger.

Ce n’est qu’un arbre, me direz-vous. Des arbres, on en a tellement coupé en ce pays. Alors un de plus, un de moins… Devant les arbres, nous avons souvent une mentalité de bûcheron.

Devant ce grand chêne musclé, j’entends tout de même Paul-Marie Lapointe parler dans Arbres, peut-être son grand poème :

« chêne boréal tronc labours d’automne chêne

écarlate chêne-baiser chêne des marais fusant au sud

constructeur transport de soif bloc habitable »

À Cookshire, capitale de mon enfance, il fut un temps où le seigneur local, John Henry Pope, prince des Cantons-de-l’Est, riche financier, argonaute, agriculteur, banquier, pilier du gouvernement conservateur de John A. Macdonald, il fut un temps, dis-je, où ce monsieur qui n’entendait pas à rire possédait une immense forêt de chênes. Il les monnayait, comme tout le reste, à l’exemple de ce gouvernement auquel il prenait part. Il en fit couper des milliers, au bénéfice de la construction du chemin de fer. Déjà au début du XIXe siècle, pendant les guerres napoléoniennes, la marine britannique compta sur les chênes du Canada pour la moitié de ses approvisionnements annuels. Il nous reste peu de chênes aujourd’hui. Nous cultivons plus volontiers les sapins de Noël.

Dans l’histoire humaine, on ne mesure pas toujours bien l’importance de la forêt. Pourtant, même les églises ne sont au fond que des manières de forêts végétales sculptées dans la pierre. À quoi d’autre en effet penser en regardant leurs toits si hauts tenus par des colonnes, sinon aux sous-bois, et à des branches qui ploient attachées à des troncs ?

Allez savoir pourquoi, le chêne géant auquel s’attachent les souvenirs heureux de ma petite enfance ne fut pas coupé comme tous les autres. Il finit par grandir en paix, devant une maison de ferme. Là, un Britannique était venu s’établir comme photographe, au temps des appareils à soufflet et des poses d’une durée infinie, après avoir d’abord tenté sans succès de vivre de ce métier naissant en Californie. Dans le grand livre toujours ouvert de la nature, les arbres nous conduisent hors du temps, tout en nous rappelant le nôtre.

    

Arbre coupé ou pas, l’été n’en cogne pas moins à ma porte d’acier. Il est temps de partir et de se reposer. Dans quel paradis climatisé doit-on pointer le nez cette année ? Il est question partout de boycotter les États-Unis. Mais le mouvement de boycottage ne fonctionne pas trop, semble-t-il. Est-ce par manque de pratique préalable ? Un boycottage n’a guère été réclamé lorsque, par voies officielles, Barack Obama a autorisé plus de 2300 assassinats par des drones. Pas davantage lorsqu’en 2003 Bush multipliait les mensonges déconcertants pour présider à l’invasion de l’Irak. Un boycottage n’a guère été pratiqué non plus sous Ronald Reagan, lequel offrait des armes à des mouvements de lutte contre des pouvoirs démocratiques en même temps qu’il se refusait à condamner l’apartheid en Afrique du Sud. Nixon, pour sa part, soutenait le coup d’État au Chili, ce qui n’entrava jamais la douceur des vacances à Old Orchard ou sur les côtes de Floride. Trump manque certainement de vernis. Mais à vouloir le dépeindre en monstre, est-ce qu’on ne lisse pas un peu trop le portrait de ses prédécesseurs ?

Dans le Vermont en tout cas, pour ainsi dire à l’ombre du grand chêne de mon enfance, on trouve encore cet été beaucoup de Québécois en vacances d’eux-mêmes. Jean Éthier-Blais, l’ancien critique du Devoir, disait toujours avec une ironie grinçante que le Vermont était le plus beau coin du Québec… Il est vrai que cela ressemble presque au Québec, à condition qu’on veuille bien imaginer celui-ci comme un espace où tous les arbres n’auraient pas été coupés et où la nature serait respectée.

En tout cas, je vous laisse vous reposer de moi. Je pars avec quelques bouquins sous le bras. Des livres à lire ou à relire. Albert Camus, tiens, pour commencer, avec quelques autres grands chênes. Kamel Daoud, brillant écrivain algérien, ne cesse de répéter à quel point il est dommage que Camus ne soit pas considéré aussi comme un écrivain algérien étant donné son identité déchirée. Mais chacun sait que les extraits de naissance ne suffisent pas à nourrir les racines du monde. Les terres nouvelles sont utiles aux grands arbres comme aux petits.

À propos de l’Algérie, je trouve ceci dans ma bibliothèque : Les orphelins arabes d’Alger, brochure publiée au Québec en 1875. Frappée durement par les épidémies, l’Algérie souffre alors beaucoup. Le clergé canadien demande à ce qu’on accueille au moins les orphelins, bien qu’ils s’agissent d’« infidèles ». Notre présent arrogant n’a certainement pas le monopole du bon sens lorsqu’il s’agit de rester ouvert et généreux devant les malheurs du monde.

13 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 23 juillet 2018 04 h 07

    je ne pense pas que nous ayons beaucoup utilisé le chêne, peut être un peu les ébénistes et encore, il avait la réputation d'être tres dur a travailler

    n'en n'avons-nous pas exporté la plus grande partie n'ont-ils pas servis aux anglais a leur usage domestique , n'avait-ils pas la reputation d'avoir une meilleure durée, n'avons nous pas utilisé le pin qui se travailllait mieux ,aujourd,'hui notre arbre préféré est le merisier il se travaille vert, et est tres résistant un coup sèché

    • Marc Martel - Abonné 23 juillet 2018 22 h 22

      Ces chênes exportés en Grande Bretagne ont servis à la construction navale. Il y paraît même que les navires revenaient en transportant des briques rouges comme ballast. La maison Pope à Cookshire serait construite avec de telles briques. Le bois de chêne a effectivement une très grande durée et se travaille aussi très bien; j'ai moi-même fabriqué plus d'une centaine de panneaux d'armoire en chêne rouge importé des États-Unis. C'est un bois très solide et inusable contrairement au pin. Aussi, tous ces bois doivent être séchés avant d'avoir une utilité en ébenisterie. Il est possible que le merisier utilisé surtout pour les planchers des constructions des immeubles des années 50 à Sherbrooke en autres, ait été transformé plus ou moins sec d'où les importants espaces entre les planches une fois sec.
      Salut à Jean-François, ça va laisser tout un trou de ciel une fois ce chêne parti! Je me souviens l'avoir remarqué il y maintenant plusieurs années lorsque nous étions voisins.

  • Nadia Alexan - Abonnée 23 juillet 2018 04 h 10

    Des vacances bien méritées.

    Bonnes vacances, bien méritées, monsieur Nadeau. Je ne me lèverais plus à trois heures du matin juste pour lire vos chroniques inestimables. Votre compassion et sagesse va me manquer.

  • Gilles Bousquet - Abonné 23 juillet 2018 07 h 24

    Au sujet de nos arbres...

    Le Québec est riche en érables, il produit 75 % de tout le sirop d'érable au monde. La raison principale pour inclure la feuille d'érable, pas de couleur rouge , la canadienne, mais, la couleur que l'on voudra bien, au centre de notre drapeau fleurdelisé, comme l'a fait, pour inclure nos premières nations, leur pin blanc, la Ville de Montréal, sur son drapeau, en septembre dernier. Une avancée inclusive pour notre américanité.

  • Catherine Courchesne - Abonnée 23 juillet 2018 08 h 10

    Merci

    Merci, M. Nadeau, pour ce beau texte dont je me suis régalée, bercée par les émotions tantôt douces, tantôt sombres qui y circulent comme le vent dans les feuilles. Je vous rejoins dans la tristesse de voir tomber tous ces arbres qui auraient dû être épargnés, ainsi que dans le constat que les boycotts tiennent, en quelque sorte, de l'utopie devant "le confort et l'indifférence". Drôle d'époque. Triste époque. Je nous souhaite, comme peuple, de retrouver l'énergie d'oeuvrer pour des jours meilleurs. Entre temps, passez de bonnes vacances!

  • Gilles Roy - Abonné 23 juillet 2018 09 h 08

    Sur Cooshire

    Me demandais jusqu'où les châtaigniers d'Amérique étaient, fin XIX° S., présents dans les Appalaches estriennes. C'est qu'eux aussi, ils en imposaient.