L’été, c’est fait pour glander

La moitié du temps, je bosse en pyjama. L’autre moitié du temps, je porte mes vêtements de yoga.
Photo: iStock La moitié du temps, je bosse en pyjama. L’autre moitié du temps, je porte mes vêtements de yoga.

— Tu vas où ?

— Travailler au ruisseau… J’ai trois livres à lire sur la glande.

— La glande ou le gland ?

— Non, glander, comme dans regarder un ruisseau couler.

Sourire narquois et complice : « Maudits zartistes. Ça travaille jamais. » L’économiste de la maison, très busy bee, artiste à ses heures, après minuit, me taquine régulièrement sur ma façon d’entretenir ma créativité et mon côté « pigiste aux horaires atypiques, géométrie incertaine, paysages variables ». La moitié du temps, je bosse en pyjama : pas de décision violente avant midi. Même à la radio, j’ai fait ça quelques années, en direct à part ça, mais j’avais au moins la décence de me brosser les dents.

L’autre moitié du temps, je porte mes vêtements de yoga. Le mou est un prolongement plus ou moins assumé de ma personnalité. Ce qui n’empêche pas la discipline et la rigueur, mais entourées de fibres extensibles. J’haïs le psycho-rigide. Ça me braque comme une ado.

À l’origine du besoin de glander se trouve la nostalgie d’un paradis perdu

Et l’été est une ado en goguette, la molle trempée dans le belge noir. L’été, c’est fait pour se la couler tranquille et « slaquer Vana », comme dit ma vieille mais néanmoins très jeune Mimi (elle fait du karaté et danse le swing à 80 balais), avec qui je suis allée visiter les reines égyptiennes momifiées vendredi dernier au musée Pointe-à-Callière. En passant, même il y a 3500 ans, les femmes s’épilaient. La glande de la féminité est très active.

Apprendre à vivre, c’est peut-être le lot de plusieurs incarnations égyptiennes, mais apprendre à rêver est un art qui se perd au présent. J’ai écouté deux amies s’épancher récemment, une qui était en perte d’inspiration dans un boulot qui en demande pas mal. J’ai décelé un manque d’expirations dans l’horaire. L’autre était en panne sèche de carburant (la joie, dans son cas) à cause d’une surcharge mentale. Je nous ai pris sur-le-champ des billets pour aller danser disco avec Giorgio Moroder. « Mes cellules m’ont parlé ; ç’a l’air fou, mais elles m’ont dit que, si je continuais, j’allais tomber gravement malade. »

Si tes cellules hurlent jusque dans ton cerveau, il est temps d’écouter. N’importe quel psychiatre qui n’a jamais fumé de cannabis sait cela. Les médecins prescrivaient la mer ou la montagne, au XIXe siècle, dans les cas de neurasthénie ou de mélancolie excessive. Mais ce n’est pas remboursé par la RAMQ, contrairement aux antidépresseurs. Je prône la rêverie comme activité désorganisée qui ne coûte que du temps de lousse.

Rêver est subversif

Oui, rêver éveillé est devenu une activité hautement subversive. Vous êtes peut-être en train de penser, de remettre des choses en question, et cela pourrait vous attirer de graves ennuis. Comme apprendre à dire non. Ou décider de changer de vie. Ou faire du ménage dans vos priorités, vos amis Facebook, votre look, votre frigo. En général, on attend un infarctus ou un cancer pour faire ce type de changement. C’est arrivé au médecin généraliste homéopathe René Daoudal — en France, ils peuvent être bigames —, qui a fait un arrêt cardiaque à force d’épuisement et une EMI (expérience de mort imminente) il y a plusieurs années. Il a hurlé « Meeeerde ! » en revenant sur terre ; c’est dire comme il était bien en apesanteur. Il vient de publier La voie du glandeur, un manuel courageux pour expliquer l’art de la glande dans une civilisation de glandophobie. « La maladie n’est pas un obstacle à la glande, elle en est l’injonction. Quand on n’écoute pas son âme, le corps se met à parler, et parfois avec force. »

Beaucoup d’humour et de grandes vérités dans ce bouquin essentiel. Durant une pause de lecture, je me suis trempé les pieds dans le ruisseau, la chanson Harmonie du soir à Châteauguay au bout des lèvres.

J’ai découvert une belle écrevisse caméléon cachée dans les cailloux. Je n’en avais pas vu depuis mon enfance, sauf à la sauce Nantua. J’étais extatique. Le ruisseau est vivant ! C’est le genre de détail qu’on ne remarque qu’en glandant sérieusement.

René Daoudal souligne avec raison qu’il faut faire preuve d’humilité en tant que glandeur et que le seul projet est de laisser passer le temps, ou plutôt de s’en libérer. Les bénéfices sont à hauteur de glande, tout simples. Et que ce soit au bord de la piscine, du lac, à la plage, à l’île Verte, aux îles de la Madeleine ou aux îles grecques, l’eau est un vecteur puissant de la glande.

Contempler, dissocier, défaire

Autre bouquin qui va dans le sens d’un beau projet d’été, l’ouvrage de Manuella von Strachwitz s’intitule Abécédaire de la rêverie. J’adore les abécédaires parce qu’on peut sauter des lettres, aller et revenir à notre guise. Cette psychiatre et hypnothérapeute française nous parle poétiquement de l’état d’entre-deux, où l’on active le réseau neuronal par défaut, une « sensorialité pensante ». Elle nous guide sur les rives de l’ailleurs, l’espace d’où l’on est absent, ou pieds nus dans l’aube, ou alors sur une balançoire.

On peut y contempler l’eau où la « rêverie indistincte et flottante vient relier des îlots de pensée ». Elle y explique la dissociation, comme dans le flow, un état d’hyperconcentration qui peut se retrouver dans le sport ou la spiritualité. Elle s’intéresse, bien sûr, à l’ennui, mère de l’imagination ; à l’immobilité, enfant de la lenteur. « Vous comprenez alors que la lenteur ouvre ce que la vitesse clôt, que la première nous ouvre à nous-mêmes, nous incite à regarder vers l’intérieur. »

Puisse toute chose dite habituelle vous inquiéter

Et puis Manuella nous parle de sable, matière à la fois fluide et sèche qui n’est pas sans rappeler le sablier du temps. Comme le souligne avec justesse René Daoudal, l’ennui fait peur, car « il est un sas entre l’état d’excitation et l’état de glande […] S’il ne se passe plus rien, ils croient n’être rien et cette idée est angoissante ». L’apprivoisement mutuel entre la glande et soi-même en est un de taille, et rien, vraiment, ne nous incite à ralentir le tempo, que la conscience aiguë d’être de passage ici-bas.

À la sempiternelle question « qu’est-ce que tu as fait durant les vacances ? » le glandeur peut répondre sans rougir : « Je n’ai rien fait, j’ai défait. » C’est déjà tout un programme.

Appropriation alimentaire

Après l’appropriation culturelle, le gros débat de cet été agité s’avère être le nouveau burger végane de la chaîne de fast-food A&W, fabriqué avec la « fausse viande végétale » Beyond Meat. J’ai goûté cette imitation l’été dernier (achetée au pays de Bernie Sanders). Rien à dire, c’est à s’y méprendre. La betterave pour le rouge, les pois pour les protéines, l’huile de noix de coco, de tournesol et de canola pour le gras, les arômes de fumée. Je l’ai fait goûter à l’ado sans le prévenir ; il n’y a vu que du ketchup. Est-ce que c’est bon pour la santé ? Pas plus qu’un burger d’A&W, selon les nutritionnistes qui se sont prononcés : trop de sel, trop de gras (22 g par boulettes, dont 5 g de gras saturé), 34 % de votre apport journalier. Un produit transformé comme tant d’autres, à manger avec modération, c’est-à-dire rarement. Mais c’est bon pour la santé de la vache, pas de doute là-dessus. Je vais m’en tenir à ma propre recette ou à celle de Jean-Philippe, à laquelle j’ajouterai un peu de fumée liquide.

Dévoré

Dévoré L’imaginaire en déroute. Quand nos enfants ne savent plus inventer, de Tristan Demers, le créateur de bédés pour enfants Gargouille. L’auteur remarque une perte d’imagination foudroyante à ses ateliers de dessin dans les écoles. Il souligne que les enfants n’arrivent plus à lâcher prise et que le personnel enseignant est sous-formé en technologies appliquées dans le domaine créatif. Sans compter la rectitude politique qui a « cucuifié » les contenus destinés aux enfants. Sol et Gobelet et Fifi Brindacier ne passeraient pas la rampe des censeurs aujourd’hui. Il évoque la Grande Noirceur chez les directions d’école frileuses. « On en est venu à exiger que les oeuvres de fiction, qui se doivent d’être fantaisistes et empreintes de l’imagination des auteurs, soient une extension de la mission pédagogique de l’école, en affichant des exemples de bonne conduite et de bonne morale dans le but de faire de nos enfants de “parfaits citoyens”. Quelle foutaise ! Le travail d’un auteur n’est pas de soutenir les programmes de sensibilisation de l’État. » Ne nous étonnons pas, ensuite, si les enfants préfèrent les vidéos débiles de youtubeurs.

Aimé

Aimé les suggestions du dernier magazine Géo Plein Air : « 5 îles où il fait bon piquer sa tente ». On reste au Québec et on se réapproprie le fleuve. Même une île tout près de Montréal (Boucherville) et d’autres avec plus de maringouins. Des lieux sauvages pour rêver en paix. Tout le numéro juillet-août est consacré à l’eau.

11 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 20 juillet 2018 03 h 23

    « Glander » ou laisser....

    ....tout simplement la vie me vivre ou, si vous préférez, l'inverse. Et si, à la saison estivale vous y ajoutiez les trois autres ? Pourquoi pas ? « Glander » ou être, rester et demeurer disponible à la vie, sans plus. J'ai particulièrement apprécié et aimé madame Blanchette cette citation que vous faites : « Quand on n'écoute pas son âme, le corps se met à parler, et parfois avec force. » Merci à vous et à monsieur Daoudal. Ah mystérieuse et si vaste monde monde que celui de « l'écoute de son âme » !. Qui l'eût crû ?
    Est--ce si difficile d'écouter ce corps qui parle ? Si la réponse est non, pourquoi alors tant de maladies ? ( Le budget du ministère de la santé à l'appui )
    Pourquoi un nombre indéterminé de gens ont-ils besoin de connaître, de vivre, d'expérimenter la maladie pour connaître les bienfaits de la santé et surtout du besoin de celle-ci que nous en prenions soins ?
    Comment ici conclure si agréable exercice que celui de glander et laisser la vie me vivre.
    Suis de celles et ceux qui vous aiment madame Blanchette. Un excellent été à vous, à votre ado et à votre «économiste de la maison, très busy bee ».
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Claude Bariteau - Inscrit 20 juillet 2018 06 h 19

    J'aime l'air humide et salé de votre texte


    Oui l’air humide respiré à plein poumon près d’un lac, une rivière, devenu salin en bordure de la mer.

    L’air sous la pluie qui défrise et nous lave l’esprit.

    Je m’en nourris car ça m’apaise et me branche, comme votre texte de ce jour.

    Il compacte le vent chaud d’une averse d’été dont on rêve d’être caressé les pieds nus dans l’aube de la vie.

    Et fait glander entre les deux oreilles pour vider le trop plein et faire de la place à l’eau de la vie.

  • Jean-François Laferté - Abonné 20 juillet 2018 07 h 10

    Tu fais quoi?Rien...

    Bonjour,

    Lors de ma prise de retraite il y a bientôt trois ans après avoir enseigné 32 ans au primaire,plusieurs amis.es me demandaient:"Puis as-tu des projets?".Ce à quoi je répondais:"Non!"...Mon seul projet était de reprendre le contrôle du temps,ce temps qui était régulé par le travail.Depuis,des idées,des goûts,des passions ont refait surface mais toujours dans le temps sans en planifier la durée ni la séquence et j’ai repris cette citation tirée d’un reportage vu sur PAJU(Passe-moi les jumelles)à TV5:"Et si l’extraordinaire se trouvait dans l’ordinaire"...
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

  • NANOU DEROSSO - Inscrite 20 juillet 2018 07 h 35

    LA CHRONIQUE DE LA GLANDE ..

    Bonjour,
    J'ai beaucoup apprécié votre texte poétique .. et même si je ne connais qu'un rudiment de vocabulaire spécifiquement québécois, je le comprends .Vous m'avez fait sourire à certaines phrases...

    Je vais le transmettre à certains de mes amis. Merci encore,
    Bel été à vous.
    Une Française du sud atlantique.

  • Gilles Bousquet - Abonné 20 juillet 2018 08 h 35

    Glander pour oublier ?

    Comme disait le ministre de l'agriculture, M. Garon : Quand on aime son travail, on est toujours en vacances, pas besoin de glander, une petite miette.