Créer un jardin

Avant qu’un incendie le ravage en août dernier, le 5915 de la rue des Érables, angle Rosemont, était un immeuble un peu bancal logeant des gens de tous genres, parfois marginaux, pas bien riches, ou alors en réinsertion sociale. Au rez-de-chaussée, beaucoup de va-et-vient : un casse-croûte en principe toujours ouvert, mais dont les rideaux restaient fermés toute la journée. On imagine bien ce qui s’y tramait en réalité.

« On voyait les filles fumer dans la ruelle, me dit Gilbert Therrien, ancien locataire du 5915. J’te dis que, des fois, elles étaient pas vieilles. » Gilbert, jadis chauffeur de taxi, vit dans le quartier depuis quarante ans. Il occupait seul un logement du 5915 lorsqu’il a rencontré Dany Genest, son voisin de palier. Dany entretenait un jardin sur son balcon. De la rue, on voyait bien les pots suspendus aux armatures du balcon et les touffes vertes dépassant des fenêtres du logement. Gilbert trouvait ça beau. Il a voulu apporter sa contribution. Les deux hommes se sont liés d’amitié, les mains dans la terre.

Un jour, le vent a transporté des semis dans la platebande moche bordant le trottoir, devant l’immeuble. Lorsque des pousses sont apparues, Dany et Gilbert ont décrété que leur jardin avait maintenant une annexe.

Le 23 mai 2017 — Gilbert s’en souvient, c’était son anniversaire — on a sorti les pioches et les pelles. La platebande sale et dure est devenue un lopin meuble. Au début, m’explique Dany, les gens ne faisaient pas attention au jardin. On ramassait sans cesse des mégots, des déchets, de la vitre. L’acharnement a fini par payer. Au milieu de l’été, le jardin ressemblait à quelque chose.

Dans la nuit du 28 août, un cocktail Molotov est lancé vers le rez-de-chaussée du 5915. Un règlement de comptes, dit-on. Incendie monstre. Tous les locataires à la rue. Dany et Gilbert se relogent, mais s’entêtent à entretenir le jardin. Si bien que, dix mois après l’incendie, l’immeuble est toujours condamné, mais le jardin, lui, a triplé sa superficie.

On a installé un système d’irrigation, construit des murets de pierre. Le soir, des lampions à l’énergie solaire illuminent les plants. Et grâce aux bons soins de Valmond Guérette, botaniste à la retraite, résident du quartier depuis 1965, on récolte de tout : laitue, concombres, fèves, fraises, framboises, courgettes, pastèques, radis…

C’est pour qui, tout ça ? « Tout le monde, dit Dany. Tu passes, tu prends ce que tu veux. » Le but ? Tisser des liens. Épauler ceux qui en arrachent. Vivre ensemble dans un quartier de moins en moins abordable, qui relègue de plus en plus les gens humbles, pourtant l’épine dorsale de cette petite communauté, aux marges.

« Dans le fond, on fait du vrai communautaire », dit Dany. « Y’en a des beaux, des jardins communautaires officiels. Sauf qu’on voit ça comme un passe-temps. Y’a des files d’attente, c’est loin d’où les gens habitent. Si t’as besoin de ça pour manger maintenant, oublie ça. » Alors, on a recréé ça sur le trottoir, comme ça. La Ville a donné son aval après coup.

Cette chose en apparence anodine, cosmétique, qu’est le jardin — surtout le jardin nourricier — s’inscrit dans une longue histoire de dépossession et de luttes pour l’accès aux ressources de subsistance, rares et mal utilisées dans l’espace urbain. Le jardin ouvrier, par exemple, qui apparaît en Europe à la fin du XIXe siècle, est d’abord un outil pour mater les classes laborieuses. On apaise la misère ouvrière en offrant un minuscule accès à la terre en ville. Mais aujourd’hui, alors qu’on tend à surplanifier, à lisser la trame urbaine, le jardin du 5915 rappelle que la ville, avant d’être un décor pour le développement immobilier, est un milieu de vie. En l’oubliant, on étouffe ceux qui l’habitent.

On organise désormais des soupers, au jardin du 5915. Valmond cuisine. On boit, on mange, on flâne. Tout le monde est invité. C’est un carrefour où, dans ce quartier en pleine gentrification, des univers autrement tenus à part se rencontrent. Mine de rien, ce jardin pacifie la tension difficile, complexe, entre la volonté d’embellir le quartier pour accroître la qualité de vie et le risque d’évincer ce faisant ceux qui y sont enracinés de longue date.

Il serait naïf d’y voir un remède contre la spéculation, les hausses de loyer et tous les effets palpables de l’embourgeoisement. Toutefois, le jardin du 5915 arrive à lever certaines barrières intangibles que crée la gentrification. Il suggère aussi que la mixité sociale ne peut sans doute se construire que par la base. Par la mobilisation de ceux qui, réellement, tissent les mailles du tissu communautaire.

Avant de partir, Gilbert me prend à part. « Le jardin, c’est mon cadeau de 60 ans. Je suis fier de ce qu’on a fait. » Il s’arrête. Je vois bien qu’il est ému. « C’est pas grand-chose, mais ça vient de nous autres. Pis je suis fier. »

Il y a de quoi.

1 commentaire
  • Pierre Pelletier - Abonné 13 juillet 2018 07 h 43

    La belle vie

    Ah ! Que c'est beau la vie remplie d'harmonie.
    Avant le jardin, il y avait la cueillette et la chasse. C'était plus difficile et incertain. Je ne connais pas le 5915, mais j'y suis en pensée grâce à votre chronique madame Lanctôt. Bravo !
    Mais j'espère que l'UPA (Union des producteurs agricoles du Québec) ne se mêlera pas de çà.