Le sauveur de la biodiversité

Carlos Magdalena, sorte d’Indiana Jones des arbres et des herbes en voie d’extinction
Photo: Jeff Eden Carlos Magdalena, sorte d’Indiana Jones des arbres et des herbes en voie d’extinction

Chevelure d’ébène flottant sur ses épaules, courte barbe en bataille et anneaux aux oreilles, Carlos Magdalena, conservateur des serres tropicales aux célébrissimes jardins royaux de Kew, à Londres, a l’air davantage sorti d’un galion espagnol en route pour les Indes que d’un délicat jardin anglais.

Celui qu’on surnomme le « Messie » des plantes n’a pas que l’allure du gourou, sa passion pour les végétaux en a fait un sauveur de la biodiversité, une sorte d’Indiana Jones des arbres et des herbes en voie d’extinction.

 

En mai, il était de passage à Montréal pour épauler des botanistes du Jardin botanique qui tentent de faire croître de jeunes plants de Victoria amazonica, un nénuphar tropical aux feuilles spectaculaires, capables de supporter le poids d’un homme ou d’un animal. Carlos, lui, semble porter sur ses épaules le poids de toutes les plantes menacées de la planète.

Pourquoi ? Parce que 20 % des 390 000 espèces connues dans le monde sont menacées de disparition imminente, explique le botaniste, joint à Londres, dans un anglais enjolivé de « r » hispaniques bien roulés. Selon lui, le monde végétal se meurt, mais dans l’indifférence généralisée. Un véritable holocauste, déplore ce fils de fleuriste qui greffait déjà, à l’âge de 10 ans, arbustes et herbacées dans le domaine paternel.

Les humains ont de l’empathie pour les animaux, pour les mignons pandas qui disparaissent, mais pas pour les plantes, statiques, et si faciles à détruire

La cécité de notre monde

« Notre monde et notre époque souffrent de cécité à l’égard des plantes. Les humains ont de l’empathie pour les animaux, pour les mignons pandas qui disparaissent, mais pas pour les plantes, statiques, et si faciles à détruire. Or, sans certaines plantes, il n’y a plus de pandas, plus d’orangs-outangs, plus de geckos, plus de papillons », affirme-t-il.

Sa passion et son doigté lui ont ouvert les portes de Kew, ce musée du vivant dont les serres tropicales protégées abritent 7000 espèces de plantes rares et d’autres à deux doigts de l’extinction. Qualifiées de « zombies » du monde végétal, certaines sont même disparues de la surface du globe, zappées par la déforestation, et ne survivent plus qu’en pots, incapables de se reproduire. Des fossiles maintenus en vie artificiellement.

Plus qu’un jardin, Carlos décrit son antre comme une salle d’urgence, une unité de soins intensifs pour végétaux à l’agonie, un coffre-fort où s’entasse l’ADN fragile de milliers d’espèces en sursis, menacées par le bulldozer du progrès et le réchauffement climatique. On l’aura compris, l’homme ne cultive pas le beau, mais le fragile.

20%
C’est le pourcentage des 390 000 espèces de plantes sur la planète qui sont menacées.

« Quand une plante disparaît, nous ne savons jamais ce que nous perdons pour le futur. Les plantes sont des boîtes à outils », déclare Magdalena, poète sur deux pattes. « Chaque gène est un mot, chaque organisme, un livre. Si une espèce s’éteint, un livre se perd, avec les mots et messages qu’il diffusait. Nous brûlons la bibliothèque d’Alexandrie chaque fois que nous détruisons un hectare d’habitat préservé », plaide ce missionnaire, appelé en renfort aux quatre coins du globe pour rescaper des espèces en danger.

On lui doit notamment le sauvetage du café marron (Ramosmania rodriguessii pour les intimes), un arbre indigène du paradis tropical de l’île Rodrigues, situé près de l’île Maurice, dont il ne reste plus que 1 % de l’habitat d’origine.

Le café marron était recherché par les habitants pour ses vertus curatives, notamment pour soigner cauchemars, gueule de bois et maladies vénériennes. Les derniers survivants de cette plante, des « morts-vivants », étaient devenus stériles.

Quelques plants rapportés dans les années 1960 à Kew étaient tout aussi inféconds. Magdalena s’est mis en tête de percer le mystère de la reproduction du café marron pour arriver à produire des graines viables et repeupler l’espèce. Après avoir passé six mois à polliniser à la main des milliers de fleurs dans ses serres, un fruit est né. Des graines ont germé et le café marron, réintroduit à Rodrigues, fleurit désormais dans l’océan Indien.

Du sexe et des plantes

Tout est affaire de sexe chez les plantes, affirme Magdalena, qui convient que le règne végétal est à ce chapitre beaucoup plus subtil et imaginatif que l’Homo, erectus ou pas. Fin observateur du pistil et de l’étamine, l’homme est passé maître dans le domaine des préliminaires et du coït végétal. « Parfois, j’ai l’impression d’être plus un sexologue qu’un botaniste. Je dois comprendre quand, comment et où les plantes se reproduisent, et c’est bien plus complexe que pour les êtres humains », dit-il en rigolant.

L’univers des feuillus est à ce chapitre plus qu’étonnant. Bisexuels ou carrément queers, certains plants sont mâles et femelles, selon l’heure du jour. Magdalena, fasciné par les pratiques sexuelles des nénuphars, parle d’espèces dont les fleurs mâles éclosent deux heures après le coucher du soleil, puis se referment pour capturer leurs pollinisateurs. La nuit suivante, les fleurs femelles d’une couleur autre se déploient, appelant les coléoptères gorgés de pollen à trottiner sur elles.

Pour percer les secrets reproductifs de ces plantes d’eau, le botaniste sans frontières s’est plus d’une fois immergé dans des mares sombres en Zambie, des billabongs de l’Australie ou des bras de l’Amazone, en compagnie d’espèces infréquentables, comme le crocodile ou les piranhas.

Le sauvetage de plantes en danger peut parfois s’avérer un sport extrême, concède le phytophile.

S.O.S. plantes

Dans son premier livre, Le messie des plantes, Magdalena lance un appel vibrant pour sensibiliser l’humanité à l’urgence d’agir. « La préservation tient parfois du hasard et un fil ténu sépare la survie de l’extinction », écrit celui dont les réserves de Kew recèlent des herbiers et des graines de milliers d’espèces, dont certaines rapportées par Darwin lui-même. Une « arche de Noé » du monde végétal, léguée à l’humanité.

Trop de gens ignorent que, parmi les 30 000 espèces de plantes essentielles aux hommes et aux animaux, 11 000 fournissent l’humanité en matériaux de construction, plus de 5000 procurent des nourritures de toutes sortes et plus de 1600 servent de biocarburants, dit-il. C’est sans compter ce que nous ignorons des 2000 nouvelles espèces végétales découvertes chaque année et des milliers d’autres encore inconnues.

« Les plantes nous sont extrêmement utiles, mais personne ne va pleurer parce qu’une plante meurt. Pour les sauver, il faut comprendre comment elles fonctionnent. »

Magdalena n’a pas fini de recomposer le puzzle complexe du monde végétal et de percer le code secret de leur reproduction. Et même si les nouvelles technologies pourraient un jour permettre de faire renaître l’ADN de plantes disparues à partir de graines, dit-il, à quoi bon jouer les docteurs Frankenstein si leur habitat naturel n’est plus ?

« C’est comme dire : allons coloniser Mars plutôt que de chercher une solution au réchauffement climatique. On cherche les solutions au mauvais endroit », déplore le maître ès plantes.

En attendant, le toubib de la photosynthèse continue à jouer les alchimistes dans son unité de soins intensifs. Ironiquement, plaide-t-il, les plantes et les hommes sont aujourd’hui menacés notamment par les GES issus de notre dépendance au pétrole.

« Or, nous jouissons du pétrole grâce à la capacité incroyable des plantes à capter le carbone et à nettoyer l’atmosphère depuis des millions d’années. Elles sont les seules à pouvoir faire ça. Nous avons plus que jamais besoin d’elles. »

Dans quelques mois, il ira patauger dans des lacs glaciaux du nord du Manitoba pour sauver une espèce de nénuphar arctique qui ne croît que dans trois lacs perdus du Canada.

Muni d’un scalpel et de gants, il prélèvera quelques échantillons dans l’espoir d’ajouter un nouveau livre à sa bibliothèque vivante, de nouvelles pages pour compenser toutes celles déjà disparues ou sur le point de s’envoler, emportant avec elles les secrets de l’ADN végétal. « L’extinction peut être prévenue, assure-t-il. Tout est possible, il ne faut pas baisser les bras. »

3 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 29 juin 2018 08 h 01

    "L'extinction peut être prévenue...Tout est possible..."

    Et pendant ce temps, le Canada ne demande pas, mais exige que ses citoyens déboursent 4,5 milliards de dollars pour encourager l'industrie pétrolière américaine. Toujours le même constat: au Canada, l'économie l'emporte sur l'environnement. La bêtise l'emporte sur la raison. "L'extinction peut être prévenue." Il semble bien qu'ici, nous n'investissons pas pour PRÉVENIR, mais pour RÉALISER L'EXTINCTION et détruire l'environnement au profit de l'économie. TOUT EST POSSIBLE. Il est important de mettre en commun tout ce qui nous reste de conscience avant qu'il ne soit ne soit trop tard. Ce n'est certainement pas le gouvernement qui va nous encourager à faire ce devoir. Il est urgent D'AGIR...

  • Robert Morin - Abonné 29 juin 2018 10 h 38

    Protection de la biodiversité et de la diversité culturelle... Même combat!

    Merci Mme Paré pour ce merveilleux article au sujet d'un être profondément humain et investi dans le mieux-être collectif. C'est devenu une denrée rare à notre époque d'hyperindividualisme.

    Quand je lis : « l’ADN fragile de milliers d’espèces en sursis, menacées par le bulldozer du progrès et le réchauffement climatique.», je me dis que «l'identité culturelle de milliers de peuples (dont celui qui parle encore français en Amérique) est actuellement menacée par le bulldozer des géants du numérique et de leur monoculture dominante».

    Quand je lis : «Les humains ont de l’empathie pour les animaux, pour les mignons pandas qui disparaissent, mais pas pour les plantes, statiques, et si faciles à détruire. », je ne peux m'empêcher de penser que «Bien des Québécoises et Québécois ont de l'empathie pour la protection de la biodiversité, pour la sauvegarde des cultures autochtones si malmenées dans l'histoire coloniale, mais ils et elles restent insensibles à la menace qui pèse actuellement, ici et maintenant, sur la survie de la seule culture francophone en Amérique. »

    Et pourtant, tous ces combats méritent que l'on s'y investisse...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 juin 2018 19 h 17

    Quel merveilleux texte !

    Bravo !