Emmurer le flux

Des murs pour cacher l’ignoble et ne pas déranger le confort des choyés de l’Histoire. Des cris d’enfants et quelques milliers de kilomètres de barbelés. Puis, plus jamais ça. Où je suis ? À quelle époque ? Dans quel siècle ?

Argumentez. Ç’aurait pu être une question à développement pour la dissertation finale, sous forme d’une réalité historique éloignée et de concepts à analyser. Puis, la fiction dépasse la réalité grâce à une science qui détient désormais le dernier mot : les statistiques. Ces dernières racontent une histoire que personne ne veut voir, les médias étant souvent braqués sur la matière première la mieux exportée de nos voisins du sud, le sensationnalisme.

Chère déesse statistique, cachez ces immondices que je ne saurais voir : 40 000 kilomètres, soit la circonférence de la Terre, c’est-à-dire la longueur totale des murs et des barrières déjà construits ou prévus dans les prochaines décennies. Le mur le plus long, soit environ 3300 km, sépare l’Inde du Bangladesh, mais il y en a tellement d’autres sur la planète. Pour n’en nommer que quelques-uns, il y a ceux entre l’Espagne et le Maroc, entre la Slovénie et la Croatie, entre la Norvège et la Russie, entre le Maroc et le Sahara occidental, entre le Botswana et le Zimbabwe, entre les États-Unis et le Mexique, entre Brunei et la Malaisie, entre Chypre et la Turquie, entre Israël et Gaza, entre le Koweït et l’Irak, entre l’Iran et le Pakistan… Et les compagnies de béton s’enrichissent à mesure que s’érigent nos murs psychologiques.

Quoi penser de cette autre ignoble statistique : 75 murs et barrières ont été construits ou sont prévus pour 2018 un peu partout sur la planète. Et, sur la détestable courbe des graphiques qui palpe désormais le pouls de l’humanité, une image vaut mille mots : entre 1945 et 2018, une flèche en expansion verticale traduit la folie des murs qui va toujours en s’élevant. Mais pour aller jusqu’où ?

La phobie du mur

Pour aller droit dans un mur, justement. Le journaliste canadien Marcello di Cintio, dans son célèbre essai Un monde enclavé (Lux, 2017), rapporte comment le psychiatre allemand Dietfried Müller-Hagemann a démontré que les murs nous rendent malades.

En 1973, ce dernier notait que, chez les Allemands de l’Est qui vivaientprès du mur, les maladies mentales comme les psychoses, les phobies et la schizophrénie étaient monnaie courante. Il avait même nommé ce syndrome « Mauerkrankheit », soit la maladie du mur.

À la surprise de personne, lorsque le mur tomba, ses patients, mais aussi tous les habitants qui subissaient les vibrations du mur, ressentirent une libération émotionnelle palpable, déjà dans la nuit même où le mur est tombé.

Mais les murs physiques ne sont que la pointe de l’iceberg de nos autres murs, savamment démasqués par Nathanaël dans son dernier livre, Le cri du chrysanthème (Le Quartanier, 2018), qui se veut justement une radiographie poétique et philosophique de toutes nos barrières intérieures. À commencer par celles de la langue.

L’inclassable auteur cite le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein, pour qui « les frontières de [son] langage sont les frontières de [son] monde », en vue d’expliquer comment « le mur, dans toute sa meurtrière matérialité, était avant tout une idée, l’illusion d’une chose bien réelle ». C’est pourquoi l’auteur précise que l’édifice de béton qui séparait les deux Allemagnes n’était que le « dernier élément parmi une séquence profondément aménagée d’obstacles ».

Dire l’indicible

Car, ce qui est à la base de chaque expérience humaine, c’est une précieuse singularité dont il ne faut pas essayer de brimer l’élan lorsqu’elle se lance dans son désir vers l’autre, c’est-à-dire vers l’autre rive, qu’elle soit réelle ou imaginaire. Et dans cette attention particulière portée à l’élan vital aussi fragile que les papillons qui ne vivent qu’un seul jour, la langue n’est pas innocente.

Elle est à surveiller de près, car c’est elle le premier mur érigé entre soi et les autres. Todesstreifen, ce mot allemand qui désigne plusieurs murs à la fois, laisse le français démuni devant l’impossibilité d’un sens qui tiendrait dans un seul mot.

Et même si Nathanaël ne nomme jamais directement les Aquarius et autres bateaux chargés de malheureux de ce monde dont personne ne veut, il est question de faire parler les génies comme Pasolini pour dire à leur place, jadis et maintenant, ce qu’ils ne peuvent pas exprimer : Il mare era ferma come una lastra. Una lastra, c’est à la fois une plaque métallique, une dalle mortuaire et une vitre opaque ou transparente.

La langue est coupable quand elle se veut totalisante et absolue dans son désir de réduire le multiple à l’unique. Pourquoi ? Parce qu’elle tente parfois de faire la même chose que tous les murs physiques ou psychologiques de ce monde : rendre immobiles les matières successives, c’est-à-dire la vie tout court.

75 murs et barrières ont été ou vont être construits en 2018 un peu partout sur la planète.

1 commentaire
  • Jérôme Faivre - Inscrit 7 juillet 2018 05 h 49

    Sous les murs, la plage

    Si on suit bien le raisonnement: il y a de vilains murs dans le monde, avec de laides frontières. Les murs et les clôtures ne sont pas bons pour la santé. Pire, il existe les barrières de langue, comme le français, qui peut être très démuni pour exprimer la misère des migrations, alors que les langues allemandes et italiennes sont si riches pour l'exprimer poétiquement.

    En d'autres termes, mon pays sera désormais le monde, j'habite à l'aéroport et mon identité ne se définit que par le franchissement de mauvaises frontières pour aller rencontrer le gentil Autre qui subit le vil totalitarisme. On retrouve là les ingrédients habituels du nomadisme moderne, effectivement déraciné. On ne rechercherait pas par hasard un pays «postnational» ?

    Pour paraphraser Carla Bruni: quelqu'un m'a dit qu'il «y a des valeurs partagées, ouverture, compassion, la volonté de travailler fort, d’être là l’un pour l’autre, de chercher l’égalité et la justice. Ces qualités sont ce qui fait de nous le premier État postnational.». Ça ne vous fait pas penser à quelqu'un ?

    Nous sommes tous influencés par notre histoire personnelle. Mais nous n'avons pas tous le même vécu difficile à ce sujet. Les frontières sont aussi créées pour se protéger et préserver ce que l'on a de cher.

    J'ai le souvenir enfant du franchissement des frontières en Europe, avec la voiture des parents, les vacances. C'était magique. De l'autre coté, il y avait un monde différent, avec plein de choses pas pareilles.

    Les marins aiment l'océan et sa liberté. Mais l'océan qui appartient à tout le monde est aussi le lieu de tous les pillages et destructions.

    Et puis, comme nous sommes en été, je suis certain que Mme Ombasic, en arrivant à la plage, va avoir pour premier réflexe de créer un petit territoire, en le cloturant avec son parasol, sa glacière, son sac de voyage et sa serviette de bain, histoire d'avoir la paix et de ne pas être obligée de jaser avec son voisin si sympathique. :-)