Il était une fois les invisibles

Je l’ai acheté et mis de côté en me disant que ce sera une bonne lecture pour l’été. Le titre m’intrigue et le bandeau Prix des libraires du Québec (roman hors Québec) m’interpelle. Sur la quatrième de couverture, les libraires sont cités : « Un véritable monument de mémoire, d’humanité et de beauté. » Volumineux, le roman de Jonas Gardell, N’essuie jamais de larmes sans gants, fait plus de 800 pages.

Ça fait longtemps depuis ma dernière plongée estivale dans un roman-fleuve. En lisant le résumé, je me souviens du film mémorable de Robin Campillo, 120 battements par minute (Grand Prix, Cannes 2017), qui relate les années sida en France et fascine les cinéphiles à travers la planète par sa trame à la fois poétique et contestataire.

N’essuie jamais de larmes sans gants était déjà un immense succès en Suède avant de passer en langue française et d’être primé au Québec. Joliment traduit par Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach (Alto 2018), ce roman océan, à la fois palpitant et spectaculaire, est un hymne à l’amour homosexuel, à la conscientisation et à la visibilité, à la découverte de soi et au risque indispensable à la relation amoureuse.

Il s’inscrit dans la lignée d’une bonne cinquantaine de romans et de films qui traitent de la tragédie du sida en Europe et en Amérique au début des années 1980 et qui expliquent comment, dans l’ignorance, la maladie n’alertait personne dans la communauté gaie à cette époque.

Des larmes et des gants

Les héros tragiques de cette saga sont des homosexuels invisibles, la plupart atteints du VIH ; ensemble, ils font face au déni sociétal et à l’échec des politiques sanitaires. Rasmus, Benjamin, Paul, Bengt, Reine et bien d’autres sont morts du sida. Le roman commence et se termine à l’hôpital, raconte l’histoire et l’agonie des malades, parle d’une époque et d’un lieu pour « honorer, pleurer, se souvenir ». Mais aussi pour en finir avec l’invisibilité, essuyer les larmes sans gants, sans manigance, sans réserve.

Rasmus et Benjamin occupent l’avant-scène du récit. Ils crient leur amour et leur chagrin à qui veut l’entendre, dénoncent la léthargie généralisée face à la maladie ravageuse, accusent parents, voisins, institutions, société de les avoir littéralement abandonnés.

Rasmus a 19 ans lorsqu’il déménage à Stockholm pour ses études et pour être enfin soi-même. De solitaire introverti il devient un dandy sophistiqué et se jette à corps perdu dans sa nouvelle vie de jeune homosexuel qui ne se cache plus. Quitte à faire face à la réalité crasse de la drague et des relations passagères dépourvues d’amour.

Par politesse, il ne dit jamais non, même lorsque le mec le dégoûte. Par soif d’amour, il éprouve malgré lui « cet immonde besoin de tendresse ». Son drame : il perd sa virginité pour un inconnu qui affiche déjà des signes d’infection. Alors, lorsqu’il tombe réellement amoureux, ce sera déjà trop tard.

Quant à Benjamin, il passe d’une vie spirituelle et sans surprise comme témoin de Jéhovah à une existence tumultueuse dictée par son amour pour Rasmus. Tout ce qu’il demande de la vie, c’est de pouvoir aimer quelqu’un qui l’aime. Sa première rencontre avec Rasmus est décrite comme une étreinte et comme une chute ; les amoureux tombent dans une étreinte et restent entrelacés d’un bout à l’autre du roman.

L’amour dans toutes ses formes est au cœur du texte, celui de Ras pour Ben, celui des mères pour leurs fils, celui de Paul (centre de gravité d’une famille de jeunes minets) pour ses copains, dont il s’occupe comme une mère poule, celui de l’art, de la beauté et de la liberté.

Visibilité historique

La valeur sociohistorique du roman est incommensurable. Le Stockholm des années 1980 est mis en vedette, ainsi que les différentes régions, les accents, les cultures, l’école, les hôpitaux, le square de la Rondelle et le Piccolino, seul café véritablement gai de Stockholm, les parcs désertés, les intérieurs exigus, les salles de réunion des Témoins de Jéhovah, les milieux pauvres et moins pauvres, les vitrines, les miroirs, les vies doubles.

Alors que la documentation occupe une place prépondérante dans le texte, il ne s’agit ni d’un roman historique ni d’un pamphlet militant. Il s’agit d’une œuvre romanesque magnifique, ciselée comme un objet d’orfèvrerie. La narration est à la fois poétique et déchaînée ; l’esthétique de l’enchevêtrement rappelle l’effet du montage parallèle au cinéma ; l’échafaudage accaparant de l’action à la manière de Proust et l’ambition sociohistorique de l’œuvre confèrent au récit la force et la magie d’une tornade. Et ce, dès les premières pages du roman, qui s’avère monumental dans le vrai sens du terme. Au-delà même de la fureur qu’il suscite contre l’injustice, il fait pleurer, rire et réfléchir. Un incontournable de la littérature mondiale.

3 commentaires
  • Gilles Bousquet - Abonné 21 juillet 2018 08 h 21

    La lecture une évasion

    Une évasion de son quotidien, quand la vie commence à s'ennuyer de son ordinaire répétitif ou pas. Pourquoi pas, vu que le but ultime de la vie...dérange pas mal ceux qui prennent le temps d'y penser...un peu...au moins.

  • Michel Bédard - Inscrit 22 juillet 2018 00 h 15

    Un titre plus approprié...

    Au lieu de "N’essuie jamais de larmes sans gants'', disons: "Ne le fais jamais sans capote", ou condom...

  • Eric Lessard - Abonné 22 juillet 2018 20 h 55

    Excellente chronique

    Il y a aussi une série tirée de ce livre de trois épisodes d'une heure trente chacun. Elle est en suédois sous-titrée en français . Le titre du dvd français se nomme Snö (dvd zone 2 Europe).

    Un très bon livre et une très bonne série. Très émouvant.