L’Ontario, l’enfant terrible

Le fait que l’ancien chef de police torontois Bill Blair ait décidé de ser lancer en politique en 2015 sous la bannière libérale fédérale fut un couteau à double tranchant pour Justin Trudeau. M. Blair constituait sans doute un candidat vedette au moment où les libéraux, alors troisième dans les sondages, avaient terriblement besoin de nouvelles recrues avec des CV de plus d’un paragraphe. Il apportait aussi un gage de crédibilité pour ceux qui craignaient que les libéraux ne prennent pas au sérieux la menace terroriste et ne s’attaquent pas à la radicalisation de jeunes Canadiens, après que plusieurs d’entre eux sont allés en Syrie pour lutter aux côtés du groupe armé État islamique.

Or, pour plusieurs Torontois de gauche ou issus des minorités visibles, M. Blair fut le symbole même de la répression. Les arrestations massives des manifestants lors du sommet du G20 en 2010 avaient créé un fossé entre M. Blair, la jeunesse militante torontoise et les défenseurs des droits de la personne. La pratique policière de vérification aléatoire (le carding, en anglais) que défendait M. Blair constituait du profilage racial pur et simple aux yeux des minorités et des groupes de protestation comme Black Lives Matter. Cette image de M. Blair, celle du candidat de la loi et de l’ordre, ne correspondait pas tout à fait à l’image que souhaitait véhiculer le chef des voies ensoleillées.

M. Blair fut donc exclu du premier Conseil des ministres de M. Trudeau. Ce dernier a confié à M. Blair la tâche de veiller au dossier de la légalisation de la marijuana, mais le projet de loi permettant ce changement a été piloté par la ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould. On avait plutôt l’impression que M. Trudeau gardait M. Blair en réserve au cas où son gouvernement, en cours de route, aurait besoin d’un gendarme dans son équipe.

Ce moment est venu avec le flot des migrants à la frontière avec les États-Unis. Alors que le maire de Toronto, John Tory, et le nouveau premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, se plaignent du manque d’efforts fédéraux pour régler ce « problème », M. Blair a été mandaté par M. Trudeau cette semaine pour mener le tout nouveau ministère de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé. Qui de mieux que l’ancien chef de police de la plus grande ville du pays, qui avait en plus maille à partir avec la famille Ford alors que feu Rob Ford était maire de Toronto, pour contrer l’image de mollesse du gouvernement Trudeau que voulaient propager ses adversaires ? M. Blair aura aussi comme tâche de lutter contre le crime organisé au moment où Toronto fait face à une vague de violence armée liée aux gangs de rue avec plus de 200 fusillades depuis le début de l’année.

Remarquez que les demandes répétées des politiciens québécois pour que le gouvernement fédéral consacre plus de ressources au flot migratoire n’ont eu que des réponses évasives, jusqu’à ce que des voix ontariennes s’élèvent pour réclamer plus l’action de la part de M. Trudeau. Le fait que ce dernier ait cru bon en plus de nommer un ministre unilingue anglais, M. Blair, pour mener les efforts de son gouvernement dans ce dossier en dit long sur ses priorités.

Mais que voulez-vous ? Le Québec n’est plus l’enfant terrible de la fédération canadienne. Le remaniement ministériel qu’a effectué cette semaine M. Trudeau vise à préparer son gouvernement en vue de la bataille impitoyable que lui livrera l’Ontario de Doug Ford dans les mois à venir, sur plusieurs fronts. La Saskatchewan et l’Alberta, advenant une victoire du conservateur Jason Kenney lors des élections albertaines en 2019, ne feront pas non plus la vie facile à M. Trudeau. Mais c’est l’Ontario nouvellement bleu de M. Ford qui constitue la plus grande menace pour les libéraux fédéraux. La désaffection de M. Ford pour tout ce que représente M. Trudeau, ce premier ministre dit féministe et progressif, est viscérale. Sa fixation pourrait se retourner contre M. Ford. Mais le premier ministre fédéral ne peut pas miser là-dessus.

La nomination cette semaine de Dominic LeBlanc comme ministre des Affaires intergouvernementales par M. Trudeau est loin d’être un geste de conciliation. C’est un signe que le gouvernement Trudeau compte adopter une ligne dure contre M. Ford, qui vient de retirer sa province de la Bourse du carbone, dont faisaient partie le Québec et la Californie, et qui promet de livrer une guerre sans merci contre la taxe fédérale sur le carbone qu’Ottawa compte instaurer dès 2019 dans les provinces récalcitrantes. Le gouvernement fédéral a sans doute l’autorité constitutionnelle pour imposer une telle taxe. Mais une victoire en cour d’Ottawa face à la contestation juridique de la Saskatchewan, à laquelle vient de se joindre l’Ontario, sera de courte durée si l’opinion populaire ontarienne penche du côté de M. Ford.

Le Canada, vous voyez, a un nouveau « problem child ».

7 commentaires
  • Tristan Roy - Abonné 21 juillet 2018 08 h 13

    Opportunité pour le Québec...

    Si Ottawa ne peut plus compter sur le gouvernement ontarien, le gouvernemnent du Canada va devoir se trouver vers le Québec. C'est le temps de ressortir notre liste d'épicerie!

  • Denis Paquette - Abonné 21 juillet 2018 08 h 19

    une lutte a finir pour celui qui dominera le monde , enfin si le monde ne s'écroule pas avant

    Allons nous encore assister a l'éternel conflit entre les parlants francais du Canada et les anglos-saxons, dans le fond ne sommes nous pas une fausse fédération et ce depuis la bataille des plaines d'Abraham, l'Angletrre ayant alors decidé qu'un jour l'Amérique leur appartiendrait ne savons nous pas que l'Angleterre ne nous a jamais fait de cadeaux, que l'Angleterre ne fait jamais de cadeaux et ce depuis toujours vous les avez vus vouloir se distancer de l'Europe ,,d'exiger le beurre et le pain du beurre , enfin le monde n'est il pas une lutte a celui qui dominera le monde

    • Marc Therrien - Abonné 21 juillet 2018 11 h 15

      Dans ce monde anglo-saxon dans lequel nous sommes submergés, je pense qu’il faille davantage craindre l’influence des États-Unis que celle du Royaume-Uni depuis que l’Angleterre a échoué dans son projet de posséder l’Amérique avec la guerre d’indépendance des États-Unis. Je ne sais pas si l’Angleterre exige encore le «beurre et le pain du beurre» comme vous le dites, mais on pourrait traduire plus précisément cette idée dans leur langue anglaise en disant que selon vous, ils repoussent cette limite qui dicte que «we cannot have our cake and eat it too». Pour le reste, pour illustrer cette volonté conquérante des anglo-saxons, il y avait Peter Ustinov pour dire : “Si les Anglais ont inventé beaucoup de sports, c'est que, dès qu'ils se sentent dépassés dans l'un d'eux par une nation étrangère, ils en inventent un autre.”

      Marc Therrien

  • Gilbert Talbot - Abonné 21 juillet 2018 09 h 03

    Trudeau progressiste?

    Vu la montée de la droite et de l'extrême-droite, les libéraux paraissent comme des progressistes et des féministes, mais tout est relatif n'est-ce pas. Quand la droite monte au pouvoir comme en Ontario, tout ce qui est au centre glisse vers la gauche, c'est une sorte d'illusion d'optique. Avant le G7, Trudeau apparaissait comme un homme de droite qui voulait acheter un pipeline dans l'ouest, en dépit de sa signature sur l'Accord de Paris. Trump arrive et pourfend Trudeau après le G7! Pfioutt! Comme par magie, Trudeau devient un progressiste. Doug Ford rejette sa taxe sur le carbone, pfioutt, Trudeau encore plus progressiste. Il n'en n'est rien pourtant. C'est le même homme, avec les mêmes politiques libérales qui sont là pour laissez faire les multinationales, ne pas trop brasser les échappatoires dans les Paradis fiscaux et surout ne pas respecter ses promesses de dimunition des gaz à effets de serre. Non vraiment Trudeau n'est pas plus progressiste que Macron, il est seulement plus à gauche que Doug Ford et Donald Trump!

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 juillet 2018 15 h 20

    En effet, le Québec n'est plus l'enfant terrible

    J’aurais apprécié que le chroniqueur nous parle du pm Ford en lien avec les Franco Ontariens; pas trop rassurant! Reste à voir ce que fera la ministre Mulroney.

    En effet, le Québec n’est plus l’enfant terrible. Le PLQ est à genoux tandis que la CAQ n’a aucune solution à proposer pour dénouer l’impasse constitutionnelle qui perdure depuis 1982.

  • André Bissonnette - Abonné 22 juillet 2018 12 h 10

    Le Québec l'enfant terrrrrible

    cela adviendra avec la CAQ au pouvoir, notez-le bien